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Démocratie

Autriche : une crise de régime entre « populisme alpin » et songe danubien

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L’Autriche a frôlé la crise de régime. C’est finalement Alexander van der Bellen qui l’a emporté plus largement que prévu sur Norbert Hofer, candidat de l’extrême droite. Analyse des élections et de l’avenir du FPÖ par Gaël Brustier pour L’Œil sur le Front.

Cette année 2016, davantage encore que l’année 2000 qui avait vu le FPÖ accéder pour la première fois de l’histoire de la IIe République autrichienne aux responsabilités gouvernementales malgré l’hostilité du président d’alors Thomas Klestil, aura donc vu l’Autriche frôler la crise de régime.

Hier finalement, c’est Alexander van der Bellen qui l’a emporté plus largement que prévu sur Norbert Hofer, candidat de l’extrême droite, battu une première fois de quelques milliers de voix seulement… 

Le FPÖ engrange quand même plus de 46 % des voix, score encore historique, mais il ne dispose pas des leviers institutionnels le rendant maître du calendrier politique du pays et de l’Union européenne.

Un second deuxième tour entre crise de régime autrichienne et crise de régime de l’Union européenne 

Après un premier tour qui avait propulsé le candidat du FPÖ, Norbert Hofer, le plus danubien des membres du parti «  libéral-autrichien  » mais pas le moins «  national-allemand  », le second tour – finalement annulé – avait été marqué par l’élection d’extrême justesse de l’universitaire indépendant, ancien membre des Grünen, Alexander van der Bellen. L’effondrement des candidats soutenus par le SPÖ et l’ÖVP, les deux partis qui avaient porté la Seconde République, recueillant à eux deux à peine plus d’un électeur sur cinq, marquait l’ampleur de la crise de régime qui frappait l’Autriche. Ce ne sont pas, rappelons-le, des fraudes mais seulement des irrégularités dans les procédures de dépouillement qui avaient suscité l’annulation de ce deuxième tour. 

Pourtant, cette crise de régime vient de loin. Elle a d’abord frappé l’Autriche dans le courant des années 1980, lorsqu’un jeune politicien ambitieux s’empara du petit FPÖ, jusqu’alors membre de la coalition gouvernementale avec les socialistes pour en faire une machine de guerre populiste. L’entrée progressive de l’Autriche dans l’orbite de la Communauté économique européenne puis de l’Union européenne, les effets de la crise (rupture du consensus social-démocrate qui avait porté les réformes de Kreisky) ne firent que nourrir la machine électorale de Haider jusqu’à l’entrée au gouvernement de son parti en 2000.

Des pangermanistes tirant bénéfice de la prise de conscience de la nation autrichienne

Si la nation autrichienne n’est pas toujours allée de soi, si elle n’a pas été immédiatement une évidence, c’est peut-être parce qu’on ne l’y pas pas beaucoup aidée. Ainsi, après 1918, la Première République autrichienne eu bien du mal à s’affirmer…

Les fondateurs du SPÖ (Sozialistische Partei Österreichs puis, à partir de 1991, Sozialdemokratische Partei Österreichs) d’Otto Bauer ou Karl Renner n’étaient pas très convaincus de la pertinence d’une nation autrichienne et auraient vu d’un bon œil, à la fin de la Première Guerre mondiale et après la chute des Habsbourg, leur intégration dans une République de Weimar dirigée par leur camarade social-démocrate Friedrich Ebert. En 1938, il y eut bien une résistance à l’Anschluss, mais elle pâtit de la grand ambiguité qui avait été celle des deux décennies précédentes quant au rapport entretenu par l’Autriche avec l’Allemagne.

L’Autriche, sa seconde République, voit véritablement le jour en 1955 avec le traité d’État signé par Leopold Figl et annoncé aux Autrichiens depuis un balcon dominant le Parc du Belvédère à Vienne. L’Autriche, pays germanophone, a ainsi longtemps affronté un dilemme : était-elle d’abord « allemande » ou bien devait-elle s’attacher à bâtir son propre modèle national ? Le traité d’État de 1955 apportait une réponse à une querelle datant de 1918. Oui, l’Autriche était l’Autriche et pas seulement un État allemand distinct.

Fondé en 1956, le FPÖ comporta longtemps en son sein, outre une frange d’ancien membres du NSDAP, des élus indépendants «  libéraux  » ainsi qu’un authentique courant «  national-allemand  » qui se pensait par-delà le national-socialisme comme le garant de l’identité allemande de l’Autriche.

En mettant en avant le Mittelstand autrichien lors des célébrations de ses soixante ans, le FPÖ se posait encore en pointe du monde germanique et en défenseur d’une identité commune menacée par les récentes décisions de Berlin en matière d’immigration. La prise de position de l’Allemagne d’Angela Merkel au moment de la «  crise de réfugiés  » fut à l’origine d’une flambée xénophobe et nationaliste autrichienne rarement égalée. À l’automne 2015, les élections au Parlement du Land de Haute-Autriche, jusqu’alors peu acquis aux «  bleus  » du FPÖ, furent un triomphe pour les amis de Heinz-Christian Strache qui accèdent aux responsabilités à la place des Verts en coalition avec l’ÖVP. Mettre en avant le Mittelstand, c’est être à la fois pour l’ordolibéralisme et donc être le «  Sozialheimatpartei  » : être véritablement défenseur de l’Autriche et encore «  national-allemand  »… Même Strache parvient à être subtil… 

Deux candidats, deux stratèges et un tribun populiste à l’affût

L’affrontement électoral entre Norbert Hofer et Alexander Van der Bellen masque l’affrontement entre les stratèges du FPÖ et des Grünen : Herbert Kickl et Stefan Wallner. Le premier est un stratège et propagandiste de génie, dénué de scrupules, élevé à l’école Haider. Le second est l’ancien directeur de Caritas Autriche, discret et méticuleux planificateur d’une contre-offensive progressiste impulsée depuis les centres-villes et la jeunesse par des Grünen acquis à l’idée d’une totale autonomie par rapport au SPÖ. Donner une autre vision de l’Autriche, penser différemment l’avenir de l’Autriche, mais parler de l’Autriche, c’est un peu le credo des Verts autrichien qui ont délivré une vision radicalement alternative de celle du FPÖ. La vision des Grünen autrichien, pas une vision d’hier (celle du vieux SPÖ), mais une vision permettant de se projeter dans l’avenir, s’est appuyée sur des relais précis dans la société, des groupes sociaux identifiés et non des clientèles. C’est cette stratégie qui a payé ce dimanche 4 décembre. Il n’est pas certain qu’une autre stratégie que cette impulsée par Stefan Wallner aurait empêché l’élection de Hofer. 

Hofer s’efface, Strache s’avance doucement

Cette longue, si longue année présidentielle en Autriche se conclue donc avec l’effacement du très discret candidat de l’extrême droite. Ce sont les élections au NationalRat en 2018 qui vont mobiliser énergies et attention.

Derrière Hofer, c’est évidemment Heinz-Christian Strache qui se prépare à l’exercice du pouvoir à la Chancellerie de la République d’Autriche. Van der Bellen a pourtant promis de ne jamais nommer Strache, alors que le FPÖ a engagé une marche résolue vers la Chancellerie et que Strache, instruit par l’expérience de Haider, qui avait délégué sa seconde Suzanne Riess-Passer à la Chancellerie et enferré le FPÖ dans un cycle de turbulences internes et gouvernementales, dont il était ressorti exsangue, ne fera preuve d’aucune faiblesse.

Avec environ 35 % d’intentions de votes en moyenne et une centralité acquise dans la vie politique autrichienne, acquise par la participation à des coalitions locales avec le SPÖ (très récemment dans le Burgenland, Land de Hofer, mais aussi historique la Carinthie, berceau du haiderisme), ou avec l’ÖVP (depuis septembre 2015 en Haute-Autriche), le FPÖ dispose désormais d’éventuels relais au sein du SPÖ ou de l’ÖVP en faveur de coalitions nationales qu’il dirigerait ; avec 46 % d’Autrichiens ayant voté en sa faveur ce dimanche, le FPÖ de Strache est aux portes du pouvoir, celui qui se tient à la Chancellerie, le vrai donc…

Etait en jeu la maîtrise du calendrier politique. Cette maîtrise du temps, cette course contre la montre, dans une ère d’accélération considérable du temps politique, d’instantanéité médiatique où les formes magmatiques de l’idéologie prennent forment sous l’effet, notamment, de la perception ou des représentations liées aux flux migratoires et aux réactions xénophobes qui leurs sont liées. L’élection de Van der Bellen est un gain de temps dans une folle course engagée contre une montre qui a, en Autriche, jusqu’à hier, beaucoup joué pour le FPÖ.