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Démocratie

Cubisme et réseaux sociaux : le monde à l’heure de plusieurs vérités

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Gabrielle Halpern

Pour Gabrielle Halpern, doctorante en philosophie à l’École normale supérieure, notre époque peut se caractériser par le cubisme dans son rapport à la vérité : tout devient relatif, la vérité s’écrit au pluriel, et tout a vocation à susciter de la défiance. Le risque ? Que le grand remplacement soit celui du savoir par l’opinion, et que toute vérité devienne à terme une tyrannie. 

Nos ancêtres des siècles passés vivaient dans un monde où la vérité était une, absolue et s’écrivait avec une majuscule. C’était un monde de la Vérité, et non d’une vérité. Cette unicité et cet absolu étaient une tyrannie pour la pensée et empêchaient l’épanouissement de tout esprit critique. L’envers de cette médaille peu reluisante était la confiance. Dans un monde où la vérité est une et porte majuscule, il y a un cadre, une structure, un confort pour la pensée qui n’a plus besoin de penser : la confiance peut s’y épanouir comme mille roses au soleil. 

Et puis, tout a changé ! 1492 : on a découvert l’Amérique et la rondeur de la Terre. On a développé la raison pour donner une base solide aux sciences. La Vérité unilatérale a été mise à mal. Et divers ordres de vérité sont apparus et ont été admis, pour éviter toute contradiction et toute dissonance cognitive. Celui de la science, celui de la foi, celui de l’art, celui de la raison, celui de l’émotion, etc. La vérité absolue a perdu sa majuscule et s’est multipliée en vérités relatives. Contrairement à ce qui peut être dit ici ou là, nous ne sommes pas du tout dans un monde de la post-vérité, mais dans un monde de vérités ; et la nuance est grande. 

Ce qui symbolise sans doute le mieux ce phénomène est le cubisme. Ce mouvement artistique montre une réalité sous différents prismes. De même, la vérité a été rendue cubique. Chaque facette ayant sa crédibilité, et donc sa forme de légitimité. 

Ce que nous avons gagné en esprit critique, en développement de la pensée libre, nous l’avons perdu en confiance. Dans un monde où la vérité s’écrit en minuscule et au pluriel, tout suscite la défiance. L’info devient intox : le complotisme a trouvé un terreau fécond pour croître à l’envi. Et si la vérité devient relative, alors tout devient ou peut devenir vérité... même le mensonge ! Même l’opinion !

Alors que les philosophes, de Platon à Kant, nous ont mis en garde contre la confusion entre opinion et savoir, nous vivons dans un monde où ils se confondent désormais. L’opinion est non seulement devenue un savoir, à l’heure des réseaux sociaux, mais pire, elle est devenue une vérité, elle aussi. Ainsi quand certains disent qu’il est urgent d’instaurer une véritable démocratie en France, ce n’est que dans une doxocratie qu’ils veulent nous conduire. Ainsi le référendum d’initiative citoyenne...

Les institutions jusque-là légitimes du savoir (universités, laboratoires de recherche, etc.), faute d’avoir su, elles, se démocratiser, faute d’avoir pu bénéficier des moyens financiers et de l’impulsion politique pour ce faire, sont concurrencées par l’opinion elle-même. Il y a une concurrence des légitimités du savoir, des légitimités de la vérité. Nous assistons à une dangereuse tentative d’institutionnalisation de l’opinion. Ce n’est pas une volonté de démocratie, mais de doxocratie, qui se croit épistémocratie. Ce n’est plus la lutte des classes, mais la lutte des légitimités du savoir et de la vérité. 

À travers la critique des sachants, de la « technocratie », c’est une critique du savoir, de la connaissance qui est faite. Le grand remplacement, le réel remplacement, est celui du savoir par l’opinion. Est-ce la punition du savoir pour avoir été trop élitiste ? En tout cas, c’est la grande revanche de ceux qui ont été en marge de ce savoir. 

Il n’y a jamais eu autant d’« experts » invités sur les plateaux télévisés, mais ces experts passent plus de temps dans les médias qu’à réfléchir et à creuser leur sujet dans le silence laborieux et attentif du chercheur. Car oui, la recherche requiert du temps, de la patience, de l’esprit critique, de la méthode, de la pugnacité. Et du courage. Le savoir se mérite, il se conquiert ; c’est ainsi qu’il a de la valeur. 

De la même manière que la vérité n’est pas faite pour porter une majuscule, et qu’il serait absurde de regretter son unicité ; il est insoutenable d’accepter un monde où les vérités se multiplient comme des petits pains. La vérité ne doit pas être l’affaire des cubistes, ni des tenants de l’art naïf, et encore moins des impressionnistes. La genèse de la vérité est un processus qui ressemble au pointillisme. Parce qu’il faut savoir être pointilleux, lorsqu’il s’agit de la vérité, et que son apparition est une histoire de la patience infinie. Chaque point en soi n’a aucun sens, mais c’est progressivement que l’image, la couleur et la forme de la vérité apparaissent, à la fois avec nuance et éclat. 

Dans un monde où, sous prétexte d’égalitarisme, tout le monde est expert, où le micro-trottoir est devenu un recueil de paroles d’évangiles, où la légitimité de la vérité d’un prix Nobel est mise au même niveau que celle de Monsieur Toulemonde, où tout peut être faux puisque tout peut être vrai, nous avons perdu le sens de la vérité et chaque vérité peut désormais devenir une tyrannie.