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Démocratie

Enquêtes d’opinion : le requiem ?

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Les erreurs récentes de nombreux instituts de sondages amènent, selon Nicolas Camerati, chercheur et ancien conseiller à la présidence de la République chilienne, à s’interroger sur la pertinence de la méthodologie usitée dans un monde où les structures culturelles, économiques et sociales ont considérablement changé.

Nous assistons aujourd’hui à une tombée en disgrâce spectaculaire des sondages d’opinion. Partout dans le monde, des erreurs de prédiction ont récemment été constatées de la part d’un instrument qui avait pourtant été proclamé, pendant plus d’un siècle, comme l’image directe de l’opinion publique. Référendum grec en 2015 ; votation sur la paix en Colombie en 2016 ; référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (Brexit) en 2016 ; élection présidentielle aux États-Unis en 2016 ; primaire de droite en France et primaire au Chili, en 2017, etc. Que de revers, que d’erreurs !

Il est en réalité assez courant d’entendre, dans nos médias ou dans le monde scientifique, des critiques techniques tentant d’expliquer les erreurs de prévisibilité des sondages d’opinion au cours des trente dernières années. On entend des explications sur la qualité de l’échantillon utilisé, sur son niveau de représentativité de l’univers électoral ou social, sur la formulation biaisée ou non des questions posées, sur la façon dont les enquêtes ont été menées – sur internet, par téléphone ou par entretien physique, etc. Bref, il y a aujourd’hui beaucoup de critiques et de discussions techniques à ce sujet.

Pourtant, si la question des sondages d’opinion est largement examinée dans les sciences politiques, très peu de chercheurs ont entrepris d’approfondir la corrélation qui existe entre, d’une part, la perte croissante de la fiabilité et de la validité des sondages d’opinion et, d’autre part, la transformation que les sociétés ont connue au cours des trente dernières années.

Il est évident empiriquement que nous ne pouvons plus analyser les erreurs de mesure et de prédiction des sondages d’opinion uniquement à partir des critiques techniques de l’instrument statistique, en laissant de côté les relations sociales qui le sous-tendent. Les expériences humaines ont toujours été la substance de tout dispositif de quantification. L’idée que les sondages d’opinion auraient la vocation de parler et de contenir le social et non l’inverse est assez étrange.

Bien qu’il soit banal de le rappeler, il faut dire que la mesure de l’opinion individuelle dans une visée commune et projective n’a jamais reposé sur une méthode de mesure sociale construite à partir d’une abstraction qui ne tiendrait aucun compte des expériences des individus dans leurs univers de vie. C’est tout le contraire. Les méthodes de construction et de compréhension statistique du commun ont toujours été inspirées par l’observation et la compréhension des expériences des individus.

Seulement voilà, les études sociales menées par la culture scientifique du XXe siècle avaient un contexte social très précis : l’ère industrielle. C’est-à-dire un monde avec un quotidien homogène, caractérisé par des identités fixes, des associations claires et des institutions fortes.

Le XXe siècle s’est caractérisé par une certaine standardisation de la vie quotidienne, dans la mesure où nos pratiques étaient associées à des identités fixes et des formes typiques : identités sexuelles biologiques, modèle familial hétérosexuel, identités socioprofessionnelles stables, associations claires entre couche sociale et orientation politique, religieuse ou philosophique. Le XXe siècle se distinguait par un « contrat social rationnel » où les pratiques sociales étaient réglementées par des schémas traditionnels et des institutions officielles. En résumé, c’est dans ce contexte individuel et social que la construction d’un système de mesure de l’opinion individuelle dans une optique prédictive et projective semblait raisonnable.

Nous en venons ici au cœur de la question. Si les méthodes de mesure de l’opinion individuelle dans un but de projection collective sont fondées sur l’importance de l’expérience individuelle et des relations de l’individu avec l’humain et le non-humain qui l’entoure et si les sondages d’opinion étaient fondés sur la compréhension d’un individu, avec des structures cognitives très spécifiques à l’âge industriel, on peut se demander : qu’advient-il alors de cette méthode de mesure quand l’homme n’est plus construit dans le même contexte social et historique que celui dans lequel elle a été conçue ? Qu’advient-il lorsque les identités ne sont plus aussi fixes comme à l’époque moderne, quand l’hétérogénéité supplante l’homogénéité, lorsque les opinions et les identités se multiplient dans un monde de communications en réseau, lorsque les individus ne sont plus reconnaissables, cohérents ou stables ? Si les hommes et les femmes sont si différents dans l’espace et le temps, s’ils se transforment selon la situation historique et les groupes sociaux, s’ils changent d’essence selon la culture et l’histoire, alors comment est-il possible que nous voulions continuer à mesurer les expériences individuelles, à partir des catégories de standardisation élaborées par les systèmes rationalistes du XXe siècle ?

Nous faisons aujourd’hui face à un nouveau contexte social, qui remet fortement en question la conception ontologique de «  l’individu moderne  », conception qui a servi de base aux méthodes de mesure de l’opinion individuelle dans une visée prédictive et projective. Nous faisons aujourd’hui face à un nouvel individu aux vérités kaléidoscopiques : des identités exprimées en accord avec un moment, une situation ou une identité éphémères. Sincérités momentanées et intensités multiples, qui sautent selon les occurrences, les situations et les opportunités qui se présentent.

Il est naïf de continuer à penser que les sondages d’opinion seront efficaces et stables dans le temps. Penser ainsi serait un déni total du temps et de son impact continu et inexorable sur toutes choses.

Bref, revenons au point de départ avec sérénité. Il est temps de descendre sur terre et de revoir le contexte social et les pratiques quotidiennes dans lesquelles nous vivons et qui reconfigurent nos structures cognitives et nos modèles d’opinion. Quoi qu’il en soit, comme nous l’a dit Husserl, nous devrons revenir au monde tel qu’il est, éprouvé dans son immédiateté ressentie. Nous devrons aussi retourner au monde qui précède la connaissance, comme le disait Merleau-Ponty, pour comprendre que cette subsistance empirique – l’individu moderne –  sur laquelle la méthode de mesure de l’opinion publique s’est construite n’existe plus ou a changé d’état, bref qu’elle s’est évaporée !