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Europe

Fenêtre sur Gênes (2) : une ville paralysée

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Simon Clavière-Schiele

Alors que la situation liée à l’épidémie due au coronavirus ne semble toujours pas se stabiliser en Italie, Simon Clavière-Schiele, un artiste français, raconte chaque semaine son quotidien d’habitant confiné dans la ville de Gênes, entre peur et espoir. 

Le vendredi 27 mars 2020 est la pire journée qu’ait connue l’Italie avec ses 969 victimes – dont 51 en Ligurie – depuis le début de la pandémie.

À Gênes, la vie est désormais quasiment paralysée, le décret national d’arrêt des activités professionnelles non essentielles signé par le président du Conseil Giuseppe Conte étant entré en vigueur lundi dernier. Mais aujourd’hui, pour la première fois, le chantier du nouveau pont – symbole de la renaissance de la ville – qui n’était pas concerné par le décret a été arrêté le temps d’une réunion entre syndicats et maîtres d’œuvre alors que de fortes rafales de vent l’avaient, de toute façon, fortement ralenti ces-jours-ci. En effet, le premier cas de contamination a entraîné la mise en quarantaine de l’équipe d’une cinquantaine d’ouvriers à laquelle appartenait l’employé concerné mais a également ouvert un débat sur la suite des opérations. Le chantier a été nettoyé avec des produits désinfectants, signe que l’idée de sa poursuite n’est pas pour l’heure abandonnée par les pouvoirs publics. Il devrait donc, dans les heures qui viennent, à la lumière des différentes consultations, faire l’objet d’une décision lourde de conséquences d’un point de vue financier et psychologique pour le futur de la ville et le moral de ses habitants.

Mais si certains voudraient pouvoir continuer à travailler, à l’inverse d’autres secteurs non touchés par le décret et donc théoriquement autorisés à poursuivre leurs activités ont menacé de faire grève, jugeant le danger de contamination trop élevé dans les entreprises. Ce dimanche 28 mars, les employés des supermarchés font grève à Gênes et sa province pour protester contre les horaires harassants et les conditions de travail. Le secteur alimentaire commence à payer son tribut mais c’est actuellement les médecins et les personnels hospitalier qui subissent le plus de perte. Au niveau national, 44 médecins ont déjà succombé à la maladie.

Dans les rues, on ne croise désormais que les habitants allant faire leurs courses ou promener leurs chiens, et les consignes semblent globalement respectées. Les chiffres sont mauvais et incitent les habitants à ne pas sortir.

Au 27 mars 2020, la région Ligurie comptait un total de 331 victimes. Les hôpitaux et notamment le très grand hôpital San Martino atteignent la saturation et cela même si des patients ont été transférés sur le navire-hôpital de la compagnie GNV pour alléger la pression.

Par rapport au 19 mars dernier, le chiffre des décès a donc été multiplié par 7 au niveau régional – c’est énorme. Dès lors, les noms des premières victimes issues des entourages des uns et des autres commencent à arriver aux oreilles de chacun. Le quartier du Carmine compte désormais sa première famille en isolement thérapeutique après l’hospitalisation d’une grand-mère vivant dans l’immeuble de ses enfants et petits-enfants.

Anna, la jeune anesthésiste-réanimatrice qui depuis une semaine est en première ligne au San Martino, indique avoir parfois du mal à encaisser ; elle dit vouloir désormais «  vivre au jour le jour  ».

Cette semaine, les petits concerts improvisés depuis les fenêtres se font moins nombreux. On observe la vie se poursuivre à travers les vitres, car ici rares sont ceux qui ferment leurs rideaux ou leurs volets. On reste malgré tout dans une des capitales régionales de la cuisine italienne, sanctuaire du pesto et la focaccia, et l’on voit heureusement encore régulièrement dans leurs cuisines des familles et des couples de retraités affairés à préparer de bons petits plats génois.

Le dimanche 22 mars dernier, pour la deuxième semaine consécutive, a eu lieu la tombola des balcons, orchestrée au mégaphone par une dame pleine d’entrain qui a su chaudement arracher les hourras et les applaudissements au quartier depuis sa terrasse. Il faut dire que le soleil était également là pour réchauffer le cœur.

Mais qui obtiendra cette semaine les bons numéros ? Alors que la très grande majorité des Génois respectent maintenant les règles de sécurité sanitaire depuis maintenant plus de deux semaines, il semble désormais probable que, pour les prochains jours, le facteur chance ne devienne dans les esprits l’acteur principal d’une crise où l’inconnu reste encore trop fort pour pouvoir encore projeter le moindre pronostic. Et si dans les chiffres actuels, le grand miracle d’une Gênes – et de ces 50 % de plus de 65 ans – partiellement épargnée d’un drame comparable à la Lombardie est encore actuellement aussi peu lisible que le cataclysme d’une hécatombe massive, certaines histoires de numéros nous mettent néanmoins du baume au cœur.

Cette semaine, c’est Lina – 102 ans, née en 1917 – qui a tiré le bon numéro. Il y a quinze jours, elle est arrivée à l’hôpital pour des problèmes cardiaques, diagnostiquée positive au Covid-19. Elle présentait quelques difficultés respiratoires et d’autres symptômes. Mais Lina a été plus forte que le virus, elle a été plus forte que le pessimisme et a gardé un moral d’acier – devenant presque paradoxalement, elle qui était alitée, un incroyable soutien pour le personnel hospitalier. Le corps médical, contraint à vivre loin de leurs parents ou grands-parents depuis un mois, a reçu d’elle une incroyable une leçon de vie. Elle a guéri sans l’aide d’une thérapie intensive ni de traitements médicamenteux spécifiques et est sortie de l’hôpital avant même le terme du délai initial. Lina n’est certes qu’une «  simple miraculée  » et il ne faut pas rêver – des comme elle, il n’y en aura pas tous les jours. Mais elle nous apprend quelque chose de beaucoup plus précieux : le Covid-19 se passe autant dans le corps que dans la tête. Sa force, son moral et sa gentillesse ont ému le San Martino qui a lui réservé une sortie triomphale, celle d’une femme-soldat courageuse et généreuse qui, en ce triste jour, est devenue pour toute la Ligurie un amiral !