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Europe

Fenêtre sur Gênes (7) : un nouveau pont, une nouvelle économie ?

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Simon Clavière-Schiele

Depuis l’Italie, l’artiste français Simon Clavière-Schiele nous raconte chaque semaine le quotidien de sa ville de Gênes, confinée depuis le 9 mars dernier. Le 28 avril 2020, la pose du dernier tronçon du nouveau viaduc – vingt mois après l’effondrement du pont Morandi qui avait fait 43 morts le 14 août 2018 – est pour lui l’occasion de plaider pour une meilleure coopération franco-italienne, capable d’insuffler les bases d’une économie de marché européenne plus humaine.

Si c’est à Toulouse qu’est née la première société par action, la société des Moulins de Bazacle, en 1369, c’est à Gênes, en 1407, qu’a vu le jour la première banque, le Banco San Giorgio. Deux des principaux organes exécutifs du capitalisme se sont donc constitués humainement et juridiquement à seulement trente-huit ans d’intervalle et 750 kilomètres de distance.

Bien sûr, le bassin méditerranéen était déjà depuis des millénaires la principale aire commerciale de la planète et, dès lors, un écosystème particulièrement propice au développement de mécanismes susceptibles de faciliter et d’augmenter les échanges. Néanmoins, l’apparition presque simultanée, la relative proximité et surtout l’appartenance à deux cultures latines, catholiques et méditerranéennes de ces deux entités (et des formes juridiques qui en définissent les statuts) contrastent singulièrement avec l’idée que le capitalisme serait né dans un monde anglo-saxon et protestant au XVIIe siècle.

Est-ce un hasard si Gênes et Toulouse, deux villes du nord-ouest de la Méditerranée, ont généré l’embryon d’un système qui, aujourd’hui plus que jamais, régit le fonctionnement de notre monde ? Une chose est sûre : le droit qu’on y appliquait et les formes de gouvernement qui les dirigeaient (certes quelque peu différentes à Gênes – République nobiliaire – et à Toulouse – Conseil municipal nobiliaire) étaient d’ascendance romaine, tout comme la langue qu’on y parlait. L’installation des Papes et de leur cour en Avignon à la même période participe également d’un axe qui dessine, depuis Venise jusqu’à Toulouse en passant par Gênes, une sorte de bande magnétique dont les ondes se diffuseront au nord jusqu’aux Pays-Bas et à l’Angleterre, contribuant ainsi à la révolution économique du Vieux Continent. Des villes de commerce et de loi qui, si elles n’étaient pas liées (bien loin de là) comme celles de la Hanse, avaient en commun de vouloir allier leur développement économique à la chose publique.  

Non, les Anglais et les Néerlandais n’ont pas inventé le capitalisme, et la Banque d’Amsterdam (née en 1609) et la Compagnie néerlandaise des Indes orientales d’Enkhuizen (considérée par beaucoup comme la première compagnie par actions, créée en 1606) n’ont fait que suivre un chemin tracé deux cents ans plus tôt. La banque d’Angleterre, elle-même, s’inspire du fonctionnement du Banco San Giorgio !

Oserait-on dire que c’est en France et en Italie que le monde contemporain a vu le jour ? Deux pays séparés par une rude chaîne de montagne, une côte abrupte et une mer autrefois infestée de pirates. Un axe aujourd’hui encore difficile à emprunter alors que le TGV Lyon-Turin ne roule toujours pas, que les lignes ferroviaires côtières entre la Ligurie et la côte d’Azur tombent en ruine et que le jour de l’inauguration du nouveau pont de Gênes, passage obligé du trafic entre la Riviera et la Provence, n’a pas encore été annoncé.

Cependant, en pleine crise sanitaire et alors que certaines équipes du chantier ont récemment dû être remplacées pour observer la quarantaine, Giuseppe Conte est venu assister le 28 avril 2020 à la pose du dernier tronçon de la nouvelle structure. Réalisée malgré la situation actuelle en un temps record, elle accueillera les voies dont la construction va maintenant pouvoir commencer.

Le président du Conseil italien a donc choisi de faire de ce chantier le symbole d’une résurrection de l’Italie. Il a rendu hommage au combat d’un pays qui veut se relever, le comparant à la «  bataille du pont  » qui, certes, n’a pas été encore gagnée mais dont l’issue semble néanmoins se rapprocher. Le maire de Gênes évoque désormais une inauguration en juillet prochain, un moment où la crise du coronavirus pourrait avoir été jugulée en Italie et en France.

Le pont deviendrait l’expression d’une victoire pour les Italiens, mais également une vraie chance pour les Français et pour tous ceux qui seront désireux, dès que la situation le permettra, de se rendre sur les côtes italiennes dans la joie libératoire d’un été où la pandémie aurait été maîtrisée.

Mais un pont, s’il ouvre la voie à davantage d’opportunités d’échanges, de rencontres et de prospérité, doit impérativement être surveillé, contrôlé et maintenu en parfait état une fois le chantier achevé.

Le 8 avril dernier, le pont de 400 mètres qui enjambe le fleuve Magra et qui relie la Ligurie à la Toscane, dans la province de Massa Carrara, s’est écroulé alors qu’aucune circonstance climatique difficile n’était à signaler. Si cet accident spectaculaire n’a pas fait de victime, il semble nous rappeler que les pouvoirs publics sont toujours moins capables de faire appliquer la litanie de normes qu’ils produisent et sont censés faire respecter. Un accident d’autant plus incompréhensible qu’une grande campagne de contrôles avait été engagée par les pouvoirs publics et par les entreprises d’exploitation après la tragédie du pont Morandi. Alors qu’un test du 3 novembre 2019 révélait des fissures, le groupe d’économie mixte Anas – à qui l’exploitation du pont a été attribuée en 2018 par l’administration provinciale de Massa Carrara qui la gérait jusqu’alors directement – a néanmoins pris le risque de le laisser ouvert à la circulation. Une entreprise partiellement contrôlée par l’État dans un système concurrentiel – celui de l’exploitation des routes – a donc effectué elle-même des contrôles, théoriquement sous la surveillance des pouvoirs publics (ministères et administrations locales), et s’est arrogée le droit de continuer une exploitation potentiellement criminelle d’une structure délabrée. Les effets pervers de la dérégulation sont ici parfaitement illustrés dans un épisode qui aurait pu virer à la tragédie.    

Mais le traité de Rome n’est pas celui de Maastricht ! Et si le pont de Gênes est achevé à l’été prochain, c’est avant tout parce que sa construction est régie par un décret et dirigé par un commissaire et que l’Italie a, dans ce cas très spécifique, pris ses distances avec la dérégulation. Sa conception n’a pas été sujette à un concours, puisque Renzo Piano – natif de la ville et par ailleurs sénateur – a offert son projet. Ainsi, ce chantier va contre les lois du marché, tout comme le fait de vouloir sauver nos anciens – au risque de sombrer dans la pire crise économique jamais connue – va contre les lois du profit. Car si le commerce, l’industrie, la finance ne sont ni la cause de tous nos malheurs, ni le triumvirat du seul modèle possible, ils ne pourraient aujourd’hui, bien plus encore qu’en 2008, espérer se relever sans la tutelle des États.

Un nouvel axe franco-italien et sud-européen pourrait-il naître et aider à définir un nouveau modèle européen ? C’est en tout cas une piste à étudier sérieusement, vu l’incroyable défi que nous avons à affronter ensemble. Le pont entre nos deux pays a été laissé à l’abandon pendant trop longtemps. Aujourd’hui, l’Europe du sud tout entière a plus que jamais besoin qu’il soit de nouveau rouvert. La France et l’Italie auraient dû se rapprocher depuis des années et il est probable que la propension des élites françaises à surévaluer les effets d’une relation Paris-Berlin exclusive risque de se révéler bien stérile alors que le sud de l’Union européenne est dans le même bain.  

Mais le monde bouge et les populations veulent un signal fort de la part des dirigeants. Sauver nos anciens au risque de sombrer dans la faillite est un choix courageux que Boris Johnson et Donald Trump ont dans un premier temps raillé, ainsi qu’Angela Merkel dans une moindre mesure. Soyons fiers de notre identité latine, elle a gagné sur leur darwinisme politique. Partout sur Terre, des gens luttent contre l’imbécilité d’un déconfinement dérégulé et finalement nous rejoignent.

Nos deux nations sont capables d’insuffler les bases d’une économie de marché européenne plus humaine – comme elles ont été capables d’en être les terres-mères, il y a six cents ans – et ainsi de redéfinir la place du commerce dans la vie, sur la base de nos textes fondateurs –le Code civil romain, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen et le traité de Rome.