Vous êtes ici

Europe

Fenêtre sur Gênes (8) : un déconfinement dans l’incertitude

3
Simon Clavière-Schiele

Depuis l’Italie, l’artiste français Simon Clavière-Schiele nous raconte chaque semaine le quotidien de sa ville de Gênes. Il revient aujourd’hui sur le début du déconfinement, entamé en Italie le 4 mai dernier, et fait part de ses craintes d’un relâchement, alors que la situation sanitaire, malgré des améliorations, reste encore instable dans la région. 

Ce lundi 4 mai 2020, le déconfinement est entré en vigueur partout en Italie et avec lui, la possibilité de se mouvoir dans l’espace public sans avoir à justifier de ses déplacements. Une liberté de mouvement limitée à sa région d’appartenance, sauf raisons impérieuses d’ordre professionnel, liées à la santé ou à la visite d’un conjoint.

La région Ligurie est petite et peu peuplée ; beaucoup d’habitants travaillent dans l’une de ses deux voisines, la Lombardie et le Piémont, durement touchées par le Covid-19. Dès lors, le chômage, la lente reprise des activités au niveau régional conjuguées avec l’impossibilité pour les Génois qui travaillent à Turin ou à Milan de reprendre leurs activités se traduisent depuis le début de la semaine par une inquiétante propension des gens à la flânerie. Souvent accompagnés de leurs enfants, les habitants du quartier du Carmine ont de nouveau investi la petite place du marché, où l’un des deux bars a rouvert mais uniquement en modalité «  à emporter  ». Le tenancier, Roberto, passe désormais les cafés par la fenêtre de l’établissement aux habitués qui prennent le soleil sur les bancs en regardant les enfants qui foncent de toutes parts sur leurs vélos, pour se défouler de deux mois passés à la maison. Globalement, la moitié des personnes que l’on croise portent des masques sur le nez ; les autres ou n’en ont pas, ou les gardent abaissés au niveau du cou, ne les relevant que pour entrer dans les commerces. Les distances de sécurité ne sont pas scrupuleusement respectées par tout le monde dans cette Gênes de l’après-confinement.

On n’est donc loin de ce que l’on voit dans les pays asiatiques où tous les habitants portent un masque sans rechigner. Pourtant la situation, si elle s’est améliorée depuis les dernières semaines avec une moyenne régionale d’environ 30 morts par jour, quasiment divisée par trois depuis deux semaines, n’est pas satisfaisante. La Ligurie est même désormais considérée, avec la Lombardie et le Piémont, comme l’une des trois régions rouges et ses statistiques ne sont pas bonnes. Le nombre de décès par habitant demeurant la seule statistique exploitable – vu l’absence de données vérifiables du nombre réel de malades –, elle se situe désormais dans le haut du tableau avec 1265 morts le 9 mai 2020.

La région n’ayant pas accueilli de foyers de contagion au début de la propagation de la maladie en Italie, contrairement à la Vénétie, se retrouve pourtant aujourd’hui avec un pourcentage de mortalité par habitant qui représente un peu plus du double de celui de cette dernière. En effet, selon les chiffres de la Protection civile au 9 mai 2020, les décès liés au Covid-19 représentent 0,08 % des personnes résidant en Ligurie, contre 0,03 % de celles vivant en Vénétie. Comment expliquer ce décalage ? Beaucoup d’observateurs avancent que la politique de traçage des malades, de test et le confinement total des foyers de contagion en Vénétie a payé, alors que la Lombardie s’enfonçait dans une anarchie sanitaire calamiteuse. Autre explication : l’absence de structures hospitalières moyennes réparties sur le territoire ligure, au bénéfice de grands centres, ce qui a forcément impliqué plus de déplacement et de retard dans les prises en charge.

Avec une mortalité de 0,15 % de sa population, la Lombardie est probablement l’endroit du monde où la maladie a fait le plus de victimes. Les chiffres sont certes encore trop difficiles à analyser mais leur ratio nous offre un instantané assez clair de la situation dans les régions du nord de l’Italie : la Ligurie et le Piémont, qui n’avaient pas de foyers infectieux, se retrouvent avec le même pourcentage de 0,08 % de décès liés au Covid-19 dans leurs populations. Un peu moins de la moitié de celui de la Lombardie mais un peu plus du double de la Vénétie. Si cette tendance se confirmait, la région de Gènes et celle de Turin s’avèreraient les deux mauvais élèves de l’Italie qui, après un début de pandémie relativement maîtrisée, auraient perdu le contrôle au cours du mois d’avril 2020. Alors que tout le monde craignait une hécatombe au sud, c’est finalement au nord et au nord-ouest que la maladie a été la plus meurtrière.

Et les médecins ne sont pas rassurés. Stefano, un jeune interne, collègue d’Anna en soins intensifs, considère que la bataille n’est pas gagnée. Alors qu’il vient d’être catapulté pour son premier poste à responsabilité dans un combat quotidien auprès des malades, il ne cache pas ses doutes. Si les contagions peuvent repartirent à la hausse, il évoque également un autre point d’interrogation : la méconnaissance des séquelles sur les patients considérés comme sortis d’affaire. Il rappelle modestement que l’on sait très peu de chose sur cette pathologie. Lui qui est passé en l’espace de deux mois d’un stage de recherche à l’étranger à la gestion d’une grise sanitaire inédite lors d’un retour en catastrophe dans son hôpital d’affectation explique qu’il en sait à peu près autant sur la maladie que ses collègues les plus chevronnés, et que tout le monde navigue à vue, chaque jour apportant son lot de nouvelles observations et de complications. Il est donc désormais tout aussi circonspect concernant l’évolution de la pandémie que les conséquences que celle-ci peut avoir sur les personnes guéries.

L’inconnue est grande et, si certains médicaments semblent donner de bons résultats, il n’y a pas un traitement efficace sur tous. Anna, passionnée par la médecine chinoise, ne comprend pas que les Italiens ne se soient pas un peu plus intéressés à la pharmacopée employée par les Chinois pour traiter leurs patients. Elle rappelle pourtant qu’une délégation chinoise a conseillé dès février dernier aux Italiens l’emploi d’un médicament, le Quing Fei Pai Du Tang, qui depuis n’a jamais été ne serait-ce que testé par l’Agence du médicament.

De plus, les pathologies respiratoires qui représentaient le principal danger font maintenant place à de nouvelles complications, notamment liées à la coagulation du sang, et qui pourraient, si elle se confirmaient, donné lieu à un deuxième round très salé. Une mauvaise gestion du déconfinement et un retour à la hausse des contaminations seraient d’autant plus catastrophiques que l’élargissement du spectre des pathologies liées au virus, s’il se confirmait, compliquerait encore d’avantage l’organisation des soins. Car une très grande partie du personnel hospitalier est totalement à bout et les seules ressources qui n’étaient pas encore affectés au Covid-19 seraient, elles aussi, inévitablement mises à rude épreuve en cas de multiplications des pathologies.

La Ligurie, si elle n’a pas connu les scènes épouvantables de la Lombardie, ne semble pas, au regard des récentes statistiques, avoir bien géré la crise. Pourtant, son gouverneur en pleine campagne électorale – Giovanni Toti, ancien dauphin de Berlusconi et allié à la Ligue de Matteo Salvini et Fratelli d’Italia (l’extrême droite dure) – compte toujours prendre exemple sur les privatisations qui ont été opérées en Lombardie dans le secteur de la santé. Il vient cette semaine de prendre un décret qui retire leur autonomie aux centres hospitaliers pour confier les pleins pouvoirs en matière de santé à la structure de santé sanitaire régionale, Alisa, dirigée par ses hommes. Drôle de manœuvre en pleine pandémie, peut-être motivée par une volonté de pouvoir présenter des statistiques avantageuses (correspondant aux actuelles tendances baissières) après ce passage de compétence.

Le système lombard que Toti veut copier est simple : c’est une privatisation insidieuse qui consiste à encourager les patients à choisir le privé conventionné qui est ensuite payé par Alisa sur les fonds publics. En Lombardie, cela a abouti à une catastrophe liée au fait que ces hôpitaux privés ont notamment peu investi dans les équipements coûteux de soins intensifs, pour se concentrer en priorité sur les services qui traitent des pathologies les plus fréquentes et donc les plus rentables.

Après cette OPA en pleine pandémie, le flou est d’autant plus grand que la situation sanitaire, malgré des améliorations, reste encore instable et que la courbe des contagions est remontée à plusieurs reprises la semaine dernière en Ligurie.

Les Génois, qui savent que les personnes à risques représentent 50 % de leur population, sauront-ils être raisonnables alors que la belle saison est amorcée et que beaucoup se retrouvent sans activités et veulent profiter du soleil ? Le port obligatoire du masque n’étant pas (encore) à l’ordre du jour, la probabilité d’un prolongement de la crise voire d’une nouvelle détérioration n’est malheureusement pas à exclure dans un nord-ouest de l’Italie qui est aujourd’hui encore fortement impacté par la maladie.