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Société

Gardez vos distances et mettez des masques

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Effectif depuis le 11 mai dernier en France, le déconfinement se traduit par le retour de certaines libertés de circulation. Néanmoins, pour être efficace, ce déconfinement devra se faire en respectant les règles de la « distanciation sociale ». Un concept sur lequel s’interroge ici Michel Debout, professeur émérite de médecine légale et de droit de la santé, ancien membre du Conseil économique, social et environnemental et membre fondateur de la Fondation, qui souhaiterait que cette crise sanitaire puisse nous interroger sur une nouvelle approche des relations humaines.

Avec la fin progressive du confinement, nous retrouvons la joie de la conduite sur autoroute, même si nous devons nous limiter aux quelque 100 kilomètres annoncés sans que l’on sache d’ailleurs à quelle raison médicale ou scientifique répond cette distance.

Grâce à cette reprise de la pratique autoroutière, et à la vitesse qui va avec, nous retrouvons aussi les injonctions que l’on peut lire sur les panneaux lumineux qui enjambent chaque côté de la chaussée : «  Sur la route gardez vos distances  » ; à quoi s’ajoutent les marquages qui matérialisent la distance à respecter pour prévenir tout risque de collision avec le véhicule qui précède. Quelle clarté dans le message « ne pas se tenir trop près des autres voitures pour éviter l’accident » ?

Qui a pu inventer ce terme médico-pédant nous sommant à «  la distanciation sociale  » ? Dans quel bureau obscur un technocrate en mal de nouveau concept a-t-il pu penser qu’il deviendrait le slogan phare à la mode confinée ? Il suffisait de nous recommander de garder la bonne distance avec les autres.

Nous apprenons dès l’enfance que la relation humaine se construit dans le temps et dans l’espace, et qu’elle est soumise à des règles qui varient selon la nature même de ces échanges, intimes, familiaux et sociaux. 

Les sociologues se sont intéressés, naguère, à cette «  proxémique  » qui règle les distances qui nous séparent des autres dans chaque espace de vie et qui diffèrent selon les rites et coutumes de chaque région du monde, Europe du Nord, Afrique ou Asie notamment. Nous vivons tous, quelle que soit notre société et notre culture, entourés d’une bulle invisible qui nous garde à distance des autres, et qui ne doit être franchie qu’en certaines occasions pour exprimer l’affection ou l’amitié que l’on porte à ses proches. Il s’agit ainsi d’une «  effraction volontaire  », signe d’amour et de tendresse.

En d’autres occasions, la bulle est franchie contre le bien-être personnel, ce qui crée un malaise psychologique et relationnel provoqué par cette trop grande proximité avec les autres, surtout lorsque ce sont des inconnus…  

Cette proximité forcée se rencontre dans les transports en commun ; il est stupéfiant d’apprendre qu’il faut attendre encore «  le retour à la normale  » pour reprendre un trafic fluide, c’est-à-dire attendre que les Franciliens s’entassent deux fois par jour et pour de longues minutes, les uns sur les autres, pour se rendre à leur travail et en revenir. Va-ton vraiment revenir à «  cette normalité-là  » qui les épuise autant, voire plus, sur le plan physique et relationnel que leur activité professionnelle ?

C’est parce que l’espace est devenu cher dans ce monde libéral où tout s’achète et tout se vend que cela ne gêne pas nos édiles de forcer des millions de nos concitoyens à être transportés dans des conditions qu’il faut bien qualifier d’in-humaines au sens littéral du terme. Le coût de l’espace dont chaque usager dispose se manifeste aussi et de façon éclatante, en prenant une connotation «  de classe  » (première et seconde, les troisièmes n’existant plus) dans les TGV, et c’est encore plus vrai dans les avions…

La vraie différence entre les riches et les démunis se situe bien dans leur espace de transport, de travail et de vie ; être confiné à 5 dans 30 m2 sans balcon ou à 4 dans 200 m2 avec jardin et piscine, ça change l’existence !

Posséder l’espace est aussi le symbole du pouvoir. Dans les entreprises, on ne se tient pas à la même distance du PDG ou du cadre de production ! C’est bien le coût de l’espace disponible qui a amené l’invention des open-spaces où l’on réduit au maximum la distance entre chaque collaborateur en lui faisant croire que c’est la forme la plus aboutie de la communication dans ce nouveau monde…

Si au moins la crise du Covid-19 peut nous réapprendre à vivre à distance, mais au bon sens du terme, dans une nouvelle approche des relations humaines et du respect des autres !

Il en va de la distance comme il en va des masques, l’une et l’autre constituent ensemble cette fameuse barrière à la transmission interhumaine du virus. Comment a-t-on pu expliquer que les masques ne servaient à rien ? Ils ont été inventés, il y a plusieurs siècles, pour se protéger des épidémies transmises par expectoration et d’abord de la peste. Les pouvoirs publics se sont rendus coupables de justifier la pénurie de masques en évoquant l’incompétence de ceux qui devaient s’en servir. Le masque est bien l’une des barrières nécessaires et utiles au Covid-19 comme, dans les années 1980, la seule barrière efficace au virus du sida fut le préservatif ; c’est pourquoi on a développé alors des campagnes pour la diffusion massive des préservatifs sans mettre en avant les difficultés éventuelles de s’en servir…  Il n’y a eu que le pape Jean-Paul II qui appela ses fidèles à refuser de le faire… mais c’était un autre monde et un autre virus !