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Démocratie

L’audace de croire en sa chance

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Mercedes Erra

Le biopic d’Emmanuel Macron dans sa conquête de la présidence de la République est déjà en germe dans la tête de plus d’un scénariste. La fulgurance de sa trajectoire, si frappante, semble à première vue le fruit d’une conjonction plutôt rare : celle de l’audace et de la chance. Tribune de Mercedes Erra, fondatrice de BETC, présidente exécutive d’Havas Worldwide, présidente du conseil d’administration de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, à l’occasion du colloque « 2017 : la révolution de velours ? » des 6 et 7 septembre, en partenariat avec Ipsos, le Cevipof et Le Monde.

Audace, d’abord. C’est l’étincelle première, celle qui fait sortir de l’obscurité un jeune homme brillant, promis à une belle carrière certes, mais qui manque cruellement d’expérience politique. Il n’a exercé aucun mandat, il a été approché par plusieurs leaders de droite comme de gauche mais n’a conclu avec aucun, sauf avec François Hollande, à qui il était difficile de refuser le ministère de l’Économie et des Finances. L’audace, c’est l’impulsion nécessaire qu’il aura fallu à Emmanuel Macron pour s’extraire de ce poste enviable et se propulser dans l’autre aventure : celle de la présidence. À l’heure où il prend sa décision, personne n’y croit et il est donné perdant à tout bout de champ. Comment prétendre accéder à la fonction suprême sans s’appuyer sur le socle d’un parti politique, sans appareil pour faire campagne ? Par ailleurs, d’aucuns sont prompts à qualifier sa démarche de trahison, ou d’opportunisme. Il n’en a cure, il résiste, il dit qu’il n’est pas d’accord, qu’il veut rester libre pour pouvoir mener son combat. L’homme paraît singulièrement seul. Seul oui, mais animé d’une croyance absolue en sa chance. Il lui en a fallu pour refuser des perspectives qu’on peut imaginer mirobolantes, du privé comme du public, et se lancer dans la bataille. L’audace, c’est aussi l’autre nom d’une ambition qui paraît alors démesurée. Croire en sa propre chance, et réussir à propager cette foi, c’est pourtant le nœud de son ascension. Une stratégie, aussi intelligente soit-elle, ne peut se passer d’une dose importante de croyance. Une bonne idée est une idée à laquelle on peut croire. Et c’est parce qu’on y croit qu’elle advient. Tout le talent de la campagne a été de rendre crédible le simple fait que ce jeune homme pourrait bien être le prochain président, avec toutes les perspectives que cette hypothèse ouvrait : une France jeune et vibrante, une France entreprenante et juste, une France inventive où tout redevient possible. Parfois le succès repose sur une foi simple et sincère. Que l’on compare notre président au dieu de l’Olympe rappelle d’ailleurs la dimension quasi-religieuse du phénomène En Marche !, au-delà même de ses connotations messianiques. Les religions sont truffées de marches. Quand on croit, on marche. Les marcheurs sont donc avant tout des convertis, animés d’une foi inébranlable en leur héros et en sa chance. Ce sont eux qui ont permis de plier les batailles de la présidentielle et des législatives. Ce sont eux qui lui gardent une confiance inébranlable alors que se profilent les premières difficultés et remises en cause.

À cette croyance ajoutons la chance, et le premier tour passé, de justesse. Emmanuel Macron a été bien servi. Les primaires lui ont distribué les cartes d’une façon inespérée en escamotant prématurément Alain Juppé puis Manuel Valls, qui étaient peut-être ses seuls véritables concurrents. À gauche, entre le spectre du revenu universel et celui de l’ultra-gauche ennemie des entreprises, il y avait soudain de quoi décourager plus d’un sympathisant social-démocrate ou centriste. De l’autre côté, le lent poison du Penelopegate, entretenant l’idée du tous corrompus, se chargeait de laminer une droite qui s’apprêtait pourtant à reprendre la main. 24,01 % : un petit quart des suffrages exprimés, un petit 20 % des Français. C’est peu, mais c’était déjà gagné, au premier tour. Car le second créait soudain une obligation, comme par le passé. Peu de Français ont voté Macron par passion, nombre d’entre eux l’ont fait par devoir et, pour certains, avec un brin de tristesse et de découragement.

Cet enchaînement de facteurs favorables, en astrologie, se nomme un alignement des planètes.

Au-delà, il ne faut pas s’étonner de découvrir qu’Emmanuel Macron ne fasse pas l’unanimité, et que l’état de grâce ait été assez court. Après la séduction première d’une nouvelle ère – idées et visages renouvelés, France regonflée – la confrontation avec la réalité exige désormais de laisser le mythe aux célébrations – il y en aura bien assez –, d’abandonner les attributs jupitériens pour passer au pragmatisme de l’action et à un leadership qui, descendu de l’Olympe, s’enrichisse de l’écoute avisée des points de vue et ne se prive pas des expertises avant de trancher.

Ce retour lucide au terrain et au «  faire  » ne devrait toutefois pas nous priver de la grande leçon d’Emmanuel Macron : cette foi qu’il a eue dans le futur, c’est peut-être, dans sa conduite, ce qu’il y a de plus porteur, de plus exemplaire, et que nous devrions garder chevillée au corps, car armé d’une telle croyance on va beaucoup plus loin. Si tous les entrepreneurs, les créateurs, les citoyens, si tous les Français croyaient en eux comme Emmanuel Macron a cru en sa chance, la France n’aurait plus guère de problèmes.   

Alors quelle que soit l’évolution du quinquennat, ne perdons pas ce que nous avons commencé à y gagner : la croyance en nous-mêmes, en ce pays et en ce peuple. C’est ce dont nous avons le plus besoin pour nous redresser.