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Démocratie

La nouvelle politique, c’est la démocratie citoyenne

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Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, voit dans les primaires ou même dans Nuit Debout de nouvelles formes politiques. Un entretien avec David Revault d’Allonnes pour Le Journal du Dimanche.

Existe-t-il une nouvelle politique, une politique 2.0, comme on a pu parler de nouvelle économie ?
Il ne faut pas se contenter de dire qu’il y a une crise de la politique. Il faut en analyser les signes contradictoires. D’un côté, des accès de haine : quand on demande aux Français quels sentiments ils éprouvent quand ils pensent à la politique, le cumul de ceux qui disent « ennui », « méfiance » ou « dégoût » atteint 85 %! De l’autre côté, la persistance d’une passion : cela va de ces plus de quatre millions de votants aux primaires de la droite en passant par les audiences des débats ou le million de signatures de la pétition s’opposant à la loi travail. C’est une crise, au sens où l’entendait Gramsci : « Le vieux est mort, mais le neuf a du mal à émerger. » Et il ajoutait : « Dans ce clair-obscur peuvent surgir les monstres. »

Qui sont ces monstres ?
L’un des visages possibles de cette nouvelle politique. Une politique qui s’affranchit du cadre de la démocratie libérale, qui récuse les contre-pouvoirs, qui conteste la représentation. Une politique dont le ton est la violence et dont le fond est le mensonge. Elle est incarnée, en France comme ailleurs, par la réémergence des vieux populismes.

Alors comment définir cette « nouvelle politique »?
Qu’est-ce qui est en train de mourir ? La politique qui considère qu’elle a un temps infini pour voter les lois, comme sous la IIIe République. Celle qui se résigne à son impuissance, comme sous la IVe République. Celle qui accepte le corset autoritaire de la Ve République. Qu’est-ce qui peut émerger ? Une nouvelle articulation entre la démocratie représentative et des citoyens plus éduqués, plus connectés, plus en demande d’expérimentations, qui font irruption dans la démocratie.

Par exemple ?
Prenons le vote d’une loi. Avant le vote, c’est plus de temps pour la concertation citoyenne, numérique ou physique. Pendant l’adoption, c’est un processus plus rapide. Après l’adoption, ce sont des citoyens impliqués dans l’évaluation des politiques publiques. La démocratie participative ne doit pas se substituer à la démocratie représentative, elle doit l’innerver.

Comment analysez-vous un mouvement tel que Nuit debout ?
Au-delà de sa radicalité, ce mouvement a exprimé quelque chose qui existe profondément dans la société française : la volonté de retrouver de vrais espaces de débat, où chacun est à égalité et où toutes les audaces sont permises.

Faut-il considérer les primaires comme relevant de l’ancienne ou de la nouvelle politique ?
De la nouvelle, mêmes s’il faut en examiner les forces et les faiblesses ! Côté faiblesses, leur existence même rend inutile le travail collectif avant, elles cristallisent les divergences pendant, elles rendent difficiles le compromis après. Ce n’est pas rien… Mais elles ont aussi une force incomparable : il n’y a pas de moyen plus démocratique que de confier la sélection d’un candidat aux citoyens et non aux seuls partis.

Mélenchon, Le Pen et Macron ne se prêtent pas au jeu de la primaire, mais ont tout de même les faveurs des études d’opinion…
C’est juste. Jean-Luc Mélenchon, fort de sa campagne de 2012, a tenté une échappée belle et réussi un improbable hold-up gaullien sur le PCF. Marine Le Pen est la représentante la plus classique d’une extrême droite dont la candidature se constate comme une évidence. Quant à Emmanuel Macron, avec un mouvement construit par lui et pour lui, il incarne ce que l’historien Marc Lazar a appelé « la démocratie du leader ».

Macron voit la primaire comme un « syndic de copropriété »…
Si huit ou neuf millions de ­citoyens participent aux deux tours des primaires de la droite puis de la gauche, ce serait une erreur de donner l’impression de traiter un tel phénomène démocratique par le mépris.

Emmanuel Macron est-il le héraut de cette nouvelle politique ?
On compare parfois Emmanuel Macron et Ségolène Royal, parce qu’ils déparent dans le système politique. Mais ce sont deux formes très différentes de cette nouvelle politique. Chez Ségolène Royal, la démocratie participative était à la fois un but en soi et le moyen de ­produire le projet : les citoyens étaient au départ. Avec Emmanuel Macron, tout part d’une offre ­politique et d’une incarnation ­personnelle : les citoyens sont davantage le point d’arrivée. Si l’on ajoute la volonté de transcender le clivage gauche-droite, la construction d’un ­véritable parti politique, la mystique de la rencontre d’un homme et d’un peuple, il y a aussi du très classique !

 

Tribune publiée dans Le Journal du Dimanche (31 décembre 2016)