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Démocratie

Le vote d’une France profondément fracturée

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La France dessinée dans les urnes le 7 mai 2017 apparaît méfiante et divisée. Une campagne atypique, interminable et douloureuse se termine. Mais c’est une autre qui commence pour Emmanuel Macron : démontrer, face au mur du doute, du pessimisme et de la défiance, qu’il saura construire le nouvel ordre politique auquel il aspire, et réconcilier la France avec elle-même. Analyse de cette « nouvelle campagne » par Chloé Morin. 

Ça y est, c’est fait. Avec l’élection d’Emmanuel Macron, c’est sans doute le pari politique le plus audacieux de ces vingt dernières années qui se voit couronné de succès. 

Cette campagne fut marquée par le pessimisme face au chômage endémique et de fortes préoccupations pour le pouvoir d’achat. Par la crainte d’un déclassement irréversible, sur le plan individuel comme collectif. Les attentats qui ont frappé la France depuis 2015 n’ont pas seulement imposé le thème de la sécurité au sommet des préoccupations des Français. Ils ont aussi et surtout ramené notre communauté nationale à des interrogations fondamentales : qui sommes-nous, quel avenir souhaitons-nous et pouvons-nous construire ensemble ? Est-il encore possible de réconcilier cette communauté fracturée entre « gagnants » et « perdants » du système économique actuel, de surmonter les fractures identitaires, territoriales, politiques qui semblent n’avoir jamais été si profondes ?

C’est à ces questions qu’il reviendra, dès son investiture, au président de la République d’apporter des réponses. Il doit montrer que l’espoir est possible, et conjurer la tentation de faire gagner une France contre une autre. Faire, en somme, ce que Jacques Chirac n’a su faire ni en 2002, ni après la victoire du « non » au référendum européen de 2005.

Il est sans doute idéalement placé pour cela, lui qui a fait le pari de l’optimisme dans un pays frappé de dépression collective depuis de nombreuses années, de l’audace et de la conquête alors que la tentation du repli tiraille les Français, du renouveau quand les postures partisanes stériles paralysent le système politique depuis trop longtemps, de la confiance dans un paysage politique marqué par une défiance inégalée, de la raison quand les populismes agitant peurs et rancœurs ne se sont jamais mieux portés en Europe.

Sa tâche ne sera pas aisée, tant la France dessinée dans les urnes ce dimanche apparaît méfiante et divisée. Les deux finalistes de cette présidentielle n’ont recueilli que 45,31 % des suffrages exprimés, et 34,33 % des inscrits à eux deux au premier tour. Moins de 30 % des Français se sont dits satisfaits de ce duel. Près du tiers des électeurs d’Emmanuel Macron déclarait, dès le premier tour, avoir voté pour lui « par défaut ». Au second tour, 57 % ont voté pour lui avant tout «  pour faire barrage à Marine Le Pen  ». Le quart des électeurs se sont abstenus, soit un des niveaux les plus élevés de l’histoire de la Ve République. 45 % expliquent ne s’être pas déplacés parce qu’aucun « candidat ne défend ou représente leurs idées », soit 35 points de plus qu’au premier tour. Près de 12 % des électeurs ont voté blanc ou nul, soit deux fois plus qu’en 2012 – un record historique. Environ 11 millions ont donné leur voix à Marine Le Pen – malgré les outrances, malgré les « fake news », malgré une prestation lors du débat d’entre-deux-tours qui a inquiété. Le vote en faveur de Marine Le Pen laisse apparaître la fracture sociale que le nouveau président devra résorber : 60 % des ouvriers, 52 % des catégories populaires, 51 % des chômeurs, ou encore 40 % des salariés du secteur privé ont donné leur suffrage à la candidate du Front national. Enfin, le projet d’Emmanuel Macron, malgré les efforts déployés tout au long de la campagne pour expliquer et rassurer, ne suscite pas d’enthousiasme, et il existe un doute certain quant à sa capacité à améliorer la situation personnelle de chaque Français.

Comme il l’a dit lui-même, sa tâche est immense, et il ne pourra compter ni sur l’indulgence des Français qui n’ont pas voté pour lui dès le premier tour et se sont mal reportés sur lui au second (54 % pour les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, 51 % pour les électeurs de François Fillon), ni sur l’aide de ses adversaires politiques – au premier rang desquels Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon – qui parient sur les législatives pour entraver son action réformatrice.

Une campagne atypique, interminable et douloureuse se termine. Mais c’est une autre qui commence pour Emmanuel Macron : démontrer, face au mur du doute, du pessimisme et de la défiance, qu’il saura construire le nouvel ordre politique auquel il aspire, et réconcilier la France avec elle-même.