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Démocratie

« Mon Solfé » : souvenir du 10 mai 1981

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À la demande de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès, des personnalités nous ont livré certains de leurs souvenirs ou de leurs liens avec le « 10 rue de Solférino ». C’est au tour de l’ancien ministre Paul Quilès de raconter les quelques mois qui s’écoulent du transfert du siège en 1980 – il était alors secrétaire national chargé de l’organisation puis directeur de campagne – au soir du 10 mai 1981 où il annonce à François Mitterrand son élection.

J’aurais des centaines de souvenirs à raconter sur la vie des socialistes à Solférino au cours des trente-huit années de l’histoire du Parti socialiste dans ce lieu emblématique.

Le plus ancien, c’est bien sûr le transfert du siège du 7 bis place du Palais Bourbon au 10 rue de Solférino. La décision de quitter le 7 bis, jugé à juste titre comme exigu, avait été prise après le Congrès de Metz (1979), qui avait confirmé François Mitterrand à la tête du Parti. Ma proposition, en tant que secrétaire national chargé de l’organisation, était de l’installer dans un quartier plus populaire que le 7e arrondissement. J’avais proposé un bâtiment situé boulevard Blanqui, dans le 13e arrondissement, que je connaissais bien pour y vivre et en être le député.

François Mitterrand préféra un lieu proche de l’Assemblée nationale, compte tenu du nombre important de responsables du Parti, notamment des députés et des assistants, amenés à souvent fréquenter ce lieu. Il avait aussi certainement en tête l’histoire de la SFIO, au cours de laquelle les relations entre le Parti et le groupe parlementaire n’avaient pas toujours été sereines.

C’est ainsi que nous avons aménagé en 1980 au 10 rue de Solférino, dans un lieu marqué par un passé syndicaliste et mutualiste. Logiquement, ce bâtiment fut choisi pour servir de siège de la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1981. Directeur de cette campagne, je pus apprécier l’avantage de disposer de vastes locaux et surtout de la symbiose entre le PS et l’organisation de l’équipe du candidat. Cela n’a certainement pas été étranger à l’efficacité dont nous avons su faire preuve.  

Difficile de résumer en quelques lignes l’activité intense qui a régné à Solférino de janvier à mai 1981, ainsi que les nombreux événements qui s’y sont déroulés. L’un d’entre eux reste cependant très présent à mon esprit. Le soir du 10 mai, j’avais organisé dans mon bureau une réunion de quelques responsables du Parti, avec notamment Jacques Attali, Pierre Bérégovoy, Gaston Defferre, Laurent Fabius, Lionel Jospin. Le directeur de la Sofres, Jérôme Jaffré, avait promis de m’appeler vers 18h30 pour me donner les premières tendances et, si elles étaient assez nettes, le résultat final.

Je me souviens des visages crispés et même angoissés de certains lorsque la sonnerie du téléphone a retenti. Voici comment j’ai raconté la suite dans le petit livre On a repris la Bastille que j’ai écrit avec Béatrice Marre en 2011 :
«  Le silence se fait et je décroche vivement le téléphone, avec un empressement non dissimulé. Tous les regards se fixent sur mon visage, pour essayer de distinguer la teneur du message que je reçois. L’attente n’est pas longue, car le message que me transmet Jérôme Jaffré est sans ambiguïté : «  Paul, c’est bon, la fourchette est nettement supérieure à 50 % ». Comme je lui demande si les votes qui vont intervenir d’ici 20 heures ne risquent pas de modifier le résultat, il me rassure : « Tout cela a été intégré dans nos modèles. Ne t’inquiète pas. Tu peux l’annoncer à Mitterrand. Encore bravo ».

J’ai à peine le temps de penser aux échanges un peu vifs que nous avons eus tous les deux quelques mois auparavant, lorsque le directeur de la Sofres critiquait mon article du Monde sur les sondages. C’est en effet une formidable explosion de joie autour de moi. L’un pleure, l’autre est hilare, un autre en pleine extase, chacun congratule le voisin… Pour ma part, je suis heureux de voir que ma prévision se réalise, mais il me faut immédiatement penser à la suite.

Tout va maintenant très vite ! La suite, c’est d’abord d’appeler l’hôtel du Vieux-Morvan, à Château-Chinon, où se trouve François Mitterrand, ce que je fais. On me le passe immédiatement et je lui annonce la nouvelle… qui le laisse impassible. En apparence sûrement, parce que l’homme qui a consacré tant d’années de sa vie et d’énergie à ce combat doit ressentir au fond de lui une intense émotion en cet instant. Mais, tel que nous le connaissons, il n’en fait rien paraître : «  C’est bien, me dit-il en écoutant les explications de Jérôme Jaffré que je lui transmets, mais ne nous emballons pas… attendons le résultat définitif  ».

Dès l’annonce du résultat à 20h, se tient à la Bastille l’inoubliable fête populaire que j’avais organisée. Vers minuit et demie, je décide de retourner à Solférino, où le cortège de François Mitterrand, de retour de Château-Chinon, arrive à 1 heure 30.

«  Certains militants et sympathisants, qui l’attendaient depuis 20 heures, découragés, ont quitté les lieux, mais c’est encore une assistance bien garnie qui l’accueille, dans une belle bousculade. François Mitterrand, l’air grave, traverse le chapiteau de la cour intérieure, puis la salle de presse et monte immédiatement dans son bureau du premier étage. J’assiste alors à une scène étrange, bien différente de l’ambiance que j’ai connue autour de lui pendant cette campagne. Assis dans un fauteuil, il est entouré de nombreuses personnes, qui l’interrogent, le congratulent, l’écoutent raconter des anecdotes. Lui, souriant et enfin détendu, semble apprécier ces échanges  » (On a repris la Bastille, page 138).

Je ne peux pas conclure cette séquence de souvenirs sans mentionner l’émouvant passage de François Mitterrand au 10 rue de Solférino le 17 mai 1995, moins d’une demi-heure après la passation des pouvoirs à Jacques Chirac à l’Élysée.

Comme il le souligne lui-même à cette occasion, il refait alors le trajet inverse de celui du jour de sa propre investiture. L’ancien Premier secrétaire du PS, de sa refondation à Épinay en 1971 à sa victoire lors de la présidentielle de 1981, est de retour parmi les siens. Une foule de sympathisants l’attend rue de Solférino et, devant les responsables socialistes rassemblés dans la salle Marie-Thérèse Eyquem, il prononce une brève intervention, dans laquelle il invite ses amis à la reconquête en affirmant que le PS était désormais le parti de l’alternance.

J’en retiens quelques phrases : «  Je ne veux pas avoir l’air d’organiser une contre-manifestation. Moi, j’achève ma vie politique. Je ne suis pas venu ici pour la recommencer. (…) Nous sommes redevenus, vous êtes redevenus une force politique et sociale capable d’entraîner la France, chaque fois qu’elle en sentira la nécessité, pour plus de justice, pour plus de liberté ; pour la mise en place d’une certaine idée de la société qui nous est chère. Vous allez continuer après moi, vous avez commencé avec moi ou bien vous avez rejoint le gros de la troupe au cours de ces trente dernières années, je suis heureux de voir déjà beaucoup de visages plus jeunes  ».