Vous êtes ici

Société

Paolo Rossi, le héros du « Mundial 82 », s’en est allé

4

Paolo Rossi est décédé à l’âge de 64 ans. Il était devenu une légende du football italien, le héros d’une Squadra azzura dont il incarnait à la fois l’esprit et la résilience. Richard Bouigue et Pierre Rondeau, pour l’Observatoire du sport de la Fondation, lui rendent hommage.

Paolo Rossi incarne une partie de l’histoire de l’Italie, d’où les réactions attristées que sa disparition a suscitée. Il épouse également l’histoire du football européen avec les scandales des paris truqués du Totocalcio, la généralisation des retransmissions des matchs en couleurs à la télévision, l’envolée des montants des transferts, la constitution de grosses écuries financières à la tête des clubs, l’émergence et le développement du hooliganisme, etc.

À l’heure où le football s’entiche de joueurs aux gabarits athlétiques, rapides et robustes, Paolo Rossi incarne une époque révolue, celle où un attaquant plutôt fluet, mais vivace, adroit et avec le sens du but, pouvait s’imposer comme un «  renard des surfaces  », flairer l’opportunité, se jouer des défenses adverses et être un redoutable marqueur de la tête. 

Les funérailles de Paolo Rossi ont été retransmises en direct sur la RAI. De façon unanime, la presse a salué un joueur exceptionnel et, au Stadio Romeo-Menti de Vicence, des milliers de fans ont déposé des fleurs en hommage à celui qui avait contribué à la montée du club en Seria A. Plus tard, le cercueil de sa dépouille sera porté par ses anciens coéquipiers de la sélection nationale victorieuse de la Coupe du monde de 1982 en Espagne – Tardelli, Cabrini, Antognoni, Altobelli, Causio, Collovati et Bergomi – tandis qu’une foule scandait «  Paolo, Paolo, Paolo  ». Un héros de l’Italie s’en est allé. 

1982, résurrection d’un joueur, naissance d’un héros 

L’histoire s’engage pourtant mal quand en 1980 éclate le «  Totonero  », le scandale sulfureux des matchs truqués et des paris clandestins dans le football italien. La face noire d’un calcio corrompu de l’intérieur s’étale au grand jour. Paolo Rossi est éclaboussé, son nom cité dans les médias. Il est alors avant-centre de l’équipe de Pérouse et, avec trois autres coéquipiers, il est soupçonné d’avoir empoché la somme de huit millions de livres. Les preuves sont minces, mais la peine est lourde, trois ans, qui deviendront deux ans après une remise de peine accordée par la Fédération italienne de football, sous la pression du monde sportif qui continue de le soutenir. 

À l’orée de la Coupe du monde de 1982, la cote de Paolo Rossi est au plus bas. Et beaucoup s’étonne parmi les tifosi (supporteurs de l’équipe nationale d’Italie) de le voir embarqué avec la Squadra azzura. On a déjà oublié que, quatre ans plus tôt, lors du Mondial en Argentine, avec son physique frêle et sa volonté de feu, il avait fait une apparition remarquée au sein de l’équipe nationale italienne – il inscrit trois buts et offre deux passes décisives. La Squadra azzura se classe à la quatrième place, battue deux buts à un par le Brésil lors de la petite finale.

Ce scepticisme ambiant se consolide lors de la première phrase de la Coupe du monde en Espagne. L’avant-centre s’y montre discret, effacé, agacé de ne pas trouver le chemin du filet. Mais Enzo Bearzot, le sélectionneur italien, lui maintient sa confiance. «  C’est lui qui a insisté pour me laisser jouer même dans les moments de grande difficulté, quand tout le monde demandait ma tête  », se rappelle Paolo Rossi. Une obstination qui s’avérera payante. 

Paolo Rossi va soudainement trouver le déclic et éblouir de son talent la compétition. Sa résurrection commence en quarts de finale, quand il plie d’un triplé la magnifique Seleção, l’équipe brésilienne de Socratés, Falcao et Zico. En demi-finale, il crucifie par deux fois la Pologne et envoie l’Italie affronter la Mannschaft de Rummenigge sortie vainqueur – mais épuisée et maudite – de le tragédie de Séville aux dépens des Bleus de Giresse, Trésor et Platini. En finale, c’est lui qui inscrit le premier but et ouvre la voie de la victoire à la Squadra azzura.  

Meilleur joueur et Soulier d’or (meilleur buteur) du Mondial, Paolo Rossi permet à l’Italie de remporter sa troisième Coupe du monde. Quelques semaines plus tard, il se voit logiquement décerner le Ballon d’or France Football 1982. C’est le couronnement d’une année exceptionnelle : alors qu’il est revenu du purgatoire, cette Coupe du monde aura été sa rédemption. Après, tout sera différent pour lui : «  Il jouait, mais sans jamais être tendu, c’était étonnant  », se rappelle Platini.

Cet épisode espagnol n’aura malheureusement pas de suites. Paolo Rossi ne rééditera pas ses exploits en équipe nationale. En 1986, c’est depuis le banc de touche qu’il participe au Mondial qui se déroule au Mexique. Certes, il brille alors sous un autre maillot, celui des Bianconeri de la Juve. Mais ce n’est pas la même chose. «  Je me revois avec le maillot bleu, le numéro vingt, et je suis content parce que l’équipe nationale unit, tandis que les clubs divisent  », déclarera-t-il plus tard.

La Juve, une histoire en noir et blanc 

Loin de l’image d’Épinal passée à la postérité, les relations de Pablito avec la Grande Dame n’ont pas toujours été simples. Le jeune Toscan est recruté à 16 ans par le club turinois, il est lancé dans le grand bain en 1973, mais il ne disputera que trois matchs en deux saisons, accumulant une série de blessures au ménisque qui nécessiteront trois opérations. Toute sa carrière, Paolo Rossi souffrira physiquement et passera de nombreuses heures sur la table de massage.

De guerre lasse, à l’été 1975, il est prêté à Côme mais, toujours handicapé par des blessures, il ne dispute que six matchs et ne parvient pas à s’imposer. Il revient à Turin, mais ne rentre toujours pas dans les plans de l’entraîneur des Bianconeri. À la fin de la saison, il est cédé en «  copropriété  » (50-50) au club de Lanerossi Vicenza qui évolue alors en Serie B. Replacé par l’entraîneur, Gibì Fabbri, au centre de l’attaque des Biancorossi, il inscrit 21 buts en 36 matchs et devient le meilleur buteur de la division. Il contribue au succès de Vicence qui est sacré champion de Serie B à la fin de la saison 1976-1977 et accède à la Serie A

La saison suivante, il se rappelle au bon souvenir de ses anciens dirigeants, son club disputant à la Juventus le scudetto, et il finit capocannoniere (meilleur buteur) avec 24 buts. Il est le premier joueur dans l’histoire du football italien à enchaîner deux titres de meilleur buteur en Serie B puis Serie A.

La Grande Dame tente de le récupérer. À la fin de la saison 1977-1978, le contrat de «  copropriété  » liant la Juventus, Vicence et Paolo Rossi prend fin. Pour régler la question de la propriété du joueur, les présidents des deux clubs vont proposer, à bulletin secret glissé dans une enveloppe, une indemnité de transfert à l’autre club, à charge pour la Fédération italienne de football de procéder à l’ouverture des deux enveloppes. 

Sur le papier, les jeux sont faits. Comment un club qui vient de monter en Serie A, même après une saison époustouflante, pourrait-il rivaliser avec la fortune de la famille Agnelli, propriétaire de la Juventus ? Mais à la surprise générale, le 19 mai 1978 au siège de la Fédération, le président de Vicence, Giussy Farina, indique avec son stylo la somme astronomique de 2,65 milliards de lires – «  2 milliards, 612 millions et 510 lires  » exactement – contre «  seulement  » 875 millions de lires pour Boniperti, le président turinois. La valeur de Paolo Rossi atteint 5,2 milliards de lires, un record, le précédent appartenant jusque-là à Beppe Savoldi, acheté par Naples deux ans plus tôt pour deux milliards. Et Pablito échappe encore à la Juve, qui ne mobilise d’ailleurs pas tous les moyens dont elle dispose pour l’acquérir.

Après une dernière saison et une relégation avec Vicence, Paolo Rossi est transféré pour soulager les finances du club. Il part pour Pérouse, où son passage est terni par le scandale Totonero. Alors qu’il est encore sous le coup de sa suspension, la Juve rachète finalement son contrat. Il retrouve les terrains le 15 avril 1982 et dispute les trois derniers matchs de la saison, au cours desquels il marque un but, contribuant à la conquête du vingtième Scudetto par son nouveau club.

Apogée et crépuscule du héros 

De retour de la Coupe du monde, Paolo Rossi va vivre l’apogée de sa carrière à la Juve, formant avec Michel Platini et Zbigniew Boniek l’un des plus beaux et redoutables trio du football européen. Il enchaîne les titres – Scudetto, Coupe d’Italie, Coupe des Coupes, Supercoupe d’Europe… – et, en 1985, il remporte la Coupe des clubs champions face à Liverpool (1-0) lors de l’effroyable finale du Heysel et ses 39 morts. Ce sera le dernier match de Paolo Rossi avec les Bianconeri.

Mais là encore, l’histoire de Paolo Rossi avec la Juventus semble moins idyllique qu’il n’y paraît. Il ne s’est, selon lui, jamais senti dans son assiette à Turin : « À la Juventus, j’ai vécu de très bons moments, mais aussi de très mauvais. À une époque, j’étais fatigué du football, je suis allé à l’entraînement parce que j’y étais obligé. Il me semblait qu’autour de moi, il y avait un manque total de confiance. Quand ils devaient remplacer un joueur, c’était toujours au tour de Rossi. Je me sentais mal... ». Il se plaint aussi de son placement, de ses relations avec les tifosi, les supporteurs de la Juventus.

Si les performances de Paolo Rossi à la Juventus demeurent toujours de haut niveau, elles ne sont plus aussi flamboyantes qu’avant sa suspension. Dans l’équipe des Bianconeri, d’autres joueurs sont plus déterminants. Paolo Rossi évolue dans un club qui remplit sa vitrine de trophées, mais sa contribution y est moindre que dans les clubs où il est passé précédemment. Lors de la saison 1984-85, handicapé par les blessures, il ne joue que 27 matches et n’inscrit que trois buts.

À l’été 1985, il est transféré au Milan AC, «  l’ennemi milanais  », mais, du fait de fréquentes blessures, son aventure se solde par un échec. Il part alors à l’Hellas Vérone, un choix qui ne s’avèrera pas non plus concluant. Si bien qu’il décide de raccrocher les crampons en 1987. Il a 31 ans, près de 400 matches de championnat au compteur et 154 buts, dont 20 en 48 sélections avec l’équipe nationale.

Comme l’a déclaré Michel Platini, «  Michel Hidalgo, Robert Herbin, Maradona, maintenant Paolo Rossi, ça suffit, 2020, c’est bon...  ».