Vous êtes ici

Démocratie

Penser le rassemblement

2

Manuel Valls a déclaré sa candidature à l’élection présidentielle. Pour bien comprendre le moment dans lequel elle s’inscrit, il faut repartir quatre jours en arrière – c’est-à-dire de l’annonce de la non candidature de François Hollande. Le directeur de la Fondation livre son analyse pour Le Monde.

Inédite dans l’histoire des démocraties occidentales – jamais, depuis l’après-guerre, un tel renoncement était intervenu au terme du premier mandat – cette décision était aussi inattendue. Devant quinze millions de Français, le président a surgi, suscitant le respect et créant une situation politique doublement nouvelle. Nouvelle, d’une part, pour lui, au regard de l’histoire. La relecture de toute séquence politique commençant toujours par la fin, le renoncement souverain a ceci de préférable à la sanction électorale qu’il laisse ouverte la possibilité d’évaluer le bilan pour ce qu’il est – avec ses faiblesses mais aussi ses réussites. Nouvelle, d’autre part, pour le Parti socialiste et son avenir. C’est, avec notamment Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, une autre génération qui va s’affronter, celle de jeunes quinquagénaires non issus de la haute fonction publique. Ce sont d’autres clivages qui vont émerger – bien différents de ceux qui ont traversé la première et la deuxième gauche depuis trente ans. C’est un autre débat qui va se nouer, dont l’axe central tournera davantage autour du projet que du bilan. On peut voir dans cet événement une illustration supplémentaire de ce que, élection après élection, l’improbable n’est plus impossible. Mais la gauche ne peut avoir une chance de l’emporter qu’en tirant les conséquences des difficultés à l’origine de la décision de François Hollande et qui, pour l’essentiel, perdurent. La gauche, en France mais aussi ailleurs, a de nombreux défis – intellectuels, culturels, sociologiques – à relever. Le plus immédiat, en France plus qu’ailleurs, est d’ordre politique : c’est le rassemblement.

Encore convient-il de s’interroger rigoureusement sur ce que pourraient être le périmètre, le contenu, le moment et les procédures de ce rassemblement.

Il est illusoire de penser reconstituer l’union des gauches au sommet – modèle «  programme commun 1972  » ou «  gauche plurielle 1997  ». Il faut prendre Jean-Luc Mélenchon au sérieux, le lire et l’écouter. Il s’est opposé à toutes les mesures gouvernementales depuis 2012. Il a choisi de ne pas appeler à voter lorsqu’un candidat socialiste était opposé à un candidat du Front national lors d’élections partielles. Il considère désormais que le clivage central oppose «  le peuple à l’oligarchie  » et non plus la gauche à la droite. Cela ne signifie aucunement qu’il faille renoncer à reconquérir ses électeurs ni à débattre avec lui. Mais cela signifie qu’il existe une divergence stratégique sur la vocation même de la gauche et, dans la période, sur l’objectif de l’exercice du pouvoir. Ce débat traverse d’ailleurs la gauche dans tout le monde occidental – du Labour britannique en passant par le parti démocrate américain jusqu’à Syriza en Grèce. Il faut l’assumer.

En revanche, quand le Front national est haut et que la droite est rassemblée, l’arithmétique politique est implacable pour une gauche de gouvernement divisée au premier tour : seul, chaque candidat peut espérer prospérer mais nul ne peut sérieusement penser l’emporter – il est donc indispensable de rassembler ce qui est conciliable.

Manuel Valls ne part pas sans atouts dans cette bataille : popularité dans l’électorat socialiste, expérience de l’État, sens des responsabilités, légitimité de l’élu de banlieue, incarnation de la volonté républicaine, capacité à animer un collectif. Mais il a aussi des défis lourds à relever. Non seulement il doit basculer, dans l’imaginaire collectif, du Premier ministre qu’il a été au président qu’il veut être – l’histoire a montré que c’était ô combien difficile. Non seulement il doit passer du bilan au projet – la lecture rétrospective de ces trois derniers mois témoigne de ce que, de l’éducation à la mondialisation en passant par l’Europe et la laïcité, il s’est davantage préparé qu’on ne le croit. Mais, last but not least, il doit passer de l’homme qui tranche à celui qui rassemble. Il a su le faire – qu’il s’agisse de rassembler la majorité lors de son discours d’investiture ou les Français le 13 janvier 2015. Mais il devra aussi trouver les mots et les gestes envers ceux que sa rudesse a pu blesser – son discours de déclaration de candidature, l’appel «  à la conciliation et même à la réconciliation  », a constitué un premier pas.

Au-delà de Manuel Valls, il y a aussi un triple défi collectif pour créer les conditions du rassemblement. Il concerne autant les socialistes que le PRG, Europe Écologie-les Verts ou En marche !. Le premier est d’ordre psychologique : renverser cette logique folle où chacun ne cultive que sa singularité jusqu’à finir par se persuader que sa singularité est irréductible à tout compromis. Le deuxième est d’ordre idéologique : parler du fond et retrouver des espaces de débat entre tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont fait partie de la majorité présidentielle – la Fondation Jean-Jaurès, avec d’autres, peut jouer ce rôle. Le troisième est d’ordre politique : trouver les voies et moyens pour réguler la multiplicité mortifère des candidatures. La logique démocratique plaiderait pour des primaires larges et ouvertes – les citoyens ont montré, par leur mobilisation, qu’ils se saisissaient du pouvoir qui leur était donné. À défaut, il ne resterait que les sondages – l’opinion indiquant autour de qui doit se faire le rassemblement. Ce serait plus tardif, plus contestable et plus aléatoire. Mais, si chacun veut se hisser à la hauteur de la période historique, il faudra bien sortir de ce que l’on pourrait appeler «  la logique Bidault  » qui, pendant la conférence de Genève sur l’Indochine, voulait bien «  couper la poire en deux… à condition d’avoir la moitié avec la queue  ». François Hollande a appelé cela un «  sursaut collectif  ». Le temps presse.

 

Tribune publiée dans Le Monde, 7 décembre 2016