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Société

Raymond Poulidor, une histoire française

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Figure populaire, sportif accompli, Raymond Poulidor nous a quittés à l’âge de 83 ans. Au cours de sa longue carrière, le Limousin a réussi à nouer une relation particulière avec les Français qui continuaient de l’appeler «  Poupou  » bien après la fin de sa carrière. On se souviendra longtemps de sa rivalité homérique avec Jacques Anquetil, de sa concurrence avec Eddy Merckx mais aussi, voire surtout, de ce surnom d’«  éternel second  » dont on l’affublait exagérément. Poulidor a incarné son époque, il est une histoire française.

Raymond Poulidor, c’est d’abord tout un pays dans un nom, un «  Pou  » soufflé, une poule, de l’or et pour finir un «  r  » qui roule. Un nom de ministre, lui aurait dit le Général de Gaulle. Poulidor incarnait la France des années 1960, celle d’un pays encore rural et qui s’apprêtait à vivre des évolutions, voire des révolutions.

Raymond Poulidor fut en somme le plus grand des champions «  ordinaires  ». On appréciait son humilité, sa simplicité, sa gentillesse, son abord facile, sa bonne humeur. Aimé du public, il se contentait d’aimer en retour. Nul besoin, nulle volonté surtout, de se construire une image d’intouchable qui n’aurait fait qu’entamer la relation privilégiée qu’il avait avec les amoureux du vélo. Il était populaire mais ne se prenait pas pour une star. Le succès ne lui est jamais monté à la tête, il avait su rester lui-même et cela comptait dans un pays où il n’a jamais fait bon étaler sa réussite.

On admirait tout autant son courage, son abnégation, sa générosité dans l’effort et sa capacité à perdre avec panache, la belle défaite en chantant. Une rivalité divise alors le pays et oppose «  anquetilistes  » et «  poulidoristes  ». À Anquetil le contrôle, le calcul froid, la raison ; à Poulidor le courage, la souffrance du corps, la passion. À eux deux, ils incarnent l’histoire d’un sport sans cesse tiraillé entre sa culture populaire et son évolution vers le culte de la victoire. Au-delà, cette opposition raconte celle des deux France d’alors, l’une conservatrice et sûre d’elle-même, l’autre progressiste et qui veut croire en des jours meilleurs. Maillot jaune contre gilet jaune ? Ce serait aller vite en besogne. Mais il y a dans cette opposition quelque chose qui renvoie au conflit social de la France d’alors.

Et c’est probablement pour cela que les Français se sont projetés dans l’histoire de ce fils de métayers creusois qui, par son talent et son travail, a réussi à devenir un grand champion cycliste dans un pays où l’ascenseur social ne fonctionne pas.

Raymond Poulidor appartient à la légende du Tour, celle du cyclisme d’autrefois. On se rappelle l’épopée de ce peloton s’élançant sur des routes cabossées, rarement goudronnées, s’arrêtant dans des villages pour se désaltérer ou vider les victuailles de sa musette, puis remonter sur un vélo dépourvu de toute technologie pour espérer achever un périple pouvant compter 4 500 kilomètres. Une Grande boucle que l’on suit sur les routes mais aussi à la radio et dans les journaux quand la Télévision est encore un produit de luxe. C’est un Tour plein de suspense, à l’intensité sportive maximale. Tout peut arriver, les résultats ne sont pas encore dictés par le montant des investissements financiers.

«  Poupou  », expression passée à la postérité que l’on doit à un journaliste de L’Humanité, ne faisait pas partie de l’élite, celle des surdoués du vélo qui peuvent accumuler des victoires sur tous les terrains : au sprint, en contre la montre, en montagne, sur piste... Mais il fera pourtant une très longue carrière, débutée après son service militaire (1959) en Allemagne puis en Algérie. En 1960, il rejoint l’équipe professionnelle Mercier BP dirigée par Antonin Magne, vainqueur du Tour en 1931 et 1934, qu’il ne quittera plus jusqu’à sa dernière saison en 1977, à plus de 41 ans.

«  L’éternel second  » compte paradoxalement plus de victoires à son palmarès que de deuxièmes places. Il fut aussi plus souvent troisième dans le Tour : 1962 (son premier Tour), 1966, 1969, 1972 et 1976 (son dernier Tour). Il finit deuxième à trois reprises derrière Anquetil (1964), Gimondi (1965) et Merckx (1974), les trois plus grands champions de l’époque.

Son palmarès est impressionnant. Il gagna deux classiques, Milan-San Remo (1961) et la Flèche Wallonne (1963), premier Français au palmarès ; le championnat de France sur route (1961) ; le Tour d’Espagne (1964) ; deux Paris-Nice (1972 et 1973) ; cinq fois le Critérium national de la route ; deux grandes courses contre la montre (le Grand Prix des Nations en 1963 et le Grand Prix de Lugano la même année) ; le Critérium du Dauphiné libéré (1966).

Et pourtant certains l’accusaient de «  ne pas savoir courir  » ! En 1960, lors de l’arrivée des Boucles de la Seine au Parc des princes, il croit avoir gagné en franchissant la ligne d’arrivée... mais il oublie le dernier tour, et termine deuxième derrière Marcel Rohrbach. En 1964, sur le Tour de France, on se souvient de sa lutte inoubliable avec Jacques Anquetil. Moins de l’arrivée de l’étape à Monaco : la piste en cendrée, il sprinte un tour trop tôt et... Jacques Anquetil gagne l’étape et empoche la bonification. David ne battra pas Goliath.

Et «  la malchance  » était parfois aussi au rendez-vous. Dans le Tour de 1964, victime d’une crevaison sur la route de Toulouse, son mécanicien le fait tomber en le relançant. Apprenant la nouvelle, le groupe de tête roule pour empêcher son retour et au final... 2’20" de retard sur Anquetil. Il se reprend magnifiquement le lendemain en gagnant détaché à Luchon. Mais... dans l’étape contre la montre Peyrehorade-Bayonne, nouvelle crevaison. Résultat, Anquetil gagne l’étape et dépossède Georges Groussard de son maillot jaune. Et puis il y eut l’étape Font Romeu-Albi lors du Tour 1968, ce Tour qui lui était enfin promis mais où il sera renversé par une moto. Avec de nombreuses blessures à la tête, il terminera l’étape mais ne pourra repartir le lendemain.

Nul doute que ces péripéties ont paradoxalement contribué à la popularité du champion. S’il avait gagné un ou deux Tours de France, sa relation avec le public en aurait probablement été changée.

Raymond Poulidor, c’est en somme le chaînon manquant entre le vélo d’autrefois et le cyclisme d’aujourd’hui. Celui d’un pays en mutation, conscient de son potentiel comme de ses limites. Dans une époque sur le point d’être secouée par le vent de l’histoire, il incarnait une force tranquille, rassurante, un peu fataliste, mais aussi une espérance. 

C’est pour tout cela que Raymond Poulidor restera surtout l’éternel maillot jaune dans le cœur des Françaises et des Français qui ont si longtemps vibré à ses exploits.