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Démocratie

Rejet ou adhésion : quelle sera la boussole de cette fin de campagne ?

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Bruno Jeanbart, Chloé Morin

Rejet ou adhésion ? Dans le brouillard actuel de la campagne, deux hypothèses sont envisageables : les Français pourraient finir par voter une fois de plus « contre », contre le candidat qu’ils jugent le plus dangereux, ou pour échapper à la configuration de second tour qu’ils craignent le plus. Mais ils pourraient aussi décider de voter uniquement « pour ». En ce cas, l’emporteraient les deux candidats capables de mieux mobiliser leur cœur d’électorat. Analyse d’une enquête exclusive pour l’Observatoire de l’opinion de la Fondation, en partenariat avec le Huffington Post.

Nous abordons cette dernière semaine de campagne dans une configuration inédite : quatre candidats peuvent prétendre accéder au second tour. Depuis des semaines, les Français nous disent leur frustration devant cette campagne insatisfaisante, qui n’a pas permis de les éclairer sur les options qui se présentaient au pays pour les cinq ans à venir. Près de dix millions restent indécis et pourraient encore changer de vote.

Quatre offres électorales, radicalement différentes, s’offrent à eux, avec des chances de succès quasiment identiques. Des candidats qui suscitent une adhésion plus ou moins forte au sein de leur propre électorat – Emmanuel Macron restant le candidat le plus choisi « par défaut » –, mais qui peuvent également susciter un fort rejet dans les autres segments électoraux.

Dans le brouillard actuel de la campagne, deux hypothèses sont envisageables : les Français, dans cette campagne troublée, sans ennemi commun qui serve de repoussoir unique, pourraient finir par voter une fois de plus « contre » – non pas pour un candidat de cœur ou un projet, mais contre le candidat qu’ils jugent le plus dangereux, ou pour échapper à la configuration de second tour qu’ils craignent le plus. Mais ils pourraient aussi, faute là encore de boussole et d’indication claire sur les risques réels, décider de voter uniquement « pour ». En ce cas, l’emporteraient les deux candidats capables de mieux mobiliser leur cœur d’électorat.

Premier enseignement du sondage exclusif réalisé par OpinionWay pour l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès : si les intentions de vote semblent indiquer que les quatre peuvent prétendre mobiliser suffisamment d’électeurs pour accéder au second tour, il apparaît que leurs capacités à prétendre unir et incarner la nation tout entière au lendemain du second tour sont bien inégales. Marine Le Pen reste, il est vrai, la candidate qui suscite le plus de rejet : 33 % des Français, et 48 % des sympathisants de gauche et 28 % de ceux du centre ne souhaitent « absolument pas » la voir qualifiée au second tour. Mais il est frappant de noter que plus des deux tiers de la population française déclarent rejeter encore plus un autre candidat que celui du parti frontiste. François Fillon suscite un rejet profond – supérieur à celui dont Marine Le Pen fait l’objet – de la part de 23 % des Français, dont 26 % des sympathisants de gauche et 25 % de ceux du Front national.

Jean-Luc Mélenchon est rejeté – gardons là encore en tête que ceux qui l’ont choisi l’ont fait aux dépens de la candidate du Front national – par 18 % des Français. Un rejet en hausse sur les quatre derniers jours, signe que les attaques de ses adversaires commencent à porter. 27 % des sympathisants de droite et 21 % de ceux du Front national ne souhaitent « absolument pas » sa qualification.

Emmanuel Macron est, quant à lui, le moins rejeté : 14 % des Français ne souhaitent absolument pas sa qualification. Mais il est presque autant rejeté par les sympathisants du Front national que ne ne le sont François Fillon et Jean-Luc Mélenchon (20 % contre 25 % et 21 %).

On peut en conclure que contrairement aux campagnes précédentes, où les Français, lorsqu’ils manquaient d’adhésion et d’enthousiasme, parvenaient à s’unir dans leur rejet d’un seul candidat – celui du Front national –, le fait que plusieurs candidats suscitent un fort rejet dans différents segments électoraux contribue à l’éclatement du corps électoral et donc à l’incertitude de l’issue de la campagne.

Second enseignement : parmi tous les seconds tours possibles, au moins deux suscitent un fort rejet de la moitié des Français et pourraient être utilisés par les prétendants au second tour comme levier de vote dans la dernière ligne droite. 47 % des Français déclarent ainsi vouloir absolument éviter un second tour François Fillon/Marine Le Pen. C’est notamment le cas de 75 % des électeurs de François Hollande en 2012 et de plus de 80 % des sympathisants de gauche – on voit bien là l’enjeu, pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Emmanuel Macron, de réussir à se positionner comme le « vote utile » pour empêcher cette possibilité.

48 % veulent absolument éviter un second tour Jean-Luc Mélenchon/Marine Le Pen. C’est notamment le cas des habitants de l’agglomération parisienne (58 %) et des personnes âgées et retraités (58 %). Là encore, l’enjeu sera pour François Fillon comme pour Emmanuel Macron, qui sont bien ancrés dans ces électorats, de se positionner comme le meilleur rempart à cette éventualité.

27 % rejettent absolument un second tour Emmanuel Macron/Marine Le Pen. Les seconds tours favoris des Français – ou à tout le moins les moins rejetés – sont finalement Jean-Luc Mélenchon/François Fillon (22 %), Jean-Luc Mélenchon/Emmanuel Macron (24 %), ou Emmanuel Macron/François Fillon (24 %).

Mais (autre hypothèse), faute de savoir comment voter « utile » et contre qui voter en priorité – la candidate du Front national n’étant plus le péril le plus redouté par une majorité –, les Français finissaient par voter par pure adhésion. L’emporteraient alors les candidats qui savent le mieux mobiliser « pour » leur projet et ont le plus fort taux de « souhaits de victoire ». Emmanuel Macron est à ce titre le candidat qui obtient, chez OpinionWay, le plus fort taux de souhaits de victoire (23 %), devant Marine Le Pen (19 %). François Fillon devance de peu, quant à lui, Jean-Luc Mélenchon (17 et 16 % respectivement).

Dans cette fin de campagne, il est frappant de constater le caractère éclaté à la fois du soutien (personne n’est le souhait de plus d’un quart des électeurs) mais aussi du rejet (il n’y a plus un seul candidat qui cristallise tous les rejets). Le paysage se caractérise par des électorats de plus en plus polarisés, qui se tournent le dos. 

Dans la configuration actuelle inédite où quatre candidats pourraient encore prétendre accéder au second tour, il est difficile de savoir si les électeurs – transformés en véritables stratèges en cette campagne atypique – préfèreront la logique de l’exclusion et du moindre risque, ou se risqueront massivement à un vote de « conviction ». 

Notons, pour finir, que si au soir du premier tour s’imposait un des deux duels les plus rejetés dans notre étude, le comportement des électeurs au second tour serait sans doute difficile à prévoir.