Vous êtes ici

Société

Retour des bleus : une fête au goût amer

2

Nous aurions aimé que cette parenthèse enchantée du Mondial puisse durer encore un peu plus longtemps dans nos têtes, dans nos cœurs et dans nos souvenirs. Pour Pierre Rondeau et Richard Bouigue, les deux animateurs de l’Observatoire Sport et société de la Fondation, le retour de Russie des champions du monde aura laissé un goût amer à de nombreux supporters et, plus généralement, à celles et ceux qui s’étaient donnés rendez-vous sur les Champs-Élysées. 

La fête s’annonçait belle. Elle a été gâchée. Regrets…

On aurait aimé que le bus des Bleus file moins vite sur le pavé. Au lieu de cela, ce fut un passage éclair, quelques minutes à peine, et l’impression, pour beaucoup, de ne pas avoir été récompensés des heures passées à «  les  » attendre sous un soleil brulant. Ce fut l’agacement, la colère, la déception et, surtout, l’incompréhension. 

La veille, à Bruxelles, le bus qui transportait les joueurs belges de retour du mondial avait été noyé par la foule venue les accueillir, les acclamer, les remercier. Une proximité, belle et communicative, que l’on aurait voulu ressentir à Paris, comme en 1998. 

Certes, les temps ont changé. Dans un pays frappé plusieurs fois par des attentats ces dernières années, des mesures de sécurité particulières devaient être mises en œuvre pour parer toute menace terroriste. Il fallait évidemment protéger les joueurs, ne pas les transformer en cibles pour snippers. Mais cela justifiait-il vraiment que le car roule si vite ? La veille, sur cette même avenue, n’avait-on pas laissé la foule exploser sa joie ? Et quelques jours plus tôt, nos armées et son chef n’y avaient-ils pas défilé pendant plusieurs heures ? 

Sur les Champs-Élysées, quelque chose s’est cassée, la fête n’était pas celle que l’on escomptait

Mais le véritable échec est venu après. Passés les Champs, on a conduit les joueurs à l’Élysée pour une garden party jusqu’au bout de la nuit. On a dès lors privatisé la fête au lieu de la partager. On a rejoué la secession des élites, celle d’une minorité qui profite de son bonheur quand la majorité doit en attendre un hypothétique ruissellement. Rats des garden ou rats des Champs, selon que vous soyez puissants ou misérables… 

On aurait aimé arrêter cette fête pour VIP, voir le bus traverser Paris et se rendre à Saint-Denis, au stade de France, pour célébrer avec le public cette fameuse deuxième étoile. C’eut été un signal fort adressé aux quartiers où beaucoup de joueurs ont commencé à taper dans un ballon. C’eut été revenir dans un stade historique et réenchanter ce lieu populaire et festif.  

On aurait aimé que la fête ne soit pas confisquée par des impératifs médiatiques et financiers ni par les exigences d’une communication politique en hyperactivité. C’était l’occasion unique de remercier ce public extraordinaire qui se reconnaît tant dans son équipe de football.

On aurait aimé entendre que les prochains matchs de l’équipe de France se dérouleraient à Marseille, Lille, Nantes ou Saint-Étienne. On espérait cette annonce pour réaffirmer que cette victoire était celle de la France, de toute la France, et notamment celle de ses régions d’où sont issus nombre de nos champions. 

On aurait aimé que la générosité des joueurs – qui vont redistribuer leurs primes de match – essaime jusqu’aux instances dirigeantes du football français. Il eut été bon d’entendre par exemple que l’essentiel des 32 millions d’euros versés par la Fifa à la Fédération française de football profiterait d’abord au football amateur afin de féliciter les dirigeants, entraîneurs et bénévoles pour leur engagement et leur travail irremplaçable pour faire vivre le football au quotidien. Là encore, c’eut été une belle manière de valoriser tous ces clubs par lesquels sont passés les Giroud, Mbappé ou Kanté. Il y avait là une opportunité de redire au monde du football amateur que l’on a entendu ses difficultés après les baisses des subventions et la suppression massive des emplois aidés ces deux dernières années. On aurait aimé que le président de la République déclare qu’il n’y aura jamais de football de haut niveau sans football amateur.

On aurait aimé que l’on ne prive pas les joueurs et leur public de ces retrouvailles, d’une fête collective, populaire, fraternelle. Une fête dont nous avions besoin, dont nous avions assurement envie.