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« Ali Juppé, grand mufti de Bordeaux » : la véritable histoire d’une fake news

13/04/2018 4’
Delphine-Marion Boulle
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C’est la première grande offensive numérique de l’extrême droite pendant la présidentielle 2017. Alain Juppé en est la cible. En cause, son statut de favori et son ancrage centriste. L’extrême droite ressort les vieilles méthodes pour se créer un adversaire de choix : Ali Juppé, grand mufti de Bordeaux. Delphine-Marion Boulle, étudiante en journalisme à l’Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine, revient sur l’histoire de cette fake news. C’est la première de six notes sur la « fachosphère ».

« Honte aux menteurs, honte aux calomniateurs, honte aux manipulateurs d’extrême droite et à leurs complices ». 9 novembre 2016 : les mots résonnent dans le Palais des congrès de Bordeaux. Le favori de la primaire de la droite est en meeting sur ses terres et passe à l’offensive. À l’intention de ceux qui l’ignoreraient encore, Alain Juppé liste les fake news dont il est la cible depuis plusieurs mois et qui lui ont valu un surnom, Ali Juppé, et un titre, grand mufti de Bordeaux. Le tort d’Alain Juppé ? Être le probable adversaire de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, et sa défense d’une « identité heureuse » au sein d’une droite républicaine de plus en plus happée par les démons identitaires.

Une vieille histoire

Comme toute bonne fake news, celle d’Ali Juppé a le goût du faux sous l’apparence du vrai. L’extrême droite n’a pas eu besoin d’aller chercher bien loin pour trouver des ingrédients permettant d’attaquer le maire de Bordeaux.

L’histoire remonte à 2005. Alain Juppé est alors frappé d’inéligibilité par une condamnation judiciaire et c’est Hugues Martin, son bras droit, qui le remplace à la tête de la ville. Devant le Conseil municipal, celui-ci évoque le projet d’un édifice religieux et culturel pour les musulmans de la région. Trois ans plus tard, de retour à son poste, Alain Juppé donne son accord. La polémique enfle en Gironde, gonflée par le site identitaire Info-Bordeaux et les frontistes locaux. Lors des élections départementales de 2015, le Front national organise une réunion pour présenter ses candidats. Ange Ronzetti, qui se présente dans le canton de Lormont, prend la parole et affirme avoir une « révélation » à faire : « Alain Juppé s’est fait débaptisé. Il est rebaptisé Ali  »[1].

 Un surnom pas vraiment nouveau, puisqu’on le retrouve dès l’été 2014 sur Twitter. Qui est l’homme derrière le surnom devenu viral ? « Ludoriann ». Il confie être un ancien militaire de 45 ans. Il s’est lancé sur les réseaux sociaux le soir de l’élection de François Hollande à la présidence : « J’ai décidé de dézinguer Juppé pour des raisons de politique locale fin 2014-début 2015, quand le projet de mosquée à Bordeaux a surgi. C’est là que son surnom lui a été attribué », explique celui qui se dit proche des idées du Front national depuis 1990[2].

« Ali », un surnom qui a su se frayer un chemin pour devenir un véritable cheval de bataille, comme ce 23 février 2016. Alain Juppé est en campagne et rend visite aux étudiants de l’université de droit de la rue d’Assas, à Paris. Il y est accueilli par le groupe « Assas Patriote » qui déploie une bannière en son honneur : « Bienvenue Ali Juppé, grand mufti de Bordeaux »[3]. Simple, efficace, ironique, c’est sur Internet que va prospérer le surnom de l’ancien Premier ministre.

« Ali », le double numérique

Dès juin 2016, « Ali » a son propre compte Twitter et, en novembre, sa page Facebook. Mais ce sont des comptes peu suivis, qui produisent peu de contenu. L’histoire pourrait donc s’arrêter là, même si Alain Juppé s’en émeut sur son blog[4].

C’est à travers Twitter et le hashtag #AliJuppé qu’il va prospérer, à la faveur d’un autre ingrédient issu du programme du candidat Alain Juppé : « l’identité heureuse », une ligne qu’il réaffirme lors de son premier grand meeting à Strasbourg le 13 septembre 2016[5].

 « Ca faisait écho à un discours politique, celui des « accommodements raisonnables avec l’islam ». Ca s’est appuyé sur de vieilles calomnies, ça a créé les ingrédients pour que ce hashtag soit monté en épingle », explique Romain Herreros, journaliste politique au Huffington Post[6]. Il a été l’un des premiers à observer le phénomène : « À force de suivre sur Twitter des personnalités liées au FN, d’être sur les réseaux, on voit des signaux qui apparaissent. C’était un nom que l’on voyait ressortir assez souvent », poursuit celui qui y consacrera un article[7] dès le mois d’octobre 2016.

Un nom qui est tweeté, retweeté par plusieurs dizaines, voire centaines de comptes dont celui de Ludoriann : « L’opération anti-Juppé a été menée conjointement par plusieurs groupes de divers partis : les mélenchonistes, les frontistes, les fillonistes et les sarkozystes. Le noyau vient des sarkozystes et des frontistes », assure-il. Pour passer à l’offensive, les groupes auraient lancé deux hashtags – #JuppéNonMerci et #AliJuppé –, une sorte de cri de ralliement pour faire tomber celui qu’ils pensent être « un Macron en plus vieux ».

Le pic d’utilisation du hashtag est atteint mi-novembre, quelques jours avant le premier tour de la primaire de la droite, comme le montrent les données du site politoscope.org produit par des chercheurs du CNRS[8]. « Tout se passait en message privé, les visuels sont apparus rapidement », détaille Ludoriann, poursuivant : « Dézinguer Juppé matin, midi et soir était le mot d’ordre ».

Tableau

Source : politoscope.org

 Ce mot d’ordre, on le retrouve également sur la plateforme 4chan, un forum anglophone où l’anonymat est érigé en règle d’or. Le 11 novembre 2016, un utilisateur y poste un message en anglais. Le plan est simple : « humilier Alain Juppé ». Il faut dire qu’il est en tête des sondages, selon l’Enquête électorale française du Cevipof, la plus précise disponible sur l’élection présidentielle. La vague d’enquête du 8 novembre 2016[9] l’annonce en première place de la primaire de la droite avec 36 % d’intentions de vote, mais aussi en tête de l’ensemble des scénarios de l’élection présidentielle. Malgré de possibles candidatures d’Emmanuel Macron, François Bayrou ou François Hollande, il demeure l’adversaire le plus plausible pour affronter Marine Le Pen.

Pour humilier un adversaire, la meilleure arme reste encore le « même », une forme de montage photo, comme en témoigne cet échange entre « Chepamec », un sympathisant frontiste, et un autre internaute sur la plateforme de discussions Reddit, le 12 novembre 2016. « C’est exactement ce dont nous avons besoin tout de suite », répond Chepamec à l’internaute qui lui demande si le montage n’est pas trop violent. On peut y voir Alain Juppé dans une représentation des 12 imams reconnus par l’Islam chiite. Au centre, Alain Juppé prend des airs d’Ali, le fils de Mahomet, reconnu comme le premier imam, dans une scène orientalisée. Le concept d’identité heureuse est alors détourné en « islamisation heureuse ». Des exemples, Twitter en regorge, comme celui-ci, vivement partagé et relayé, faisant directement référence au projet de mosquée qui, finalement, ne verra pas le jour.

Il faut dire que, de ce côté-là, la rumeur a elle aussi grandi, reprise et relayée par les sites de la « réinfosphère », en particulier Riposte laïque. Pas moins de 30 articles reprennent le surnom du maire de Bordeaux, mais aussi les montages photos et cette fameuse rumeur. « Le prochain président de la République musulman s’appellera peut-être tout simplement… Ali Juppé », titre, dès février 2015, le site aux tendances ouvertement islamophobes[10]. À la veille du premier tour de la primaire, est publié « Faisons barrage à Ali Juppé le dhimmi »[11], tandis qu’au lendemain de celle-ci, un édito lui est consacré : « Une semaine pour en finir avec Ali Juppé, le candidat des mosquées  »[12]. Des articles que le site s’évertue à diffuser sur les réseaux sociaux, comme sur Twitter où il compte 11 900 followers, ou sur sa page Facebook où l’on dénombre près de 30 100 abonnés actuellement.

Pour Ludoriann,« les trolls, les mêmes, l’humour sont dans l’ADN de Twitter, ça fait sa force, même les fakes ». Des fake news qui, ici, jouent allègrement sur les mots pour attaquer le favori des primaires : « dhimmi » désigne les citoyens « non-musulmans » soumis à un pacte avec l’autorité musulmane, comme ce fut le cas dans l’Andalousie médiévale. Il y a, derrière l’usage de ce terme, l’idée d’infériorité, de soumission de l’édile bordelais. Celui-ci serait un traître préférant s’« accommoder », se « soumettre », plutôt qu’entrer en « résistance » contre la religion musulmane.

Alain Juppé rit jaune

Des fake news grossières, mais efficaces, à en croire Olivier Bénis, journaliste spécialisé dans les réseaux sociaux à France Inter : « Évidemment, tout le monde sait que c’est faux. En revanche, cette information fausse fait appel à une espèce de fantasme plus global. C’est à dire que ça fait rire jaune. Le destinataire va se dire : “Oui, je sais que c’est pas vrai, mais quand même, le mec est ami avec les musulmans !’’ C’est comme une petite musique qui reste en tête », explique-t-il[13].. Une petite musique qui reste et qui sème le doute, jusque dans la vie réelle, comme le raconte Romain Herreros : « L’équipe d’Alain Juppé nous a raconté qu’à Bordeaux, sur les marchés, des gens venaient demander si c’était vrai qu’Alain Juppé allait faire construire une mosquée. Ça montre l’impact que ces intox peuvent avoir en période électorale ».

Difficile de connaître le poids électoral d’une telle campagne, probablement limité. En revanche, elle déséquilibre celle du candidat, de son équipe. La réaction d’Alain Juppé se fait tardive. D’abord en meeting le 9 novembre 2016, puis au surlendemain du premier tour de la primaire, le 24 novembre au micro de Thomas Sotto[14] dans la matinale d’Europe 1 : « J’ai été la cible d’attaques, parfois franchement dégueulasses, sur les réseaux sociaux, qui ont impressionné beaucoup d’électeurs. La campagne qui a consisté à dire que j’avais construit à Bordeaux une gigantesque mosquée qui n’existe pas. La campagne qui a consisté à me baptiser, si je puis dire, « Ali Juppé ». La campagne qui a consisté à dire que j’avais des connivences avec le salafisme et l’antisémitisme. C’est grave de faire une campagne de ce type », s’insurge l’ancien Premier ministre.

« Il n’a pas su tuer la rumeur dans l’œuf », commente Romain Herreros. « Il s’est mis à en parler quand il était en difficulté et ça sonnait plus comme un aveu de faiblesse que comme un blanchiment de cette calomnie », poursuit le journaliste. « C’est la première fois que l’on observe ce type d’attaque pendant une période électorale, avec une telle ampleur », précise-t-il. Et s’il trouve exagéré de mettre la défaite du candidat sur le dos de son double numérique, il y voit un précédent en la matière.

Plus d’un an après la primaire de la droite, le surnom d’Alain Juppé lui colle encore à la peau. Mais il a aussi, et surtout, donné le ton de la campagne présidentielle version 2.0. À peine désigné candidat de la droite, héritant du statut de favori dans la course à l’Élysée, François Fillon s’est soudainement transformé en #FaridFillon dans les mains expertes de l’extrême droite. À la tête de cette nouvelle offensive, des comptes comme Messsmer, KimgJongUnique ou encore PtdArcole, bientôt membres clés des « opérations » de la « patriosphère » et de sa composante centrale : l’énigmatique « Taverne des patriotes »[15].

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