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Allons aux faits

30/11/2016 2’
Nicolas Sire
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Régis Debray, dans Allons aux faits (Gallimard/France Culture, octobre 2016, 18 euros, 256 pages), restitue à l’écrit une synthèse de ses travaux à l’image de ce qu’il avait fait dans l’émission éponyme de France Culture cet été. Cet ouvrage, présenté par Nicolas Sire pour Esprit critique, permet ainsi de revenir sur l’apparition et le développement des idées dans les champs historique et religieux, et leur impact sur le monde.  

Régis Debray a toujours été passionné par la force des idées. Une partie majeure de ses quelque quarante années de recherches a consisté en un traitement exigeant de l’apparition et de la persistance des idées dans les champs historique et religieux. Mû sans doute par sa fibre universitaire et une certaine inquiétude face à l’état du monde contemporain, il a choisi de diffuser sur les ondes une synthèse de ses travaux en la matière. Cet ouvrage restitue l’ensemble des prises de parole qui ont construit cette émission. 

Divisée en deux périodes, celle-ci a été diffusée sur France Culture du 4 au 15 juillet puis du 10 au 14 août 2016. La première période fut consacrée au fait historique – l’histoire des nations, de l’art, des idées, des établissements politiques, de l’Europe, du futur – et la seconde au fait religieux, en cinq questions – qu’est-ce qu’on appelle Dieu, religion, croyance, sacré, laïcité. Pour traiter de sujets aussi vastes, le fondateur de la médiologie n’avait certainement pas envie de perdre ses auditeurs dès l’énonciation du titre. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, après tout.

À travers une série de dix chroniques, fluides et déliées comme le serait un bon cours magistral, Régis Debray clarifie le sens des faits historiques et religieux, en abordant chaque thème sous un angle spécifique. Le philosophe, qui a la « passion du réel », évoque doctement, parfois avec emphase (écoutez-le si vous en avez l’occasion !), les normes qui contribuent selon lui à rendre un récit, une histoire, une interprétation du monde plus pérenne qu’un autre. Et de rappeler évidemment que les ficelles du storytelling qui fondent le fait sacré sont quasiment identiques à celles des faits historiques consacrés. Prenez par exemple ces religions qui font montre d’un « génie publicitaire », avec leur lot de punchlines (allégories et autres paraboles) et la force évocatrice de leur symbolique (le poisson, la croix, le croissant).

Et les similitudes entre la manière de perpétrer l’héritage de l’Histoire et celle des religions concernent aussi et surtout les acteurs qui en sont à l’origine. Régis Debray nous rappelle combien les figures les plus éminentes sont sacralisées pour l’une comme pour l’autre. Les saints font face aux grands hommes dans le traitement de leur mémoire, mais l’hommage est toutefois à deux vitesses : un sacré à mèche lente face à une combustion rapide. En cette fin d’année 2016, nombreux sont les candidats de la droite à revendiquer une posture gaullienne ou néo-gaullienne, beaucoup moins nombreux sont ceux qui invoquent Thiers ou Napoléon ; aux États-Unis en revanche, le président en exercice cite un apôtre sans sourciller – les éloges funèbres sont particulièrement riches en exemples.

L’auteur, pour qui le terme « le sens de l’Histoire » n’a aucun sens, ne se contente pas de raconter la nature de ses observations. Ses prises de position sont nombreuses, il critique violement la stratégie menée par Jean Monnet, l’état actuel de l’Europe, la position de l’Union face à la politique américaine. Et il rappelle que c’est précisément la prééminence du symbolique sur l’économique qui permet notamment d’expliquer selon lui l’échec de l’Union européenne comme catalyseur des aspirations nationales et grand rassembleur des volontés populaires. 

Et parfois, l’observateur érudit tombe le masque et révèle combien les récents changements socio-politiques l’atteignent et le déroutent. Les dédales savants de ses prises de parole se confrontent à l’actualité qui lie aujourd’hui d’une si inexorable manière le religieux et l’histoire. Dans sa recherche de sens, le philosophe apporte une cause aux attaques menées contre la France : le pays paye le coût d’un modèle laïc unique.

Au risque de s’aliéner une part de son audimat, il fournit sa vision toute personnelle de la croyance, en associant par exemple les multiples définitions de la foi à l’ensemble doctrinal d’un système religieux. Et d’énoncer ainsi, comme il l’affirme depuis des années, que la chute du sacré en France est responsable de la crise de la symbolique républicaine et du pessimisme triomphant. Une diminution de la foi rendue responsable d’une « fraternité en souffrance » où on ne se « serre même plus les coudes ». 

Face à la montée du tout à l’égo et à l’évanescence de l’État, Régis Debray questionne la place du sacré dans nos quotidiens. Et il invite ses contemporains à réellement s’interroger sur les possibilités de faire co-exister la République et de la religion, convaincu qu’il n’existe pas d’horizon indépassable aux problèmes du monde. Puisqu’il n’y a, selon lui, « plus d’autorité là où il n’y a plus d’espoir ».

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