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Amérique latine en crise : au-delà du Chili, de la Colombie et de l’Équateur

24/06/2020 11’
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La situation politique en Amérique latine a considérablement évolué ces dernières années avec d’importants mouvements sociaux et changements politiques sur fond de grandes difficultés économiques. Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation, en fait ici une analyse détaillée et rappelle également les causes de cette situation.

Ces derniers mois, l’Amérique latine a vu émerger une « ceinture de feu » sociale et politique inattendue. En Équateur les 2-13 octobre 2019, au Chili à partir du 18 octobre et enfin en Colombie le 21 novembre.

Tout aussi brutale que les éruptions volcaniques, les tsunamis et autres tremblements de terre, communs en ces régions, les événements sociaux et politiques ayant affecté les pays cités n’avaient été annoncés par personne. Cela explique sans doute l’éventail des commentaires que l’on a pu lire ou entendre dans la presse écrite et dans les médias audiovisuels, mais aussi émanant des gouvernements contestés.

Au-delà de la violence des faits, génératrice de voyeurisme et de sensationnalisme, il reste une réflexion en chantier sur des événements qui interpellent le sens démocratique des acteurs institutionnels de ces pays – gouvernements et partis politiques représentés au Parlement, de droite comme de gauche. Ces événements concernent aussi tous ceux qui, en Europe, en France, s’étaient, il n’y a pas si longtemps, mobilisés en faveur du retour des libertés et de la justice sociale dans une Amérique latine victime de régimes dictatoriaux[1].

Avant de proposer des initiatives, de prononcer des anathèmes ou de choisir ses amis, encore faut-il comprendre. C’est l’objet de cette note. Elle se limite à tenter de décrire un réel beaucoup plus complexe et plus riche que les analyses faites à l’emporte-pièce, les yeux rivés sur l’écran de télévision ou de l’ordinateur pour les réseaux sociaux.

Dix constats sont ici proposés et présentés de façon non hiérarchisée. Le premier tente de comprendre l’effet de surprise provoqué par des mobilisations populaires imprévues et le deuxième la frustration générée par le traitement superficiel et spectaculaire donné par les médias. Les suivants affrontent la complexité du réel et proposent huit facteurs permettant d’identifier les contours de ces événements. Chacun aurait besoin de plus amples développements, l’auteur en est conscient, mais ils permettent, en l’état, d’ouvrir un débat.

Mouvements sociaux inattendus

Le premier constat renvoie au point de départ : les mouvements sociaux d’octobre-novembre 2019 au Chili, en Colombie et en Équateur. Événements qui ont généré une stupéfaction, reflétant l’ouverture inattendue et brutale d’une faille sociale dans ces trois pays. L’étincelle a été plus ou moins la même : l’annonce d’une augmentation des tarifs d’un produit de consommation courante, le prix du billet de métro dans la capitale chilienne, celle de la suspension des subventions sur les carburants en Équateur et un ras-le-bol social plus général en Colombie. Ces transformations, précédées par bien d’autres, n’avaient pas jusque-là déclenché un rejet aussi massif et explosif.

Les trois pays, en effet, semblaient bénéficier d’une stabilité enviable en Amérique latine et même d’une image internationale positive.

Le Chili restait marqué dans les mémoires collectives par le souvenir tragique de la dictature militaire du général Augusto Pinochet (1973-1989). Défenseurs des droits de l’Homme, démocrates, représentants de partis de gauche et syndicalistes du monde entier avaient intégré le souvenir de ce drame dans leurs rituels solidaires. Les responsables politiques de centre gauche, ayant dirigé le Chili pendant une longue période[2], comme aujourd’hui le chef de l’État en exercice, Sebastián Piñera, un homme de droite, ont été marqués par cette expérience. Elle leur donnait hors de leur pays une aura particulière et un respect. Ce respect n’était pas uniquement alimenté par la question morale et celle de la solidarité, mais était aussi lié pour les milieux financiers internationaux au mode de gestion du Chili, libéral à l’extrême, considéré comme exemplaire. Le Chili faisait dans ces milieux figure de modèle. La privatisation des services publics, l’invention des fonds de pension avaient été « vendus » comme le chemin d’une reconversion gagnante aux pays de l’ancien bloc de l’Est après la désagrégation de l’Union soviétique.

La Colombie aussi, pour d’autres raisons, bénéficiait d’un a priori international positif, celui d’un pays modèle sur un autre terrain, celui de la paix. En 2016, ce pays meurtri par quarante années de conflit interne, par le déplacement de centaines de milliers de paysans vers les périphéries urbaines, par des massacres de toute sorte, avait convié le monde à la signature d’un accord de paix entre belligérants. Certes, tous les acteurs de ces guerres n’étaient pas concernés. Mais, en présence du secrétaire général de l’ONU, de ceux de la Banque interaméricaine de développement (BID) et de l’Organisation des États américains (OEA), de la plupart des chefs d’État et de gouvernement d’Amérique latine, de ministres européens et des États-Unis, le président colombien et le secrétaire général des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) avaient signé un accord de paix mettant un terme à des affrontements engagés officiellement depuis 1964[3]

L’Équateur, après un tournant de millénaire convulsif, avait trouvé un équilibre institutionnel, politique, économique et social durable après l’élection de l’économiste Rafael Vicente Correa Delgado en 2006. Ne se représentant pas en 2017, conformément à la Constitution qu’il avait fait modifier, il a soutenu la candidature de son vice-président Lenín Boltaire Moreno, qui a été élu. La continuité partisane ainsi confirmée, le pays devait selon toute vraisemblance poursuivre sur les rails mis en place : perpétuation de la stabilité institutionnelle, poursuite d’investissements d’infrastructures, de la croissance économique sans inflation, le tout mâtiné d’initiatives environnementales ayant placé le pays en première ligne avant la COP21.

Un spectacle médiatique superficiel

Le deuxième constat est celui d’une présentation médiatique des mouvements sociaux ayant affecté ces trois pays répondant aux critères de la société du spectacle. Les informations données sur les explosions sociales qu’ont connues ces pays à la fin 2019 ont érodé et même brutalement effacé l’image véhiculée jusque-là de pays modèles.

Une explosion est en elle-même porteuse d’images fortes. Ce sont celles que privilégient les grands médias. Elles permettent par leur caractère spectaculaire de capter une audience maximale, à la télévision comme sur les réseaux sociaux. Les affrontements entre manifestants et les forces de l’ordre, les destructions diverses accompagnant leur choc, le fait que ces événements se déroulent en extérieur, dans la rue, sur les places, a permis la retransmission en direct, « pour de vrai », d’émotions fortes qui font le succès des produits de série B diffusés massivement par les chaînes dites populaires.

Rien d’étonnant si les premiers commentaires se sont calés sur cette approche voyeuriste des événements. Les quotidiens et les hebdomadaires ont illustré leurs articles de photos de barricades en feu. Exemple parmi d’autres de cette presse sensationnaliste, El Pais, quotidien espagnol, le 11 octobre 2019, titrait, à propos de l’Équateur, « Indigènes sur les barricades » et Le Monde, le même jour, « L’Équateur paralysé ». Le 3 novembre, pour El Pais, « Le Chili brûle et personne ne sait comment éteindre le feu ». Parce que « 2019 est l’année de la colère », résume le quotidien espagnol le 29 décembre 2019. Le même journal, le 4 janvier 2020, faisait le commentaire suivant : « Amérique latine, […] une année de tremblements de terre ». Le Council on Hemispheric Affairs, laboratoire d’idées nord-américain, le 10 janvier 2020, a défini 2019 comme « l’année de la révolte des exclus ».

Chacun a donc associé la rue à ses options idéologiques. L’événement a été instrumentalisé, à chaud, de façon élémentaire. Pour Le Monde diplomatique de janvier 2020, à gauche, « Les peuples sont dans la rue » contre « l’ordre néolibéral ». En revanche, les milieux d’affaires se sont inquiétés « du cercle vicieux du Chili et de l’Équateur », de « ces contestations qui rendent difficiles » les réformes nécessaires à la croissance. La « main de l’étranger » a été également un argument avancé par les uns et les autres. Les gouvernements en difficulté au Chili, en Colombie, en Équateur, encouragés par les États-Unis ont tenté de vendre la théorie d’événements provoqués par des agents infiltrés cubains et/ou vénézuéliens. Tandis qu’au Venezuela, les autorités, sous pression, dénonçaient le rôle joué par l’impérialisme nord-américain.

Une crise continentale

Le troisième constat invite à laisser refroidir les événements pour étudier de plus près une réalité complexe et tenter une première évaluation. Elle ne saurait se limiter aux trois pays entrés en ébullition sociale à la fin 2019. D’autres composantes de l’Amérique latine ces derniers mois ont, en effet, connu des moments de crise.

L’Amérique latine, depuis longtemps, et sur l’ensemble de son territoire, connaît une situation d’anomalies politiques, sociales et économiques quasi structurelle aussi évidentes que dans le cas des trois pays entrés en sécession institutionnelle en octobre-novembre 2019. En Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Mexique, au Nicaragua, en Uruguay et au Venezuela, le constat que l’on peut faire est celui d’une contestation aussi importante mais qui s’exprime de façon différente.

Certains de ces pays sont, ou étaient dirigés, par des gouvernants dits de gauche, en Bolivie, au Nicaragua, en Uruguay, au Venezuela, d’autres l’étaient ou le sont par des chefs d’État ou de gouvernement situés à droite, tenants d’une gestion économique libérale, en Argentine, au Brésil, au Mexique, tout comme au Chili, en Colombie et en Équateur. Tous ont été et sont victimes d’importantes tensions sociales et politiques, qui ne se sont pas nécessairement exprimés dans la rue. Ainsi, en Argentine, au Brésil, au Mexique et en Uruguay, le mécontentement a été canalisé par un calendrier électoral qui a opportunément fait dériver les tensions en générant des alternances[4]. Alternances progressistes en Argentine et au Mexique, alternance de droite en Uruguay. Au Nicaragua et au Venezuela, après une phase chronique et prolongée de manifestations, on a assisté à un exode vers l’étranger. De nombreux Nicaraguayens sont partis vers le Costa Rica voisin. Les Vénézuéliens ont migré par dizaines de milliers vers leurs voisins d’Amérique du Sud.

Crise économique et crise politique

Quatrième constat : l’absence de croissance, voire la décroissance, en Argentine, en Équateur et au Venezuela, la stagnation au Brésil, la chute du taux de croissance au Chili, au Mexique et en Uruguay sont une piste permettant de comprendre les raisons des mécontentements collectifs.

De 2012 à 2019, selon le Centre mondial de compétitivité ADEN IBC, les PIB se sont contractés plus ou moins fortement au Venezuela (-7,7 %), au Brésil (-3,9 %), au Guatemala (-2,3 %), en Colombie (-2 %), au Nicaragua (-1,9 %), au Panama (-1,9 %), au Chili (-1,8 %), au Mexique (-0,8 %), au Salvador (-0,7 %), en Argentine (-0,5 %), au Honduras (-0,2 %).

La violence constatée au Chili, en Colombie et en Équateur, les alternances électorales brusques et sans appel observées en Argentine et au Mexique confirment un lien entre économie en difficulté et montée des mécontentements. Les phases de décroissance et de ralentissement ont eu un effet socialement d’autant plus dévastateur que les sociétés sont inégalitaires. Le cycle de croissance des années 2004-2014 avait permis de réduire la grande pauvreté, mais sans faire reculer les inégalités. La Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) signalait en 2015 le paradoxe d’une réduction de la pauvreté allant de pair avec l’accroissement de population en situation de vulnérabilité[5]. Le choc social de la crise économique a été amplifié par un facteur quasi structurel aggravant, celui d’une Amérique latine inégalitaire. Au Brésil, en 2018, les 10 % les plus riches gagnaient treize fois plus que les 40 % les plus défavorisés, selon l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE)[6].

Crises sociales et gouvernements progressistes

La perpétuation des inégalités interpelle tous les gouvernants, plus particulièrement ceux qui se définissent progressistes. Qu’ont-ils fait pendant les années de vaches grasses pour réduire la fracture sociale ?

On le sait, d’ambitieux programmes permettant de réduire la pauvreté ont été engagés dans tous les pays, principalement dans ceux qui étaient dirigés par des équipes de gauche et nationalistes. On pense au programme « Bourse famille » au Brésil, par exemple, et aux « Missions » vénézuéliennes. Il y en a eu bien d’autres. Ces programmes ont, en effet, réduit avec succès la pauvreté, mais sans affronter la question des inégalités. Qui plus est, ces initiatives n’ont pas pu être pérennisées, quand la crise a réduit les ressources des États. Aucun des gouvernements de gauche, comme de droite, n’avait, en effet, engagé les réformes économiques qui, en diversifiant les activités, auraient permis de maintenir les revenus de l’État et ainsi garantir la perpétuation des avancées sociales. Les modèles économiques, reposant sur l’exportation de produits primaires, soumis à des cours aléatoires, n’avaient pas été remis en question. Aucun État n’a réformé l’impôt afin de réduire les inégalités ; élargir l’assiette fiscale aurait donné à la puissance publique les instruments permettant de fabriquer un modèle de croissance à forte valeur ajoutée et assurer la stabilité de ses moyens financiers.

Relativiser l’économie, incidence de facteurs politiques

Sixième constat : économie et social ne donnent pas pour autant une clef d’explication suffisante. D’autres facteurs doivent être pris en considération, déjà abordés dans les cas de la Bolivie, du Brésil et du Pérou.

La Bolivie, entrée en crise fin 2019, était le pays d’Amérique latine bénéficiant de la meilleure santé économique. La crise ici est politique. En effet, la Bolivie, pays épargné par la récession, pays en croissance, ayant fortement réduit les écarts de revenus, est pourtant en difficulté. Ce qui constitue un cas singulier nécessitant un examen particulier. La grave crise politique a provoqué des affrontements violents et une instabilité aux sommets de l’État. La candidature présidentielle en 2019 du président sortant, Evo Morales, pourtant rejetée par référendum en 2016, les élections présidentielles au déroulement douteux en 2019, suivies de la démission du chef de l’État forcée par l’armée et l’auto-proclamation d’une présidence intérimaire ont été les moments les plus marquants de cette dégradation. Cette situation est la conséquence de décisions et d’initiatives prises par les acteurs antagonistes, de gauche, puis de droite, ayant rompu l’ordre démocratique et décisions alternativement jugées, à juste titre, liberticides par les deux camps.

Le Brésil, agité dès 2013 par les nouvelles classes moyennes, refusant l’augmentation du prix des transports et la dégradation des services publics, a élu un président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, en 2018. Ce mécontentement a été capté avec succès par les classes moyennes traditionnelles et les classes possédantes, qui ont forcé l’alternance, en neutralisant les catégories populaires. Etc ce grâce à trois instruments leur ayant assuré le contrôle des esprits : la mobilisation partisane des médias traditionnels, presse écrite et surtout chaînes de télévision, une utilisation ciblée et massive des réseaux sociaux diffusant des informations trompeuses et le soutien des églises pentecôtistes, confessions agressives et conquérantes, valorisant la société et l’économie de marché au nom d’une théologie de la prospérité[7].

Au Pérou, les corps intermédiaires, le Parlement, les partis politiques et les syndicats ont été affaiblis et délégitimés de façon méthodique depuis 1992, date de « l’auto-coup d’État » du président Alberto Fujimori. Le discours politique vendu aux Péruviens, par les médias, presse écrite comme audiovisuelle, est celui d’un système politique corrompu[8] victime des manquements à l’éthique de la part de leurs responsables, quel que soit leur référent idéologique.

Le Brésil, mais aussi le Guatemala, le Honduras, le Mexique et le Salvador en Amérique centrale affrontent un grave défi sécuritaire. On meurt tout autant sinon plus dans ces pays que dans les régions du Proche-Orient en conflit. L’insécurité est donc une préoccupation majeure, utilisée différemment selon les acteurs politiques : primordiale à droite, y compris d’ailleurs dans des pays pourtant peu affectés statistiquement, comme on a pu le constater pendant la campagne présidentielle d’octobre 2019 en Uruguay. À gauche, on souligne qu’elle n’est qu’une conséquence du « mal-développement » et d’inégalités quasi structurelles. La délinquance est, pour la gauche, une réponse individuelle au mal-vivre, à laquelle il convient d’apporter des réponses, à moyen terme, sociales.

Relativiser le facteur économique, des crises au rythme différent

Septième constat : les spécificités historiques et la conjoncture économique, politique et sociale particulière à chaque pays ont joué un rôle parfois important ayant déterminé le scénario et la dynamique des crises.

Le Chili est le pays où le choc social et politique a été le plus violent. La jeunesse des contestataires n’a pas en elle-même de valeur explicative satisfaisante. Mais, le ras-le-bol exprimé avec une grande virulence par les étudiants, moteur des revendications et des mobilisations collectives transversales, traduit un divorce avec les générations de la transition démocratique – ces générations ayant accepté le rétablissement des libertés formelles sous réserve de ne rien toucher au modèle économique et social issu de la dictature. Cette servitude volontaire des partis de la « transition », de la Démocratie chrétienne au Frente amplio, en passant par le Parti socialiste, le Parti pour la démocratie (PPD), les radicaux et le Parti communiste a été rejetée par une jeunesse n’ayant pas vécu la répression féroce des années Pinochet, mais qui subissent, en revanche, les contraintes financières et sociales cruelles d’un système totalement privatisé, sans service public digne de ce nom.

L’émergence de contestations sociales en Colombie a surpris. Mais ce serait oublier que ce pays a vécu pendant plusieurs dizaines d’années sous la contrainte d’un conflit intérieur militarisé. Manifester un quelconque désaccord social exposait à se voir assimilé par les tenants du pouvoir à la gauche armée, à être qualifié de terroriste. La signature des accords de paix entre le président Juan Manuel Santos et les FARC en 2016 a libéré de façon imprévue les dynamiques et les contradictions sociales, ainsi les acteurs ont désormais assumé le risque de s’exprimer de façon radicale et pacifique.

En Équateur, enfin, les nombreuses manifestations très encadrées contre l’augmentation des prix du carburant ont mis en évidence un mouvement social particulier. Ceux qui ont été principalement affectés par la mesure, petits et moyens producteurs agricoles indiens, ont des affiliations et des pratiques revendicatives collectives anciennes au sein de la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE), qui, de bout en bout, a maîtrisé le périmètre et l’intensité du mouvement, demeuré dans sa dimension initiale, en faveur du rétablissement de prix subventionnés pour les carburants. Dès qu’en effet le gouvernement a annoncé la suspension de sa décision d’augmentation du carburant, le calme est revenu dans les rues et les routes d’Équateur.

Vers la démocratie limitée

Huitième constat : ces différentes crises ont reçu des réponses de la part des autorités en place privilégiant la perpétuation du statu quo. Cette mise en sourdine du dialogue et du compromis, au bénéfice du recours à la force, s’est faite au prix d’atteintes aux fondamentaux démocratiques. Quelle que soit l’idéologie des dirigeants, afin de préserver les positions acquises, ils ont usé de la force policière et militaire et ont imposé, ou tenté d’imposer, leur point de vue au Parlement, à la justice, aux partis politiques et à la presse.

Le recours à la force publique pour maintenir l’ordre, dans la rue, mais aussi pour préserver l’ordre social, a été général. Une trentaine de personnes sont décédées pendant les événements de Bolivie. Huit morts en moins de dix jours en Équateur ; trente morts et plusieurs centaines de personnes ayant perdu l’usage d’un œil au Chili d’octobre à décembre 2019. Le constat est identique concernant d’autres situations de crise. Au Nicaragua et au Venezuela, police et armée ont été mobilisées pour maintenir l’ordre contesté.

Ces démonstrations de force ont été accompagnées du vote de lois et de dispositifs réintroduisant les forces armées dans la sécurité intérieure[9]. En Bolivie, le gouvernement intérimaire a créé une unité antiterroriste, le Groupe antiterroriste de la police bolivienne (GAT) pour, selon le propos du ministre de l’Intérieur, « désarticuler les cellules terroristes menaçant notre patrie […] agissant dans le pays depuis quatorze ans » (date de la première victoire électorale d’Evo Morales). Au Brésil, le discours officiel a donné toute latitude aux forces de l’ordre dans l’utilisation des armes létales. À Rio de Janeiro, en 2019, 1810 personnes sont mortes tuées par la police militaire. Le Sénat du Chili a voté le 21 janvier 2020 un projet de loi accordant aux forces armées la responsabilité de sécuriser les espaces publics, sans nécessité de déclarer un état d’exception, « en cas de grave altération de l’ordre public ». Au Mexique, le président a mis en place une garde nationale dirigée et composée pour l’essentiel de militaires[10].

En parallèle, on a constaté une dégradation organisée de l’ordre démocratique, par les autorités, afin de réduire les compétences et les capacités des contre-pouvoirs, avec, comme objectif, sans l’admettre de façon explicite, d’empêcher toute alternance au sommet de l’État. Au Venezuela, le 5 janvier 2020, la police a contrôlé manu militari l’entrée du Parlement afin d’interdire l’accès des députés d’opposition, majoritaires, et ainsi permettre l’élection au perchoir d’un candidat favorable au président Nicolas Maduro. Au Salvador, le 9 février 2020, le président Nayib Bukele a fait occuper militairement le Parlement pour le contraindre à adopter un projet de loi autorisant l’État à solliciter un crédit bancaire visant à acheter des armes pour la police nationale civile (PNC) et les forces militaires.

Les forces armées appelées ainsi pour occuper la place d’arbitre d’intérêts politiques nationaux contradictoires ont progressivement été mises en situation d’élargir le champ de leurs interventions. En Bolivie, le général en chef des armées, Williams Kaliman, a « conseillé » le 10 novembre 2019 au président Evo Morales de démissionner. Au Brésil, le général en chef des armées de terre, Eduardo Villas Bôas, a adressé un avertissement aux juges du Tribunal suprême le 3 avril 2018. Ils étaient saisis d’une demande de libération conditionnelle de l’ex-président Lula, incarcéré depuis le 8 avril. La démarche publique du général Eduardo Villas Bôas visait à forcer la décision des magistrats pour empêcher la participation de Lula aux élections présidentielles d’octobre 2018. En l’absence de Lula, l’ex-capitaine parachutiste Jair Bolsonaro a été élu chef de l’État, tandis que le général Hamilton Mourão accédait à la vice-présidence. En d’autres circonstances, des présidents contestés ont eu recours à l’image des militaires pour valider et légitimer leur autorité, comme, par exemple, le Péruvien Martin Vizcarra apparu entouré des généraux des forces armées le 1er octobre 2019 et son homologue équatorien Lenin Moreno. Le scénario s’est répété au Chili où Sebastián Piñera a fait une apparition télévisée au cœur de la crise sociale flanqué du général Javier Iturriaga qu’il venait de nommer responsable de la sécurité à Santiago.

Une alliance de lutte des places

Neuvième constat : on assiste à une convergence des stratégies consolidant les statu quo civilo-militaires. Les pouvoirs en place ont recours aux forces de l’ordre pour préserver leur « place »[11], sans pour autant franchir la ligne rouge, un coup d’État suspendant les institutions pour instaurer un régime autoritaire. On n’assiste pas plus à une « bordaberrysation »[12] institutionnelle, c’est-à-dire à un passage par étapes d’une autorité civile à une dictature militaire.

Le poids du passé, un passé de dictature, universellement condamné, empêche encore un retour à ce mode de gouvernement. Le constat que l’on peut faire est celui d’une entente civilo-militaire fondée sur la préservation des intérêts de chacun. Les militaires garantissent la perpétuation au pouvoir des gouvernants en place, tandis que ces derniers assurent aux militaires la préservation de leurs budgets et de leurs avantages sociaux. Ce qui peut passer aussi par l’intégration de cadres militaires dans la haute fonction d’État[13]. Au Brésil et au Venezuela, les généraux sont ministres et les colonels directeurs de départements ministériels et/ou d’entreprises publiques[14].

On notera que seuls les pays ayant, pour des raisons historiques, réduit le poids des forces armées échappent à cette dérive. Le Costa Rica a supprimé son armée à l’issue d’une guerre civile en 1948, il ne dispose que d’une garde nationale, dotée d’un armement léger. L’Argentine, en raison du double traumatisme laissé par la dictature la plus impitoyable des années 1970-1980 et par la défaite militaire des Malouines en 1982, a laissé dépérir ses forces armées[15]. Pour autant, le général César Milani, chef d’état-major de 2013 à 2015, a fait récemment le commentaire suivant : « Les classes privilégiées pensent que l’armée est au service de leurs intérêts[16]. »

Indifférence démocratique de la société internationale

Dixième constat : la communauté internationale, y compris celle qui, de tout temps, s’est imposée en représentante qualifiée des valeurs de démocratie et de liberté, n’a pas joué le rôle que l’on aurait été en droit d’attendre.

Les États-Unis de Donald Trump, puissance tutélaire « du monde libre », puissance régionale et mondiale, premiers concernés donc, ont privilégié la défense la plus étroite et égoïste de leurs intérêts. Au risque d’encourager et de nourrir une instabilité chronique et croissante du sous-continent latino-américain, avec l’exigence du paiement de la dette argentine, le retrait de l’appui au processus de paix colombien accordé par l’administration Obama, tout en maintenant les pressions sur Bogota sur la question des stupéfiants, le rétablissement des sanctions unilatérales à l’égard de Cuba, le chantage économique et commercial sur le Mexique afin qu’il consacre ses moyens militaires et policiers au verrouillage des frontières et des migrants, la diabolisation du Venezuela, choisi comme dénominateur commun permettant la construction d’un forum continental des droites.

Cette agressivité a figé une carte des Amériques qui, jusqu’en 2016, semblait s’orienter vers un dialogue multilatéral apaisé et coopératif. Une sorte de nouvelle guerre froide a resurgi. Les victimes de la polarisation imposée par les États-Unis pour défendre leurs intérêts ont provoqué des résistances, y compris de la part de gouvernements libéraux et conservateurs. Les « montrés du doigt », Cuba et le Venezuela, ont cherché des appuis en Chine, en Russie, en Iran et en Turquie. Les « amis » des États-Unis tentent de nouer des ententes économiques et commerciales leur permettant de contenir la portée des actes unilatéraux de la Maison-Blanche. Ici, encore, ils se tournent vers la Chine, les pays asiatiques en général, mais aussi vers les Européens. Bien que plus tardivement, le Brésil de Jair Bolsonaro, qui s’est vu retirer le statut de pays en développement auprès de l’OMC par Donald Trump, en dépit d’une vassalité volontaire renouvelée, a discrètement renoué avec la Chine, l’Inde et les pays arabes.

Cette ligne diplomatique des États-Unis, rompant avec le multilatéralisme pratiqué bon gré mal gré par ses prédécesseurs immédiats, a recréé un contexte rappelant celui de la guerre froide, une guerre froide toutefois particulière, désidéologisée. La Chine et, de façon plus évidente, la Russie ont relevé le défi, l’inscrivant dans les pratiques pas si lointaines d’un passé proche géopolitiquement clivé.

Les Européens n’ont à aucun moment proposé une troisième voie. Ils sont, de façon générale, restés spectateurs. Seule la Norvège, significativement non-membre de l’Union européenne, a tenté en Colombie et au Venezuela de jouer la carte des bons offices et d’encourager le dialogue dans les terrains de conflit. Peut-être tétanisée, en tous les cas divisée par les effets de l’unilatéralisme nord-américain en Iran, au Proche-Orient et par les menaces commerciales à son égard, Bruxelles a choisi le profil bas. Ce qui revient à accepter le mouvement imprimé par Washington. La « politique » de l’Union européenne sur le dossier vénézuélien est à cet égard éclairante. Le choix qui a été fait privilégie sanctions, pressions sur le gouvernement de Nicolas Maduro et reconnaissance internationale d’un acteur sans prise sur le réel, Juan Guaido. L’option de pressions articulées sur le dialogue, celle de résoudre la crise par voie de négociation, n’a pas été sérieusement envisagée. Il est vrai que les oppositions de droite, les gouvernements de cette famille politique, en Europe, ont fait leur l’instrumentalisation du Venezuela comme bouc émissaire de politique intérieure, comme l’a fait Donald Trump aux États-Unis, et comme l’ont fait en 2017 les Latino-Américains inventeurs du Groupe de Lima[17].

Conclusions provisoires

La crise du Chili, de la Colombie et de l’Équateur est la partie immergée de l’iceberg d’un malaise démocratique et social plus profond qui affecte la plupart des pays d’Amérique latine.

Le retournement de la conjoncture économique est parallèle à la plupart des crises et des alternances politiques constatées. Ces crises sont nourries par une réalité sociale structurellement inégalitaire.

D’autres facteurs ont pu jouer, institutionnels en Bolivie, sécuritaires au Mexique et en Uruguay. Le rythme et la dynamique des crises, bien qu’ayant un fondement économique commun, ont été différents selon les pays.

Les crises d’Amérique latine ne sont pas uniquement idéologiques. Ces crises économiques et sociales ont touché des pays d’orientation opposée, de droite comme de gauche (Bolivie, Nicaragua, Uruguay, Venezuela pour la famille progressiste ; Argentine, Bolivie, Chili, Équateur, Mexique, du côté de la droite).

Aucun gouvernement ne s’était préparé à la fin du cycle économique favorable des années 2004-2014 reposant sur un même modèle, la montée, supposée indéfinie, du prix des matières premières exportées (agricoles, énergétiques, minérales).

Ce constat est particulièrement problématique pour des gouvernants progressistes. Ils n’ont à aucun moment cherché à changer de modèle productif, en pariant sur une économie productive à forte valeur ajoutée. Ils n’ont pas plus procédé à une réforme fiscale, accroissant la part de l’impôt direct, réforme qui aurait été porteuse d’égalité et de ressources élargies pour les États. Au risque de n’être plus en capacité d’assurer la pérennité de leurs politiques sociales.

Les réponses apportées aux demandes exprimées plus ou moins radicalement par les manifestants et/ou les électeurs ont privilégié, en règle générale et quelle que soit l’orientation idéologique des dirigeants, la manière forte, le maintien de l’ordre existant.

Ce choix a entraîné un recours aux forces de l’ordre, armées comprises, impliquées donc dans des missions de sécurité intérieure, voire d’arbitrage politique. Généralisant l’émergence de démocraties limitées, de typologies différentes selon les commentateurs, tous par ailleurs d’accord sur le constat[18].

Cela dit, cette alliance civilo-militaire ne conduit pas à répéter les expériences dictatoriales de la fin du XXe siècle, mais bien davantage à fabriquer une entente d’intérêts matériels mutuels, répondant à la logique de la « lutte des places ».

La société internationale accentue les dérives en ne jouant pas la carte de la coexistence pacifique, du dialogue, de la négociation, mais, au contraire, en privilégiant la défense étroite de ses intérêts.

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