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Brésil : Jair Bolsonaro et la pandémie du racisme

06/07/2020 3’
Jessé Souza
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Dans le contexte de la grave crise sanitaire à laquelle est confronté le Brésil, le sociologue et philosophe brésilien Jessé Souza, auteur de plusieurs essais dont A Elite do Atraso (non traduit en français), décrypte l’infrastructure raciste et sociale et les conséquences de la politique du président Bolsonaro.

Jair Bolsonaro, appartenant aujourd’hui au groupe des rares chefs d’État du monde niant les dangers de la pandémie du coronavirus, est le plus outrancier et le plus irresponsable. Tous les jours, les efforts pour sauvegarder la population sont sabotés par le chef de l’État. Des difficultés d’ordre bureaucratique sont opposées, de manière artificielle, pour empêcher la distribution d’aide aux plus nécessiteux. Le président aggrave le chaos et les conflits. La pandémie est reléguée au second plan, derrière la survie politique d’un clan très fortement empêtré dans diverses affaires d’escroqueries et même d’assassinats. Avec son absence pathologique d’empathie, Jair Bolsonaro a estimé que celui qui doit mourir va de toute façon mourir de quelque chose – se référant aux personnes âgées et aux malades chroniques – et que la mort de quelques milliers de personnes ne peut pour autant pas arrêter l’économie.

Mais ce qui a retenu bien davantage l’attention est le fait que, bien que sa popularité soit en baisse au sein des catégories les plus éclairées des classes moyennes – comme le montrent certaines enquêtes d’opinion et les « casserolades »[1] régulièrement organisées –, celle-ci reste stable dans les quartiers les plus riches. Jair Bolsonaro garde une base d’appuis solide, de l’ordre de 25 à 30 % de l’électorat, en particulier parmi les classes populaires évangélistes, ce qui lui permet de perpétuer la profonde division du pays, de poursuivre son agenda économique néo-libéral articulé sur la destruction de l’État et sur celle de la Constitution « social-démocrate » de 1988.

Dans la période que nous vivons, il est nécessaire de protéger la population, d’être sensible à la douleur des autres, mais Jair Bolsonaro se montre incapable de tels sentiments humains. Il privilégie uniquement le mensonge, l’intrigue, la polémique permanente. Il appartient à l’école de Steve Bannon et de son disciple brésilien, Olavo de Carvalho – son « gouru intellectuel » et celui de ses fils –, selon lesquels la haine et le ressentiment sont les émotions humaines les plus fortes. Grâce à un instrument facilitant la diffusion de fausses informations, en l’occurence WhatsApp, et à d’importants moyens financiers, il semble possible de manipuler et de fidéliser un électorat captif, et ce, sans pour autant fournir de réels avantages matériels. Bien pire, Jair Bolsonaro incite en ce moment ses partisans les plus loyaux à suivre comme lui la voie de l’irresponsabilité. Comment comprendre ce non-sens collectif ?

Derrière ce comportement social ouvertement irrationnel et reposant sur la haine, se trouve une expression raciste. De fait, la société brésilienne est « championne du monde » du racisme, dissimulé sous des atours dorés et reluisants. Le racisme affiché n’est em effet pas possible au Brésil en raison de la diffusion avec succès dans les années 1930 de l’idéologie du métissage, de l’éloge du peuple métissé rendu notamment par Gilberto Freyre[2] et Getúlio Vargas[3]. Le racisme au Brésil va donc se manifester par personnes interposées. La classe moyenne ne s’est jamais vraiment intéressée à la corruption. Il suffit de se rappeler qu’aucun individu blanc et bien habillé n’est sorti dans la rue pour manifester de façon appuyée contre la corruption, comme ils l’ont fait contre Lula et le PT (Parti des travailleurs), quand la télévision a montré des images de malettes pleines d’argent, évoquant la mort politique d’Aécio Neves et de Michel Temer, respectivement candidat à la présidence et chef de l’opposition conservatrice. Que cache ce masque de vertu morale affiché par les classes moyennes et qui refuse de dire son nom ?

Donc, comme le racisme ne peut dire ce qu’il est vraiment – même Jair Bolsonaro refuse d’admettre qu’il est raciste –, le comportement idéal est de faire vertu de ce penchant raciste, en affichant sa moralisation sous forme d’un combat contre la corruption. Comme ce sont toujours les pauvres et les Noirs qui votent pour les partis dits populistes, la déviance du corrompu et l’appui donné à un candidat corrompu permettent alors de criminaliser la souveraineté populaire tout comme de légitimer les coups d’État. Ce qui permet de métamorphoser la haine raciste et de transformer ainsi les classes aisées et moyennes blanches et racistes en championnes de moralité. C’est depuis 1930 la règle d’or de la politique brésilienne.

Jair Bolsonaro a construit sa campagne en l’alimentant de ce racisme refoulé sur deux fronts : le racisme travesti de faux moralisme des classes supérieures à l’égard des pauvres, opposé à toute tentative d’ascension sociale de ceux-ci – ce que précisément représentait Lula –, et le rejet du « délinquant » des classes populaires. Alors que le racisme des classes moyennes contre les pauvres se travestit en moralisme anti-corruption, le racisme du « pauvre décent », évangélique et conservateur, et qui a été la principale base d’appui de Jair Bolsonaro, est habillé de lutte contre le crime et la délinquance considérés comme propres au Noir pauvre. Tout Brésilien sait que celui qui est tué par la police est un jeune Noir des favelas. Ils sont en effet plusieurs milliers tous les ans. Une véritable guerre civile où les morts sont d’un seul côté.

Dans le contexte structurel des classes populaires, ce racisme masqué est alimenté par le discours opposant au « pauvre honnête » le « pauvre délinquant ». Le délinquant est un « bandit », souvent consommateur ou petit vendeur de cannabis – pour un homme –, ou une « prostituée », s’il s’agit d’une femme – « travail » pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir accès à autre chose. Tous sont pauvres et Noirs pour la majorité. L’homosexuel·le est l’autre figure paradigmatique du « délinquant ».

Le bolsonariste des classes populaires gagne de 2 à 5 salaires minimums, est souvent un immigrant européen blanc, pauvre, qui n’a pas réussi, comme la propre famille de Bolsonaro, fils d’immigrés italiens pauvres de l’État de São Paulo. Le sud du Brésil concentre les migrants européens d’origine italienne, allemande, slave, et Jair Bolsonaro y a obtenu plus de 70 % des votes – et seulement 30 % au nord-est, métis et noir. N’ayant pas accès aux avantages – en particulier éducatifs – de la classe moyenne blanche – privilèges ouvrant les portes du marché et de l’État contrôlés par l’élite économique –, ils rejoignent alors les rangs inférieurs et intermédiaires de l’armée et de la police militaire.

Le président Bolsonaro est le leader des « petits blancs »[4] brésiliens qui englobent aussi les Noirs qui s’identifient aux oppresseurs et qui nient la réalité du racisme – comme le président de la Fondation Palmares. C’est un segment de la société en froid avec la classe moyenne blanche et qui appuie la croisade de Jair Bolsonaro contre la science, la recherche, l’art, l’université publique et la connaissance. Parce que la « connaissance » et le capital culturel, fondements des privilèges de la classe moyenne supérieure, sont perçus intuitivement et affectivement par les « petits blancs » comme les raisons profondes de leur infériorité sociale, leur soutien à cette croisade obscurantiste est alors total. Contre les pauvres et les Noirs qui leur sont socialement inférieurs, il leur est alors possible de compenser et de canaliser « sadiquement » leur sentiment d’infériorité sous la forme d’un « génocide » des jeunes Noirs et de la répression de toute expression religieuse, culturelle et politique des Noirs et des pauvres.

C’est la raison pour laquelle la possibilité d’une catastrophe sanitaire dans les favelas et les quartiers pauvres – là où les familles s’entassent dans des espaces réduits, sans condition d’hygiène – est envisageable. Jair Bolsonaro lui-même crée des difficultés bureaucratiques, retardant la distribution de l’aide d’urgence, décidée récemment par le Congrès en faveur des plus pauvres, d’un montant de 600 reais par mois pendant un trimestre. Avec l’expansion de l’épidémie de la Covid-19, de la faim et du désespoir d’une population abandonnée et sans assistance, c’est le pari du chaos et un calcul politique qui semblent avoir été faits par le président Bolsonaro. Celui-ci semble chercher anxieusement un prétexte – une situation de chaos social –, qui pourrait alors légitimer la réaction des milices et de l’armée, et la suspension du régime politique démocratique.

Un coup d’État évangélico-militaro-milicien, semblable à celui survenu en Bolivie en 2019, sauverait Jair Bolsonaro et sa famille acculée par de multiples accusations de corruption et d’assassinat – l’affaire du meurtre de la conseillère municipale Marielle Franco impliquant en effet de façon de plus en plus pressante sa famille. La crise sanitaire au Brésil pourrait tout autant provoquer un coup d’État mafieux et religieux qu’accélérer la chute de Jair Bolsonaro et de sa popularité portée par de « fausses informations » et par la manipulation ancestrale du racisme brésilien refoulé.

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