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Cameroun : les églises de réveil à Douala

06/02/2020 8’
Rodrigue Nana Ngassam
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Depuis quelques temps, le champ religieux à Douala, au Cameroun, est marqué par l’expansion de courants évangéliques et pentecôtistes qui ont su acquérir une forte visibilité dans la ville. Ces courants religieux développent une offre religieuse alternative aux populations que les autres acteurs religieux peinent à apporter ainsi que l’État du Cameroun, miné par de nombreux maux. Rodrigue Nana Ngassam, universitaire à Douala, analyse le phénomène des « églises de réveil » à Douala, et ses conséquences.

« Grande campagne de croisade contre les démons et de miracles », « programme spécial de guérison divine et de prospérité », « soirée de délivrance et de prophétie » : voilà les différents types d’annonces qui pullulent sur les murs et certains panneaux publicitaires de la capitale économique du Cameroun qu’est Douala. Cette métropole de trois millions d’habitants, actrice de l’histoire ancienne et contemporaine de cet État d’Afrique centrale, connaît un accroissement phénoménal de l’offre religieuse des églises dites de réveil. Si le terme « églises de réveil » recouvre des réalités diverses et aux contours peu clairs, elles se revendiquent de la mouvance pentecôtiste et évangélique d’origine américaine née aux États-Unis au début du XXe siècle. Elles se réfèrent aux grands principes de la Réforme (le salut par la foi, l’autorité de la Bible et le sacerdoce universel) et mettent l’accent sur l’efficacité de l’agir divin, qui se manifeste entre autres dans le monde par les miracles, les guérisons et la prophétisation[1]. À l’échelle de l’ensemble du continent, on compterait aujourd’hui environ 165 millions d’évangéliques et pentecôtistes[2]. Ce type d’estimation est à prendre avec beaucoup de précautions, mais donne tout de même une idée de l’ampleur du phénomène.  

Le pentecôtisme a commencé à se développer dans les deux régions anglophones du Cameroun (Nord-Ouest et Sud-Ouest), dès les années 1950-1960, grâce à des évangélistes pentecôtistes d’origine américaine et européenne, œuvrant au Nigéria. Côté francophone, l’hostilité des Églises établies et des autorités a freiné son implantation jusqu’aux années 1980. Mais, c’est la loi du 19 décembre 1990 sur la liberté d’association qui a contribué à un essaimage sur la scène publique camerounaise, d’une multitude de mouvements religieux dont certains disposent de dizaines de lieux de culte répartis sur tout le territoire national. À l’intérieur du pays, ce sont les zones urbaines et les grandes métropoles qui sont les terrains de prédilection des nouveaux pentecôtismes, lesquels se diffusent ensuite dans les villes secondaires et les zones rurales. La fragmentation de ces églises de réveil à Douala, favorisée par une décadence des grandes organisations chrétiennes et musulmanes historiques, par un contexte politique, économique et sociale délétère, accentué par des décennies de mauvaise gouvernance autoritaire et de recul de l’État dans la régulation du champ religieux, explique à coup sûr l’essor de ce marché national des biens spirituels au Cameroun et notamment à Douala.

Une facette du phénomène à Douala

Conformément au principe selon lequel les pentecôtismes se développent prioritairement dans les zones urbaines[3], Douala est devenue un espace strictement marqué par ce phénomène. C’est sur tout le territoire de cette cité économique que se concentrent les églises de réveil qui pullulent à côté des églises chrétiennes et des mosquées musulmanes. Aucun quartier, aucune rue ne sont épargnés par la présence de ces églises pentecôtistes. Le nombre exact de ces églises dans la ville de Douala reste difficile à évaluer, tant les autorités ont abandonné depuis longtemps leur rôle de régulateur et de contrôle, mais elles se servent aussi de ces églises comme des organes d’adoucissement des mécontentements populaires face à la mauvaise gouvernance qui gangrène le pays. Ne sont pas inclus les « groupes de prière » et les « églises de maison » qui ne disposent pas de lieu de culte à proprement parler. Le dynamisme de ces églises est, à Douala comme ailleurs, remarquable. Ce ne sont pas moins d’une dizaine de nouveaux groupes qui voient le jour chaque année dans la ville. Ces nouvelles églises composent un paysage religieux contrasté, avec souvent guère plus de dix membres à leur début et plusieurs centaines, voire quelques milliers, lorsqu’elles sont instituées[4]. Elles rassemblent de façon générale une majorité de femmes et de jeunes[5].

Commençant le plus souvent de façon relativement informelle leur culte par des rassemblements dans les appartements/maisons des membres, ces communautés, en fonction de leurs moyens et au fur et à mesure de leur structuration, louent ou sous-louent ensuite divers types de locaux (hangars, grandes maisons, caves, usines désaffectées) pour établir leur temple et accueillir de grandes assemblées. Si ces églises ne bénéficient pas du soutien financier étatique, malgré leur affiliation au ministère de l’Administration territoriale (Intérieur), ces nouveaux temples se développent de façon autonome, grâce aux offrandes et aux dîmes des fidèles[6]. Des centaines de dénominations en français et en anglais désignant ces églises sont visibles dans la ville de Douala, telles les Assemblées de Dieu, la Vraie église de Dieu, l’Église du septième ciel, Christ Embassy Douala, Christ Life Assembly Church, Gospel of Christ Ministries ou encore le Kingship International Ministry de Franklin Afanwi Ndifor, candidat à la dernière élection présidentielle d’octobre 2018, situé dans le quartier Bonabéri. Leurs initiateurs portent des titres tels que Prophète, Apôtre, Pasteur, Envoyés de Dieu. Ce sont des gens qui ont une certaine audience et crédit, qu’on peut consulter pour n’importe quelle situation. Ils prétendent posséder la solution aux difficultés qui minent la population et drainent les foules. Si certaines de ces églises exercent sans déranger le voisinage, d’autres font, dans tous les sens du terme, beaucoup de bruit[7].

Leur inscription sonore et visuelle dans l’espace public citadin contraste totalement avec le caractère privé, secret et caché des mondes sorcellaires, partagé entre les mondes visibles et invisibles, et absents de l’espace public[8]. L’espace médiatique n’y échappe pas non plus. La principale forme émergente de diffusion à laquelle recourent ces mouvements est la communication audiovisuelle qui s’exprime à travers la création et la gestion de chaînes de télévision[9]. En maîtrisant les outils de la communication, nécessaires à la croissance des églises (ou à l’élargissement de leur audience), les pasteurs se font davantage entrepreneurs religieux et les médias achèvent leur transformation de prophètes en vedettes, et rendent leurs talents de thaumaturges visibles, et le nouveau marché sacré se structure autour de ces personnalités fortes dont l’onction est mise en scène par les médias, et renforcée par le témoignage, au cours de la pratique cultuelle pentecôtiste[10]. Les médias, par le biais de la retransmission du miracle spectaculaire, donnent à voir avec acuité la position intermédiaire de ces hommes à la frontière du visible et de l’invisible, et leur légitimité est augmentée par l’image de leur accès à la technologie moderne, car cette image laisse entrevoir leur connexion à l’économie globalisée à laquelle chacun veut avoir accès. De nombreux facteurs expliquent le succès de ces églises de réveil à Douala et donne à voir l’attrait des populations pour ces dynamiques pentecôtistes, contrairement à d’autres appartenances confessionnelles établies depuis des décennies au Cameroun[11].

La fabrique de ces identités religieuses

La résurgence du religieux au cœur de la vie publique et politique à Douala comme partout au Cameroun s’inscrit dans un registre que Gilles Kepel a qualifié de « revanche de Dieu »[12]. La liberté d’association et le vent de démocratie des années 1990 au Cameroun ont ouvert la voie à un pluralisme religieux qui a surfé sur un ensemble de terreau fertile pour prospérer. Comme la plupart des pays africains, le Cameroun traverse une crise politique, économique, sociale et sécuritaire qui perdure depuis les années 1980 et qui met à jour aujourd’hui les cicatrices et les fractures d’un pays aux milles tensions. Cette situation est à la fois la conséquence d’un régime politique en crise de légitimité marqué par la rupture du contrat politique entre gouvernants et gouvernés, une importante paupérisation et de nombreuses insatisfactions, notamment des jeunes : le niveau élevé de la corruption et des détournements des deniers publics par la classe politique, ainsi que les tentatives du gouvernement pour contrôler le processus électoral afin de se maintenir au pouvoir. La désillusion est totale et s’exprime par l’inertie, cette impression tenace que le système est figé.

De même, le déclin relatif, en termes d’influence, des églises catholiques, protestantes et islamiques, a permis de renforcer la légitimité des églises de réveil. Les controverses et les frasques qui défrayent la chronique au sujet de l’église catholique, concernant de nombreux prêtres impliqués dans des affaires de pédophilie, jettent du discrédit sur celle-ci. La question de son identification à un système colonial étranger et son incapacité à présenter des solutions concrètes aux problèmes quotidiens des populations font perdre des parts de marché au profit de ces « réveillés » qui se débrouillent mieux qu’elle. On comprend que le point névralgique du problème des nouveaux phénomènes religieux en Afrique est l’africanisation en profondeur de la foi chrétienne et, par là, la question de l’identité de l’Église catholique en Afrique. Les protestants ne sont pas en reste. Arrivés au Cameroun grâce à l’œuvre des missionnaires afro-jamaïcains, les protestants sont organisés en communautés pentecôtiste, baptiste, presbytérienne, luthérienne et évangélique. Cette dernière, incarnée par l’Église évangélique du Cameroun (EEC), l’une des plus importantes églises protestantes, est secouée par de fortes tensions sur fond de compétition ethnique pour le contrôle du leadership de l’institution. Par ailleurs, on assiste aussi à une poussée de l’islam radical avec la prolifération des mosquées et madrasas édifiées sur le modèle wahhabite et sur lequel Boko Haram s’est appuyé pour émerger à l’extrême nord du Cameroun. Les populations gagnées par le désespoir et la perte des valeurs véhiculés par ces entités religieuses ancestrales font la ronde des différentes églises de réveil à Douala en quête de nouveaux repères.

Devant ces nombreux maux et fléaux, la foi en Jésus-Christ est la réponse à tous les problèmes de la vie. Ces églises de réveil se présentent comme la seule alternative face à un « État stationnaire » incapable d’assumer ses missions régaliennes et aux autres religions traditionnelles en déroute au Cameroun, en proposant une forme de christianisme plus populaire et plus dynamique, axée sur la foi fervente et thérapeutique. Face à tant de désarroi, les mobiles de leur action sont d’abord et surtout la démonstration du salut immédiat. Le salut dont il s’agit tourne autour d’une triple promesse : la sortie de la pauvreté matérielle, la guérison du corps et de l’âme et enfin la prospérité au-delà de la vie sur terre. En cela, la démarche vise les préoccupations principales et fondamentales des populations en garantissant par des méthodes pragmatiques et adaptées le bien-être et le bonheur sur Terre et au-delà.

La demande sociale et l’offre de spiritualité

Le marché de la spiritualité à Douala voit la demande sociale s’accentuer de la part des fidèles, à savoir les angoisses existentielles (maladie, mariage, travail, sorcellerie, etc.) et l’offre (théologie de la prospérité et de la guérison) que les pasteurs proposent en mettant leurs discours en accord semble répondre aux demandes spirituelles et sociales des fidèles[13].

Les plus fortes demandes concernent prioritairement la guérison et la prise en charge des maux. Les difficultés dans le foyer, le désir de se marier, de concevoir pour les femmes, les maladies, la pauvreté, la recherche d’un emploi, la possibilité de voyager à l’étranger, la délivrance ou encore la prospérité dans les affaires sont autant de demandes qui drainent les foules vers les églises de réveil à Douala. Impossible de le nier : les lieux d’assemblées sont pris d’assaut et les cérémonies durent parfois toute la nuit. Les pasteurs et les prophètes s’adressent à un public convaincu de l’existence des entités invisibles néfastes qui ont installé le pays dans une situation d’hibernation. Ils se concurrencent à coups de campagnes, de prétendus miracles et guérisons. L’ampleur des placardages dans les rues, où pancartes et affiches rivalisent d’intitulés évocateurs (« assemblée de la délivrance », « croisade contre le diable », « ministère du combat spirituel ») de cette réalité des demandes des chrétiens évangéliques. Et à toutes ces demandes, le pentecôtisme offre une solution idoine qui se décline essentiellement en deux points quand on observe le discours pentecôtiste : la guérison miraculeuse et la prospérité matérielle.

Pour un prophète ou un pasteur pentecôtiste, les maux tels que cités ci-dessus sont perçus comme un blocage qui retarde, empêche l’individu d’émerger ou d’évoluer dans sa vie selon la volonté divine. Autrement dit, toutes les situations de précarité sont une malédiction dont le seul responsable est la sorcellerie et le diable. Pour en finir avec la malédiction et débloquer l’individu, il faut une intervention divine ou miraculeuse de Jésus-Christ que les hôpitaux modernes ou les marabouts ne peuvent apporter au fidèle. Dans cet esprit et par la foi comme seule possibilité alors de guérison, certains fidèles quittent des systèmes de traitements modernes ou d’accompagnements sociaux pour des séances de prières dans les églises de réveil ou confient leur guérison aux pasteurs ou aux prophètes pour les libérer des forces du mal et les mener vers le bien-être et la prospérité.

Dès lors, les églises de réveil font miroiter de façon alléchante les promesses de prospérité matérielle et financière pour quiconque se soumet à Dieu. Pour cela, les fidèles doivent d’abord faire preuve de générosité vis-à-vis de celui-ci à travers leurs offrandes. Plusieurs mécanismes sont donc mis sur pied par les pasteurs et prophètes pour collecter des fonds : des offrandes (eau, bougies, huile d’olive, sel) sont presque exigées des fidèles et différentes formes de gadgets (livres de prière, bijoux porte-bonheur, reliques religieuses, huile miraculeuse, stylos de réussite, etc.), parce qu’ils ont été bénis par les pasteurs et prophètes, sont achetés à prix d’or par des fidèles qui les considèrent comme des sources de bénédiction. Quant à la « dîme », c’est-à-dire le dixième du revenu, elle reste la partie la plus importante retirée sur le revenu des fidèles. Ne pas honorer ce principe divin serait se priver de toutes les bénédictions divines et s’exposer à la merci du diable et de tous ses supplices et avoir peu de chance de réussite sociale. Des fidèles touchés par les promesses d’abondance sont prêts à donner à Dieu jusqu’au dernier centime afin de recevoir les grâces du Tout-Puissant.

C’est ainsi que certains pasteurs manipulent astucieusement le principe de réciprocité et profitent de l’aveuglement des fidèles pour exiger de faire des dons proportionnels au miracle souhaité, même en s’endettant. La disponibilité de ces pasteurs et prophètes envers l’argent, racine de certains vices, car oscillant entre le Diable et Dieu, expose ces derniers à vivre dans des contradictions qui ternissent l’image de l’église. Ceux-ci font l’apologie de la vertu sans être eux-mêmes des modèles spirituels et moraux car s’autorisant des plaisirs hédonistes qu’eux-mêmes combattent chez leurs fidèles. À ce sujet, on observe que le marché du religieux à Douala devient de plus en plus lucratif et suscite de l’intérêt pour ces nouveaux pasteurs et prophètes en quête de notoriété et de richesse comme leurs modèles nigérians et ghanéens.

Un marché de la spiritualité très lucratif

« Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à… prêcher ». Ce détournement du célèbre dicton de Confucius résume bien la situation des églises de réveil à Douala. Dans un pays à fort taux de chômage, créer une église est vite devenu une sorte de débouché sur le marché du travail pour certains jeunes diplômés en quête d’emploi. Le statut de pasteur, de prophète ou d’apôtre confère une position importante dans la société, dans la mesure où la vie sociale de beaucoup de populations tourne autour de l’église, devenue le nouveau lieu de sociabilité. Ces populations sont dans les églises non seulement le dimanche, mais trois ou quatre fois par semaine. Le leader religieux est désormais considéré comme le relais social qui remplace la famille et surtout, les structures étatiques défaillantes[14]. Il profite de cette position spirituelle pour en faire un véritable business. Le pasteur d’hier, sans argent, ni sécurité sociale, ni retraite, qui vivait aux ordres des missionnaires, devient dès lors un entrepreneur économique. Il manipule la Bible en considérant les problèmes de la population, les séances des consultations religieuses (cure d’âmes) et les cultes comme des marchandises.

Alors que la Bible enseigne premièrement de rechercher le Royaume éternel et Dieu, les pasteurs et prophètes des églises de réveil considèrent leurs fidèles comme des « vaches à lait » qu’il faut traire au maximum. Et les fidèles sont prêts à se priver pour donner de l’argent et même à s’appauvrir pour leurs « bergers », afin de recevoir en retour des solutions à leurs problèmes. Plus les adeptes sont nombreux, plus les « bénédictions » achetées sont rentables. Les pasteurs promettent tout pourvu que les adeptes payent quelque chose en retour. Si l’efficacité des miracles peut être questionnée, chaque guérison ou la réalisation d’un souhait ou d’une volonté par un adepte est une occasion de publicité. Et le bénéficiaire doit récompenser le pasteur par une offrande ou un don. Dans les faits, ce sont les pasteurs qui s’enrichissent, au point de s’acheter des villas et belles voitures. Ils roulent dans les voitures les plus coûteuses et luxueuses et vivent des vies confortables. Pour conserver leurs avantages financiers, les pasteurs multiplient les initiatives : croisades contre les démons, campagnes d’évangélisation, journées de guérison, veillées de prières et autres. Ce qui prête à controverse car il est écrit dans la Bible que : « Le bon berger donne sa vie pour ses brebis » (Jean 10, Verset 11). Or, ces pasteurs sont devenus soit voleurs, soit animaux sauvages, à la poursuite des troupeaux comme décrit dans la Bible : « Le voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire » (Jean 10, Verset 10). Ce qui pose un réel défi pour les autorités et les autres mouvements religieux en déroute face à ces églises de réveil qui ne cessent de croître.

Un défi politique et religieux

Le marché de l’offre religieuse à Douala interpelle les autorités politiques et religieuses face à la montée des églises de réveil. Si la liberté religieuse qui inclut la liberté de croire ou de ne pas croire, d’appartenir ou non à une communauté religieuse, et évidemment de changer de religion, est l’une des revendications phares en matière de droits de l’homme et reconnue par la constitution camerounaise du 18 janvier 1996, les églises de réveil à Douala soulèvent maintes interrogations. Nombreuses sont celles qui ne détiennent pas d’autorisation et exercent dans l’illégalité tandis que d’autres sont à l’origine de multiples controverses : sévices corporels, problèmes de mœurs, séquestrations de fidèles et détournements de leurs salaires et cotisations, travail forcé, escroqueries en tout genre. La liste des dérives imputées aux promoteurs des mouvements religieux pentecôtistes implantés à Douala est loin d’être exhaustive. Et ces faits nécessitent aujourd’hui que les autorités régulent ces églises de réveil et fassent le tri entre le bon grain et l’ivraie.

S’il est vrai que la création d’une association religieuse est soumise à une autorisation du chef de l’État, pour créer une église au Cameroun, dans les faits il faut déposer un dossier au ministère de l’Administration territoriale (Intérieur). Après vérification des pièces requises, ce ministère transmet l’identité du promoteur à la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) pour une enquête de moralité. Ce sont les résultats de cette investigation qui permettent à ce ministère de classer le dossier ou d’émettre un avis favorable pour le président, qui tranche in fine. La procédure paraît simple, mais, dans les faits, peu d’autorisations sont accordées. Et par des voies peu orthodoxes empruntant corruption, pot-de-vin, abus de pouvoir, certaines de ces églises naissent sans autorisations. D’où l’urgence pour les autorités en charge de la réglementation dans ce secteur du culte de prendre la mesure du problème en accentuant davantage les contrôles sur les activités des églises de réveil et sur ces prophètes autoproclamés dont certains salissent l’image de Dieu. Il ne s’agit en aucun cas de limiter le droit à la liberté religieuse mais de protéger les populations des faux prophètes et des fausses prophéties ou visions. L’amélioration de la gouvernance, le recul de la pauvreté et la création d’emplois sont autant d’éléments que les autorités politiques doivent prendre en considération pour stopper la prolifération des églises de réveil. Les églises traditionnelles (catholique et protestante) et le monde musulman ont également un rôle à jouer dans ce réveil des consciences.

Les religions traditionnelles (catholicisme, protestantisme et l’islam) à Douala perdent des parts de marché au profit des églises de réveil. Ces dernières remportent autant de succès du fait que de nombreux Camerounais ont été déçus par leurs enseignements mais aussi par le fait qu’elles sont inféodées au pouvoir. L’église catholique en pâtit davantage du fait de nombreux scandales de pédophilie et d’abus sexuels qui ternissent son image. C’est ce qu’ont fait des prêtres à travers le monde, trahissant la confiance qui leur était donnée en raison de leur fonction d’autorité religieuse[15]. Il est temps que ces différentes autorités religieuses traditionnelles réintègrent les valeurs bibliques pour atteindre efficacement les objectifs qui lui sont assignés par Dieu. La croissance d’une église ou d’une mosquée est reliée de façon naturelle à sa qualité. Une église ou une mosquée en bonne santé va croître et va attirer davantage des fidèles. L’évangile de Marc chapitre 4 versets 26-29 s’articule autour de cette exigence de qualité à travers la parabole de la semence. De même, dans un monde où l’universalisation entraîne parfois des revendications d’identité, il est plus que nécessaire de travailler à l’articulation entre l’universel et l’identité singulière de l’Afrique. On reconnaît cinq dispositions pour une approche des religions africaines : le pouvoir de la vie, le souci de l’homme, la recherche de la plénitude, la continuité du temps et la plénitude[16]. Un enjeu d’avenir est donc de savoir comment le christianisme et l’islam vont se mobiliser pour que les cultes syncrétiques et les nouveaux phénomènes religieux ne les absorbent pas.

Conclusion 

Le paysage religieux de Douala illustre aujourd’hui à quel point la spiritualité et les pratiques pentecôtistes ont déteint sur le catholicisme, le protestantisme et même sur l’islam. L’échec de ces religions historiques établies au Cameroun avant les indépendances à asseoir un véritable leadership auprès des populations et à se défaire des relations incestueuses avec le pouvoir en dit long sur l’ascension de ces mouvements pentecôtistes. De même, dans un Cameroun en crise confronté à de multiples maux (crise politique, crise sécuritaire, crise identitaire, crise économique, etc.), et des populations déboussolées et en déshérence qui peinent à survivre, les églises de réveil sont devenues les seuls remparts pour espérer avoir le salut, le bonheur, la prospérité et la santé. L’essor de ces courants pentecôtistes à travers ces églises de réveil prospère au risque de dérives sectaires à la croisée de l’argent et du pouvoir. Dès lors, la prolifération de ces églises de réveil doit interpeller plus que jamais les autorités administratives et religieuses face à ce développement que personne n’a vu venir.

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