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Commando Culotte, les dessous du genre et de la pop-culture

25/10/2016 3’
Anna Boeri
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Pour démonter les représentations des femmes que l’on trouve dans les fims ou séries populaires, la blogueuse Mirion Malle a dessiné Commando Culotte, les dessous du genre et de la pop-culture (Ankama Editions, janvier 2016, 191 pages, 15,90 euros), présenté pour Esprit critique par Anna Boeri.

Commando Culotte est une bande dessinée de Mirion Malle, jeune dessinatrice féministe de 24 ans, actuellement étudiante en sociologie et genre, à Montréal. Cet album, en plus de mettre en ordre de manière logique des notes tirées du blog du même nom, et publiées au cours de ces trois dernières années (notes parfois re-travaillées et améliorées), comporte en outre quelques planches inédites.

Dans ses planches, Mirion Malle décrypte, avec beaucoup d’humour, la question de la représentation des femmes dans certains films et séries populaires. Si l’on rit souvent grâce aux réflexions ironiques de l’auteure, on ne peut s’empêcher de finir par ressentir une forme de malaise au fur et à mesure de la prise de conscience du traitement réservé aux femmes dans ces œuvres.

Quelques remarques préalables : Mirion Malle ne prétend jamais émettre un avis sur les qualités artistiques des objets décodés – bien que l’on puisse également considérer que l’accumulation de clichés concernant les personnages féminins relève d’une certaine paresse d’écriture. L’analyse ne porte que sur une dimension précise des films et séries et ne prétend pas à l’exhaustivité. Par ailleurs, ne sont pas traités ici des films fréquemment considérés comme des chefs-d’œuvre du cinéma. Mirion Malle se concentre principalement sur des films étiquetés “pour ados” ou “pour filles”. Ce choix n’est néanmoins pas anodin, puisque ces films ont pour cible des esprits en formation qui ne disposent pas forcément des outils et du recul nécessaires pour prendre conscience des clichés véhiculés.

Le livre de Mirion Malle comporte en outre une vraie dimension pédagogique, grâce à ces chapitres explicatifs d’un phénomène vecteur de clichés sur les femmes, et de ses conséquences, chapitre suivi d’une analyse d’un film ayant souvent valeur d’exemple.

Certains problèmes concernant le traitement réservé aux personnages féminins sont bien connus : fréquemment hypersexualisées, les femmes occupent trop souvent des rôles secondaires dont l’unique utilité est de servir de faire-valoir ou d’intérêt amoureux au héros masculin.

D’autres défauts sont plus subtils : par exemple, l’amitié féminine est souvent mal représentée. Trop souvent superficielle et peu solide, nombreux sont les films où de soi-disant amies finissent par se crêper le chignon ! Dans d’autres films ou séries, sont fréquemment opposés le groupe de “filles bien” et celui des “garces”.

Autre problème récurrent – valable aussi bien dans notre quotidien que dans la fiction –, les valeurs dites “féminines” (la douceur, la gentillesse…) sont souvent dévalorisées, tournées en ridicule, voire transformées en défaut (faiblesse, naïveté…).

A contrario, les personnages féminins considérés comme “cools” sont quasiment toujours dotés de valeurs dites “masculines”. Il n’y a qu’à voir la différence de perception entre les personnages de Arya et de Sansa Stark, dans la série Game of Thrones. Si la première figure parmi les personnages préférés des fans, c’est grâce à son côté “garçon manqué”, son caractère bien trempé et sans pitié. Quant à la seconde, elle a longtemps été très critiquée, jugée mièvre et passive. Ce personnage mérite pourtant bien plus de considération, car elle tire sa force de sa capacité de résilience; elle arrive à survivre – et résister – dans un environnement plus qu’hostile.

Mirion Malle explique ce phénomène dans son chapitre intitulé “Flingue ou rouge-à-lèvres : un personnage féminin réussi doit-il forcément être viril ?”. Elle poursuit sa démonstration en s’appuyant sur un film qui, étonnament, se joue de ces clichés de manière efficace : “La revanche d’une blonde” (Legally Blonde, en VO). Ce film vous paraît complètement nunuche et dispensable ? Certes, mais là encore, il n’est pas question de s’intéresser à la qualité du scénario ou de la réalisation – par contre le traitement des personnages est plutôt réussi. Le synopsis est simple : Elle Woods, jeune californienne, étudiante en mode et apparemment superficielle, est quittée par son fiancé qui ne la considère pas assez sérieuse pour la suite de sa carrière. Afin de le récupérer et lui montrer qu’il se trompe, Elle Woods décide de rentrer comme lui à Harvard, pour y faire des études de droit.

Ce qui est rafraîchissant dans ce film, c’est de voir que ce personnage est plein de qualités, souvent jugées féminines (gentillesse, compassion, pardon…), et que celles-ci sont toujours représentées de manière positive. On peut être coquette ET brillante, “girly” ET intelligente... Les amitiés féminines sont également très bien représentées, et on s’aperçoit dans ce film que l’on a “une vraie libération de ce que pensent les hommes” (ce qui est souvent le plus important pour les personnages féminins dans beaucoup de films).

Pourquoi a-t-on besoin de ce livre aujourd’hui ? Il semble que nous soyons confrontés – du moins dans les pays occidentaux – à un recul du droit des femmes ou à tout le moins de la cause des femmes. Le projet de loi d’interdiction totale de l’avortement en Pologne, qui a provoqué de grandes manifestations, en est probablement l’exemple le plus saillant et révoltant. Mais d’autres petites violences, de plus en plus répandues, sont inquiétantes.

Nombreux sont les sites, forums, réseaux sociaux, où la parole qui se revendique féministe se retrouve dénigrée, moquée.

À titre personnel, je consulte fréquemment le site 9gag, qui me faisait souvent rire. Mais depuis un moment déjà, je vois se multiplier les publications aux tonalités machistes dans les posts et, de manière encore plus frontale, dans les commentaires. Cela va des soi-disant humoristiques “les femmes doivent être dans la cuisine”, “femme, va me faire un sandwich !”, aux critiques récurrentes sur les “fémi-nazis”, jusqu’à la non-prise de conscience du harcèlement sexuel ou à la minimisation du viol !

Autre figure récurrente de ces sites web ou réseaux sociaux, celle du “nice guy” qui se fait “friendzoner” (je prie par avance les allergiques aux anglicismes de bien vouloir m’excuser – et j’en profite pour les prévenir que le livre de Mirion Malle en est plein, donc si cela vous insupporte, mieux vaut passer votre chemin !). Qu’est-ce exactement ? Eh bien, c’est lorsqu’un garçon qui se considère comme un “mec bien” se plaint de n’être vu que comme un ami par une fille qu’il apprécie. Pourquoi cette attitude est-elle problématique ? Comme l’explique Mirion Malle, elle véhicule d’abord l’idée que le sexe devrait venir “récompenser” la gentillesse. Et qu’un garçon qui n’est pas “récompensé” de cette manière est en droit de se plaindre, que le problème repose sur la fille et non sur lui.

La question de la représentation dans les médias revêt une réelle importance, en particulier chez les enfants et les adolescents. Mirion Malle cite les travaux, menés par le Geena Davis Institute, sur les personnages féminins dans les films à succès dans onze pays entre 2010 et 2013. Parmi 5800 personnages parlant à l’écran, seuls 31 % sont des femmes ; parmi les protagonistes, ce chiffre tombe à 23 %. Autre distorsion par rapport à la réalité : parmi les personnages exerçant un emploi, seuls 22 % sont des femmes. En parallèle, d’autres études ont montré que les petites filles sont plus nombreuses à être ambitieuses à 8 ans qu’à 12 (44 % contre 21 %). Là encore, il y a fort à parier que la manière dont sont représentées les femmes dans les œuvres de fiction contribue à diminuer les attentes des jeunes filles en matière professionnelle.

Difficile de synthétiser l’intégralité des problématiques abordées dans Commando Culotte. Ce livre me paraît être une excellente entrée en matière pour prendre conscience des problèmes liés à la représentation dans les médias. Le format BD permet d’aller droit au but et peut séduire un public plus large. N’hésitez pas à prolonger la lecture par la consultation du blog de Mirion Malle ; ses sources sont toujours bien citées, et les échanges dans les commentaires lui permettent de développer ou nuancer ses explications.

En résumé, le propos est à la fois intelligent et drôle, la démonstration efficace ; vive Commando Culotte !

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