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Comment lutter contre l’abstention ? Focus sur Marseille

06/06/2019 6’
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À moins d’un an des prochaines élections municipales prévues en mars 2020, la Fondation Jean-Jaurès scrute la façon dont les Français appréhendent ce moment de la vie démocratique du pays dans différents territoires. Une première analyse s’intéresse à Marseille, ville aux multiples enjeux, avec une enquête exclusive réalisée par l’Ifop, en partenariat avec Libération Marseille, dont Joël Gombin, membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation, décrypte les résultats.

La méthodologie

L’enquête réalisée par l’Ifop a été menée auprès d’un échantillon de 715 personnes, représentatif de la population de la commune de Marseille âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par secteur. 
Les interviews ont été réalisées par téléphone du 16 au 20 mai 2019.

Les grands enseignements

Quelle est l’importance prêtée aux prochaines élections municipales à Marseille ?  

Elle est grande, toutes classes d’âges confondues : 81 % des Marseillais jugent ces élections importantes, dont 57 % « très importantes ». 
75 % des moins de 35 ans jugent ces élections importantes (84 % des 35 ans et plus).
Ceux qui considèrent ces élections comme « très importantes » sont les retraités (72 %), les électeurs de Jean-Luc Mélenchon (63 %), Emmanuel Macron (64 %) et François Fillon (77 %) ; ainsi que ceux qui ont voté lors des précédentes municipales, et encore davantage ceux qui ont voté pour le Front de gauche (86 %), l’UMP (76 %) et le PS-EELV (71 %) lors des dernières élections municipales.

Quel est l’état d’esprit des Marseillaises et des Marseillais avant les municipales ?

Nous ne sommes ni dans la morosité ni dans l’expectative. Quasiment un tiers des Marseillais disent avoir de l’espoir ; 17 % de la motivation ; 16 % de la colère. Ce sont donc plus de 60 % des Marseillais qui sont sur une position « offensive » avant ces élections, contre 20 % dans une position passive (indifférence et résignation)
Qui sont les plus passifs ? Les moins de 35 ans (21 % sont indifférents à ces élections), les professions intermédiaires (18 % sont indifférentes), les anciens électeurs de Benoît Hamon à l’élection présidentielle (24 %).

Quels sont les enjeux de ces prochaines élections municipales à Marseille ?

Pour 53 % des Marseillais, c’est un moment central pour traiter les problèmes qui sévissent dans la ville depuis des années ; pour 46 %, il s’agit d’une occasion historique pour changer le personnel politique qui dirige la ville ; pour 45 %, c’est un moment pour donner la parole aux citoyens. Tous ces enjeux dépassent de loin l’idée que les élections seraient d’abord et avant tout un moment qui n’intéresse que les hommes politiques (24 % pensent cela). 
On note des différentiels légers entre les secteurs de résidence : pour plus d’un tiers des habitants des secteurs du Nord (33 %), il s’agit d’abord d’un moment qui n’intéresse que les hommes politiques. 

Quel potentiel de participation ?

80 % des personnes interrogées indiquent que, à l’heure actuelle, elles pensent aller voter aux prochaines élections municipales à Marseille. Plus vous avancez dans l’âge, plus vous êtes certains d’aller voter (80 % des 65 ans et plus se disent certains d’aller voter ; 47 % des moins de 35 ans). L’un des enjeux est donc clairement de fidéliser la certitude de voter chez les moins de 35 ans. 
À part l’électorat de Benoît Hamon à la dernière présidentielle, tous les autres électorats indiquent qu’ils iront « très certainement voter ».

Quels sont les sujets susceptibles d’inciter à aller voter ?

Le trio de tête des sujets et des enjeux qui inciteraient à aller voter est : 

  • la lutte contre l’insécurité et le trafic de drogue (21 % citent cet enjeu en premier) ;
  • la lutte pour rendre Marseille plus attractive et plus dynamique sur le plan économique et pour créer des emplois (14 %) ;
  • la protection de l’environnement dans la ville et la préservation de son cadre de vie (10 %).

Ces trois sujets regroupent 45 % des répondants. 

Chez les moins de 35 ans, 13 % citent la lutte contre l’insécurité et le trafic de drogue comme premier enjeu ; 18 % (+8 par rapport à la moyenne des Marseillais) citent la protection de l’environnement dans la ville et la préservation de son cadre de vie, et 14 % citent la politique en matière de logement (lutte contre le logement insalubre, constructions), soit 6 points supplémentaires par rapport à la moyenne des Marseillais. Les résultats de cette enquête semblent donc suivre la tendance observée lors des élections européennes concernant la plus grande sensibilité des jeunes générations aux problématiques environnementales

Ceux qui avaient voté pour le Front national citent davantage la lutte contre l’insécurité et le trafic de drogue comme premier enjeu (48 % citent cet enjeu en premier, +27 par rapport à la moyenne des Marseillais), contre 7 % des électeurs qui avaient voté pour le Front de gauche, et 11 % des électeurs qui avaient voté pour le PS et EELV.  
Les électeurs qui ont voté Emmanuel Macron lors de la dernière élection présidentielle citent davantage la protection de l’environnement dans la ville et la préservation du cadre de vie comme enjeu premier (16 %, +6) et la lutte pour rendre Marseille plus attractive et plus dynamique sur le plan économique (18 %, +4). 
Les électeurs qui ont voté Front de gauche lors des dernières élections municipales font de l’enjeu de la lutte contre la corruption un enjeu important (26 % citent cet enjeu en premier, +17 points par rapport à la moyenne des Marseillais).

Qui sont les électeurs qui font de la politique en matière de logement (lutte contre le logement insalubre, constructions) un enjeu important, en plus des moins de 35 ans ? Ceux qui ont voté Jean-Luc Mélenchon lors de la dernières campagne présidentielle (14 %, +6) et ceux qui ont voté Benoît Hamon (18 %, +10). 

Quelle image les Marseillaises et les Marseillais ont-ils de leur ville par rapport aux autres grandes villes de province ? 

1. Premier enseignement d’abord : les habitants de Marseille perçoivent leur ville comme en retard à peu près sur tous les sujets par rapport aux autres grandes villes de province.

2. Deuxièmement : pour une large majorité (+ de 60 % à chaque fois), Marseille est en retard par rapport aux autres grandes villes concernant la lutte contre les inégalités territoriales et sociales entre les différents quartiers (64 %) ; concernant la lutte contre l’insécurité et le trafic de drogue (62 %) ; concernant la lutte contre la corruption et le clientélisme et la défense de la transparence de l’action municipale (61 %). 

3. Le sujet qui arrive en tête du retard pris par Marseille par rapport aux autres grandes villes de province : la politique en matière de logements : 73 % des Marseillaises et des Marseillais considèrent que Marseille est en retard. 

La perception d’un retard sur un certain nombre d’enjeux (par exemple avec la politique en matière de logement, la lutte contre les inégalités territoriales ou la lutte contre la corruption) ne se traduit pas – pour le moment – en enjeux qui inciteraient les gens à aller voter (cf. plus haut). Ce qui ne signifie pas néanmoins que les Marseillais ne sont pas lucides sur la situation de leur ville. Ils distinguent simplement, pour les élections, les enjeux de court terme pour leur vie quotidienne (insécurité, emploi-dynamisme économique) et les enjeux de plus longue haleine (inégalités territoriales et sociales, politique en matière de logement, lutte contre la corruption, etc.). Ils distinguent de fait ce qui est faisable rapidement selon eux, et ce qui est faisable sur un temps plus long. 

Quelle intention de participation à la campagne des élections municipales ?

46 % des personnes interrogées indiquent qu’elles comptent participer d’une façon ou d’une autre à la prochaine campagne des municipales – en militant dans un parti ou une association, en participant à des réunions publiques, en s’intéressant attentivement aux programmes de chaque candidat (54 % des moins de 35 ans ; 64 % des électeurs de François Fillon lors de la dernière présidentielle ; 54 % des électeurs d’Emmanuel Macron ; 63 % des électeurs qui ont voté PS / EELV lors des dernières municipales, 57 % des électeurs qui ont voté Front de gauche). 

L’analyse de Joël Gombin

À neuf mois des prochaines élections municipales, et dans un contexte de fin de règne de la municipalité actuelle, quelles sont les attentes des électeurs marseillais ? Quels thèmes sont susceptibles de les mobiliser ? Les réponses à ces questions peuvent apporter des éclairages intéressants dans la perspective d’élections municipales encore très incertaines. Les candidats ne sont pas encore tous connus, le rapport de force demeure incertain et les effets de la recomposition politique nationale engagée lors de l’élection présidentielle de 2017 sont difficiles à anticiper. Les huit morts de la rue d’Aubagne, le 5 novembre dernier, ont été les catalyseurs de multiples colères, dont il ne faudrait toutefois pas trop vite présumer de l’ampleur ni des débouchés.

L’étude exclusive menée par la Fondation Jean-Jaurès et Libération apporte des éléments de réponse intéressants.

Le premier est que les électeurs marseillais ne sont pas dominés par un sentiment de résignation politique, mais sont au contraire animés par l’espoir. Ainsi, ce sentiment est celui qui est le plus souvent cité par les personnes interrogées : 28 % d’entre elles évoquent l’espoir comme premier sentiment éprouvé en pensant à la campagne ; plus d’un sondé sur deux (52 %) citent l’espoir parmi les deux premiers mots caractérisant leur état d’esprit. La motivation est un sentiment qui revient également beaucoup (17 % en première citation, 38 % pour l’ensemble des citations), tandis que l’indifférence (12 % de première citation) ou la résignation (9 % de première citation) sont assez marginales. Cette attente vis-à-vis des prochaines municipales, qui correspond à une situation objective d’ouverture des opportunités politiques avec la fin du quart de siècle de municipalité Gaudin, se traduit également par une volonté affichée de prendre part à ce rendez-vous électoral, qualifié d’« important » par 81 % des enquêtés. Ainsi, ils sont 80 % à déclarer avoir l’intention d’aller voter en mars 2020. 46 % déclarent même avoir l’intention de « participer d’une façon ou d’une autre à la campagne des élections municipales », cette implication pouvant aller de l’investissement pour un parti ou une liste (5 %) au fait d’inciter ses proches à voter pour une liste (26 %) ou même simplement de s’intéresser attentivement aux programmes des différentes listes (26 % également). Des chiffres à interpréter avec précaution toutefois, tant on sait que ce type de comportements sont survalorisés dans les déclarations des sondés car dotés d’une forte légitimité politique et sociale.

Le deuxième enseignement porte sur la sociologie politique des électeurs mobilisés ou mobilisables, à l’heure actuelle, en vue des prochaines municipales. Alors que l’ambiance de fin de règne municipal pourrait laisser penser que ce sont les électeurs des oppositions qui sont les plus mobilisés, tout n’est pas si clair. Ainsi, les électeurs ayant choisi François Fillon lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 sont 67 % à citer l’« espoir » et 61 % la « motivation », contre respectivement 48 % et 31 % pour les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Les électeurs fillonistes sont également ceux qui manifestent le plus leur « impatience ». La colère quant à elle est le plus représentée chez les électeurs de Marine Le Pen (50 % de citations). Dans le même ordre d’idées, les anciens électeurs de François Fillon sont ceux qui accordent le plus d’importance à ces municipales – 95 % d’entre eux les trouvent « importantes », et même 77 % « très importantes »… contre 59 % par exemple pour les anciens électeurs de Benoît Hamon. On retrouve les mêmes tendances s’agissant des intentions de vote : 94 % des anciens électeurs de François Fillon déclarent avoir l’intention d’aller voter aux prochaines municipales, contre 65 % seulement de ceux qui avaient choisi Benoît Hamon. Les sondés qui déclarent avoir été fidèles au candidat LR en 2017 sont également ceux qui manifestent le plus leur intention de prendre part à la campagne qui s’ouvre. L’intérêt pour les élections municipales est donc avant tout le fait des électeurs de droite, et dans une moindre mesure de ceux dont le choix s’était porté en 2017 sur Emmanuel Macron – qui étaient d’ailleurs souvent à Marseille issus des rangs de la droite. Tout se passe donc comme si, loin d’être démobilisés par une fin de règne peu glorieuse de Jean-Claude Gaudin (entre effondrement mortel d’immeubles, enquêtes pénales en cours et déconvenues au tribunal administratif sur le dossier du partenariat public-privé des écoles), les électeurs de droite voyaient au contraire dans les élections municipales une occasion d’enfin porter leurs idées et leurs candidats à la mairie. Comme si la droite n’était pas comptable du dernier quart de siècle de gestion municipale…

Cette dynamique politique se double et s’explique sans doute par une dynamique sociologique. Sans surprise, mais de manière nette, les groupes qui se déclarent les plus mobilisés par l’échéance municipale à venir sont ceux qui comprennent les électeurs les plus âgés (77 % des plus de 65 ans se déclarent sûrs d’aller voter, contre 47 % des moins de 35 ans). La mobilisation différentielle est aussi territoriale : 70 % des sondés des quartiers Sud se disent certains d’aller voter, contre 56 % dans les quartiers Nord. À noter également, 27 % des moins de 35 ans citent « l’indifférence » pour caractériser leur sentiment en pensant aux municipales, contre 18 % seulement pour l’ensemble des sondés. L’espoir et les attentes vis-à-vis des prochaines municipales ne semblent donc gère portés par les jeunes actifs sur lesquels les forces de gauche cherchent généralement à s’appuyer.

Si plus de la moitié des sondés (53 %) déclarent que les municipales sont « un moment central pour traiter les problèmes qui sévissent dans la ville depuis des années », cet item culmine assez nettement chez les électeurs de François Fillon (72 %). Ce qui entretient là encore le sentiment que ces électeurs de droite voient dans ces municipales à venir une forme de revanche politique. On comprend dès lors pourquoi les candidats potentiels à droite (Martine Vassal, Bruno Gilles ou même Renaud Muselier) tentent chacun à sa manière de se présenter comme une forme d’alternance par rapport à l’équipe municipale sortante… dont ils font (ou ont fait, dans le cas de Renaud Muselier) pourtant pleinement partie.

L’enseignement le plus frappant tient sans doute aux enjeux retenus par les sondés comme étant les plus susceptibles de les amener à voter. Interrogés sur la base d’une liste de douze enjeux, les électeurs étaient amenés à en classer trois. Il en ressort une grande fragmentation (l’item le plus cité comme premier enjeu n’a été choisi que par 21 % des sondés, le deuxième le plus cité par 14 %). Mais si cette fragmentation touche tous les électorats, elle épargne celui du Rassemblement national : pour 69 % des sondés déclarant avoir voté pour Marine Le Pen lors du premier tour de la dernière élection présidentielle, « la lutte contre l’insécurité et le trafic de drogue » compte parmi les trois enjeux susceptibles de les mobiliser. Ils sont même 42 % à le citer comme premier enjeu. Aucun autre électorat n’est aussi uni derrière un enjeu. La « lutte pour rendre Marseille plus attractive et plus dynamique », par exemple, qui est l’item le plus cité par les électeurs macronistes et fillonistes, n’est l’enjeu cité en premier que par respectivement 18 % et 25 % d’entre eux. La « lutte contre les inégalités territoriales et sociales entre les différents quartiers marseillais », item préférentiel des électeurs de Benoît Hamon, n’est cité en premier que par 27 % d’entre eux.

On notera également la faible capacité mobilisatrice d’enjeux qui ont pourtant largement mobilisés des collectifs militants au cours des derniers mois et ont été abondamment relayés par la presse. Ainsi du logement indigne, qui même à gauche ne mobilise guère (premier enjeu cité par 14 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 19 % de ceux de Benoît Hamon), ou encore de la défense de l’école publique (qui ne faisait pas l’objet d’un item en tant que tel – l’item sur la défense des services publics, parmi lesquels l’école était la première citée, n’est toutefois cité en premier que par 3 % des sondés). La « lutte contre le clientélisme et la défense de la transparence » ne semble pas beaucoup plus mobilisatrice (9 % des sondés la citent en premier, avec une pointe à 13 % chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon).

La campagne s’annonce donc aisée à mener pour Stéphane Ravier, la tête de liste du Front national, qui mobilisera autour d’un enjeu majeur, là où les autres forces politiques devront composer avec des préoccupations beaucoup plus diversifiées et fragmentées. L’enjeu sera donc pour elles – et en particulier pour les forces de gauche – de construire un discours articulant les différents enjeux susceptibles de mobiliser leurs électeurs potentiels, sans s’en aliéner aucun. Et ce discours devra également s’appuyer sur une offre politique cohérente et unifiée, si la gauche veut avoir le moindre espoir de pouvoir peser dans l’élection municipale. Les stratèges macronistes devront quant à eux composer avec un électorat potentiel hérité de 2017 dont les préoccupations les rapprochent aussi bien d’une partie de la gauche (environnement et cadre de vie) que de la droite (attractivité économique).

L’étude réalisée par la Fondation Jean-Jaurès et Libération montre ainsi clairement les défis que doivent relever celles et ceux qui entendent offrir un espoir aux gauches marseillaises. Dessiner un chemin crédible vers la victoire électorale est une condition sine qua non d’une mobilisation effective des électeurs. Il faut pour cela créer à la fois les conditions d’une forme d’union des forces, tout en articulant des demandes thématiques et programmatiques relativement hétérogènes. La tâche n’est pas simple – mais sans doute pas impossible, tant la vie politique marseillaise peut présenter de surprises, heureuses ou malheureuses.

 

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