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Covid-19 : en immersion dans la France confinée

25/03/2020 8’
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Ils sont trente citoyens, hommes et femmes, âgés de 20 à 75 ans, répartis sur l’ensemble du territoire national. Certains habitent à la campagne, d’autres à la périphérie des villes ou au sein d’une grande agglomération. La Fondation Jean-Jaurès lance avec Le Point et l’Ifop un dispositif inédit pour suivre ce groupe de Français dans leur vie quotidienne, les faire réagir à l’actualité, à l’évolution de la pandémie, et voir comment ils s’organisent dans les multiples aspects de leur vie. Premier épisode de ce journal de confinement aujourd’hui.

Ils sont seuls, en couple ou avec leur famille. Beaucoup s’organisent pour télétravailler, certains se sont mis en arrêt maladie pour s’occuper de leurs enfants. Plusieurs continuent de sortir pour travailler (professionnels de santé, forces de l’ordre, commerçants ou personnels de la grande distribution, etc.). Studio, trois pièces avec terrasse, maison avec jardin en ville ou à la campagne, tous ne sont pas confinés dans les mêmes conditions mais ils se livrent sans réserve sur leur quotidien qui est en train de changer. Chaque jour, nous leur demandons de remplir un carnet de confinement. La longueur des témoignages que nous recevons montre à quel point l’écriture de ce journal d’un confiné répond à une attente forte : mettre des mots sur ce qui semble encore « irréel », « impensable », « surréaliste », « inimaginable », tenter de comprendre ce qui nous arrive, essayer de rendre compte des sentiments confus que cette situation génère, entre angoisse, colère, impuissance et volonté de rester optimiste.

« Il fallait s’y attendre… mais on n’a rien vu venir »

Pour beaucoup, cette crise sanitaire agit comme un révélateur des dérives de nos économies mondialisées et du manque d’investissement dans des secteurs aussi essentiels que celui de la santé. « C’est un retour de boomerang », nous dit Anne, 49 ans, habitant la région parisienne. Cette crise témoigne aussi d’une certaine arrogance des pays industrialisés, qui ont sous-estimé ce qui se passait de l’autre côté du monde, en Chine. Comme si c’était tout simplement impossible que se reproduise ici ce qui tuait en nombre là-bas. Domine alors dans les témoignages recueillis le sentiment d’une grande impréparation de la France, d’un manque d’anticipation extrêmement dommageable.

  • « Comme d’habitude nous n’avons pas pris la mesure de la gravité et nous pensions être à l’abri de ce virus » (Marc, 45 ans, Châteauneuf-les-Martigues) ;
  • « Ce type d’événements était inévitable dans le monde dans lequel on vit » (Tristan, 20 ans, Montpellier) ;
  • « Un retour de boomerang sur l’inconscience des personnes qui nous gouvernent, sur les grandes entreprises dont seul l’argent est la motivation mais aussi notre propre inconscience/insouciance du toujours mieux, toujours plus. Comment en est-on arrivé à avoir une société qui ne privilégie pas l’éducation, la santé, la justice ? » (Anne, 49 ans, Le Perreux-sur-Marne) ;
  • « La première chose qui me vient est le fait que cette contagion n’a pas été prise au sérieux tout de suite malgré les informations venues d’Asie. J’avais l’impression de revivre Tchernobyl [quand le nuage toxique s’était selon la version officielle arrêté aux frontières de la France], ensuite tous les atermoiements du gouvernement concernant le confinement ont été choquants et non professionnels » (Jean-Louis, 58 ans, Paris).

Pour notre communauté, le gouvernement n’est qu’en partie responsable de cette situation, on reconnaît qu’il a lui-même été pris de court par ce virus très contagieux et difficile à maîtriser. Il n’y a pas, pour le moment, de lecture réellement politique des choses : « N’importe quel gouvernement aurait rencontré les mêmes difficultés et sans doute fait les mêmes erreurs ». L’heure n’est pas à la polémique, ni à la condamnation, mais au constat sidéré et à la mobilisation. Plusieurs participants veulent croire en la capacité du gouvernement à bien gérer cette catastrophe économique et sanitaire (d’après un récent sondage Ifop, 55 % des Français font confiance au gouvernement pour faire face à l’épidémie[1]) mais les verbatims trahissent souvent le souhait de se rassurer avant tout sur l’issue de la crise.

Car le gouvernement paraît aussi à bien des égards impuissant, dépassé. Par ailleurs, plusieurs mesures ou injonctions gouvernementales passent mal et risquent de laisser des traces, comme le fait d’avoir maintenu le premier tour des élections municipales 24 heures avant d’annoncer le confinement.

La pénurie de masques et de gels hydroalcooliques pour tous les personnels exposés suscite colère et indignation, en même temps qu’une très forte incompréhension : « Comment un pays aussi riche que la France peut manquer aussi longtemps de masques pour faire face à une telle épidémie ? ». Cette situation choque tout particulièrement en ce qui concerne les professionnels de santé intervenant auprès des malades à l’hôpital ou en ville. L’investissement total de ces soignants au péril de leur vie suscite l’admiration. Pourquoi ne met-on pas tout en œuvre pour les protéger et leur faciliter la tâche ? Cette absence de protection s’apparente d’ailleurs à une double mise en danger. Si les personnels soignants sont atteints en nombre, c’est tout le système de soin qui se trouve fragilisé avec le risque de perdre encore plus de terrain face à l’épidémie. « À la guerre, il faut utiliser toutes les armes et les masques en sont une, la première même ». Au-delà des professionnels de santé, la situation des salariés de la grande distribution mais aussi celle des forces de l’ordre inquiète. La pénurie de protections pour ces professionnels obligés de continuer à travailler au contact du public est jugée inadmissible, augmentant les risques de transmission et plaçant ces personnels dans des situations de stress et d’angoisse importantes. « C’est la roulette russe », nous dit ce policier chargé d’effectuer les contrôles d’autorisation de circulation sans masque, ni gant, et pour lequel son métier s’apparente plus que jamais à un « sacrifice ».

  • (Ce qui m’a choquée) « La lenteur dans la prise de décision. La démission d’Agnès Buzyn qui m’a parue absurde étant donnée la situation. La pénurie de masques et qu’on soit incapable d’en produire. Comment un pays riche comme la France se retrouve dans une telle incapacité de faire face à une épidémie comme celle-là ? » (Anne, 49 ans, Le Perreux-sur-Marne) ;
  • « Je trouve inconcevable que les personnels soignants n’aient pas ce qu’il faut et qu’en 2020 nous soyons à court de masques et de solution hydro-alcoolique. La santé n’a pas de prix » (Catherine, 65 ans, Saint-Jean-de-Luz) ;
  • « Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est que tous les métiers ne sont pas télétravaillables. Nous avons bien conscience que tout le corps médical et soignant est sur le pont et fait ce qu’il peut face à cette situation, en prenant lui-même des risques sanitaires. Je pense quand même très souvent aux personnes dont on ne parle pas assez mais qui continuent de faire tourner le pays par des gestes simples : approvisionner les magasins d’alimentation, livrer les repas, distribuer le courrier, conduire les bus, etc. Eux aussi sont dehors et sont face aux risques sanitaires » (Laurent, 30 ans, Lyon).

Pour beaucoup, la parole gouvernementale a aussi manqué de clarté. Les discours d’Emmanuel Macron et ceux d’autres membres du gouvernement ont souvent donné l’impression d’injonctions contradictoires : « allez voter » mais « restez chez vous », « ne sortez pas » mais « allez travailler », « vous pouvez aller faire du sport » mais « ne sortez que pour des raisons d’extrême nécessité », renvoyant le gouvernement à son impuissance et à sa difficulté à suivre un cap précis face à l’épidémie. Là encore, le gouvernement est apparu en réaction, rarement dans l’anticipation, donnant l’impression d’avoir toujours un train de retard sur le virus[2]. En ce sens, le maintien des élections municipales apparaît rétrospectivement comme une totale aberration, comme une « erreur politique et sanitaire » qui rétrospectivement laissera sans doute des séquelles dans l’opinion. Parallèlement, de l’avis de plusieurs membres de la communauté, les discours du président ont manqué de force, ce qui en aurait limité l’impact. Là encore, il y a contradiction entre la déclaration de guerre faite par Emmanuel Macron et l’absence de consignes fermes données aux Français. 

  • « Il n’a pas arrêté de parler de ’guerre’ mais il n’a jamais dit ’confinement’ » ; « Il a dit ’je déplore’ que les Français continuent de sortir, c’est un peu mou face à la situation » ;
  • « Je trouve que la communication manque de clarté et de fermeté. Les ministres semblent se contredire, et les messages ne sont pas toujours assez précis pour être compris. Cependant et heureusement, le gouvernement semble donner l’impression que la situation est sous contrôle, ce qui est le plus important pour que les gens ne paniquent pas » (Nicolas, 23 ans, Paris) ;
  • « Des millions de Français que l’on encourage à aller voter et qu’on engueule en leur disant qu’ils sont irresponsables parce qu’après avoir voté ils se sont promenés !! Si nous sommes en guerre nous ne sommes pour le moment pas du côté des gagnants » (Anne, 49 ans, Le Perreux-sur-Marne).

Certes, la situation exceptionnelle que traverse la France peut expliquer ces errances et ces erreurs d’appréciation. Mais ce qui passe moins bien, c’est l’absence d’enseignements tirés de la situation italienne. Comment expliquer de ne pas avoir appelé au confinement plus tôt, quand la situation à nos frontières se dégradait à toute vitesse ? Certains participants reviennent à ce sujet sur les déclarations perçues comme totalement déplacées de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. « On a une semaine de retard », nous disent de nombreux participants. Les regards tournés vers la botte de l’Europe sont sources de la plus grande angoisse, face au nombre de morts que le confinement ne parvient pas à limiter. L’image de nombreux cercueils alignés dans une église a fortement marqué les esprits… avant que certains découvrent qu’il s’agissait d’une photo datée de 2013, suite au naufrage d’un bateau de migrants. Au décompte des personnes contaminées et des décès enregistrés s’ajoutent les fake news qui alimentent une certaine panique.

Enfin, certains discours d’Emmanuel Macron ou des membres de son gouvernement sur la valorisation de notre système de santé passent également très mal. Si le président est prompt à reconnaître l’héroïsme des soignants dans la « guerre » qui se mène actuellement pour reprendre ses propos, sa surdité aux cris d’alarme des professionnels de santé et des urgentistes en grève avant la pandémie est loin d’être oubliée. Et, sur ce point, il pourrait finir par être comptable auprès d’une partie de l’opinion de ne pas avoir mis les moyens qu’il fallait pour renforcer un système de santé, déjà mis à rude épreuve avant cette catastrophe sanitaire.

  • « La situation est complètement inédite. Quand on vit en France, on pense que tout est prévu même l’imprévisible. Et là, on se rend compte que la situation sanitaire, avec ’l’abandon’ des hôpitaux et de la santé depuis un certain nombre d’années de la part des différents politiques, est vraiment sur le fil du rasoir » (Jean-Louis, 58 ans, Paris) ;
  • « Ce qui me choque, c’est le manque de masques. Comment n’a-t-on pas pu anticiper la pénurie ? La souffrance des personnels hospitaliers qui tirent la sonnette d’alarme depuis des mois et qui n’avaient pas vraiment besoin d’une crise supplémentaire de cette ampleur » (Jean-Pierre, 69 ans, Orléans).

« Économiquement, la France va avoir du mal à se relever de cette épreuve »

Mais, si la crise sanitaire est au cœur des préoccupations immédiates, tous l’entrevoient seulement comme une première étape. La plupart s’attendent à un confinement long, qui se comptera en mois plutôt qu’en semaines… et qui s’accompagnera d’une profonde crise économique. Sur ce point, nos participants reconnaissent déjà les dangers qui s’annoncent pour certaines professions. Si les salariés du public, ceux du privé qui travaillent dans des PME ou des grandes entreprises n’expriment aucune inquiétude sur le versement de leurs salaires durant la crise, les indépendants, les intermittents du spectacle, les chefs de petites entreprises, les intérimaires, etc. sont déjà très inquiets, la pandémie mettant en relief les lignes de faille existant préalablement au sein du monde du travail.

Cette crise économique perçue comme inévitable et dont on anticipe l’ampleur suscite cependant deux types de réactions. Chez certains, c’est au nom de cette crise (et pour que le pays ne soit pas totalement à l’arrêt) que les mesures gouvernementales d’endiguement du virus n’ont été prises qu’au fur et à mesure. C’est sur ce difficile arbitrage entre crise sanitaire et crise économique que repose (ou du moins reposait jusqu’à maintenant) la gestion de la crise. Et, si la santé passe avant tout, l’économie est une donnée importante à prendre en compte, ce qui a pu ralentir selon certains participants la prise de décisions drastiques en matière de confinement. Pour d’autres, le volet économique de cette crise doit être l’occasion de repenser de façon plus globale nos modes de production, de transaction et de consommation. Si cette crise, aussi terrible soit-elle, peut avoir un effet bénéfique, c’est celui-là : celui de nous questionner sur ce qui est important, primordial (à l’instar du secteur de la santé, de l’environnement), mais aussi sur les méfaits de la mondialisation et du consumérisme débridé. Il est évidemment trop tôt pour présager de la façon dont l’opinion publique réagira une fois la crise passée, mais les propos de nos participants laissent penser que celle-ci réactivera des clivages profonds sur le rôle de l’État, de la nation, sur la place de l’économie, etc.

  • « C’est très difficile de comprendre ce qu’il se passe. Je pense qu’économiquement la France va avoir du mal à se relever de cette épreuve. Beaucoup de personnes vont tomber dans la misère, des entreprises vont fermer » (Nicolas, 23 ans, Paris) ;
  • « Profitons de ce moment pour remettre un peu les pendules à l’heure. Espérons que cette période inédite permettra à beaucoup de penser et de vivre moins égoïstement » (Maryvonne, 70 ans, Théhillac) ;
  • « Plus généralement j’espère de tout cœur que cette crise sanitaire et économique sera l’occasion pour beaucoup, et notamment le politique, de penser au mode de consommation qui était le nôtre jusqu’à la semaine dernière encore. J’espère que cette crise servira à quelque chose » (Laurent, 30 ans, Lyon) ;
  • « Je pense que cela va être une catastrophe niveau économie mais en même temps comme tous les pays du monde sont touchés, les gouvernements vont trouver des solutions communes, peut-être effacer les dettes, car nous sommes tous dans le même bateau » (Sabrina, 36 ans, Troyes).

Ainsi, les annonces rassurantes du président de la République sur les garanties bancaires massives et les aides financières qu’accordera l’État aux entreprises ne semblent pas pour l’heure avoir dissipé les craintes sur les conséquences douloureuses que cette pandémie et le confinement qui en découle auront dans les prochains mois sur des pans entiers de notre tissu économique. Nos participants, comme on l’a vu, sont encore en état de sidération face à cette pandamie qui s’est abattue sur la France, mais ils parviennent d’ores et déjà à se projeter partiellement dans l’avenir et les anticipations économiques, aussi anxiogènes soient-elles.

« On entend les oiseaux à Paris »

Depuis le 17 mars 2020, « le jour où tout a basculé », le confinement s’organise. La table à manger du salon s’est transformée en bureau, les escaliers de l’immeuble en salle de sport, les balcons, terrasses et jardins n’ont jamais été aussi précieux, pour sortir, prendre l’air et communiquer avec ses voisins. Le bruit de ces derniers ne dérange d’ailleurs plus autant qu’avant. Au contraire, il donne à entendre la vie, à se sentir ensemble, dans ces villes et rues nouvellement désertes, où le silence des voitures fait redécouvrir le chant des oiseaux. Pour reprendre l’expression de l’historien Alain Corbin, le passage au confinement s’est matérialisé pour beaucoup de nos participants par l’entrée dans un nouveau « paysage sonore »[3] et cette expérience sensorielle nouvelle marque les esprits.

  • « J’ai la chance d’habiter en centre-ville, avec des voisins proches. Confinée mais pas seule : on se parle, on trinque depuis les terrasses. J’entends la vie, les rires, les pleurs des enfants, des brides de conversation, de la musique, des murmures lointains... les oiseaux, le coucou à l’instant qui m’accompagne, le piaillement des mouettes depuis deux jours mais aussi la sirène des pompiers, des policiers, l’hélicoptère du Centre hospitalier universitaire (à 300 mètres de chez moi). Et tout cela me rassure » (Sylvie, 56 ans, Nantes)

Chacun se réapproprie son logement et mesure sa chance à l’aune de ses mètres carrés et d’un éventuel espace extérieur. De nombreux participants se disent chanceux, parce qu’ils ont un logement, dans lequel ils se sentent bien. Ceux qui ont un espace extérieur s’estiment extrêmement privilégiés. L’importance du logement et de l’espace en ces temps de confinement dessine une première ligne de fracture importante fréquemment mentionnée, entre ceux qui ont un logement et ceux qui n’en n’ont pas (sans-abri, migrants, etc.), entre ceux qui ont de l’espace et ceux qui sont confinés à l’étroit. Le fait d’être seul ou à plusieurs constitue un autre élément important qui conditionne fortement la projection dans un confinement de longue durée. Si certaines familles « ne voient pas le temps passer », les personnes seules, surtout lorsqu’elles sont âgées, se montrent beaucoup plus anxieuses face à des journées qui passent « très, très lentement ». C’est bien souvent la séparation avec les enfants ou les petits-enfants qui est la plus douloureuse, avec cette angoisse de « ne pas savoir quand on les reverra ». Ainsi, si le confinement est bien une épreuve qui s’impose à tous, il n’est pas vécu de la même manière par tous et engendre une expérience qui est loin d’être homogène ou uniforme.

Mais ce qui frappe à la lecture des témoignages recueillis une semaine après le début du confinement, c’est le décalage parfois ressenti entre l’urgence extérieure, l’accélération de l’épidémie qui nécessite de lutter, d’aller vite, d’agir, quand de l’autre côté, le temps semble s’être presque arrêté, figé… renvoyant certains à un sentiment de passivité et d’impuissance. Un autre décalage se dessine alors. Malgré la brutalité de la situation et son caractère inédit, malgré « l’épée de Damoclès » qui nourrit de nombreuses angoisses, le quotidien ressemble encore pour beaucoup, en ces premiers jours de confinement, à ce qu’ils ont déjà vécu… dans la torpeur d’un mois d’août à Paris, pendant une longue période d’examen ou d’arrêt maladie, etc. Pour certains, le soleil aidant, ces premiers jours ont presque le goût des vacances, une légère amertume en plus… parce qu’on anticipe souvent que le « pire est à venir ».

  • « Je porte un regard assez attentiste, dans le sens où même si je me tiens au courant très souvent des informations, je me sens impuissant face à cette situation. J’aurais envie d’aider plus, sans pour autant avoir les moyens à mon échelle de le faire » (Laurent, 30 ans, Lyon) ;
  • « Pour l’instant le confinement ça va, le soleil est de la partie donc on en profite pour faire du nettoyage dehors. Quand il fera mauvais ce sera plus déprimant mais il y a toujours du bricolage à faire à la maison. On se lève plus tard, on prend le temps de faire les choses » (Béatrice, 54 ans, Réchicourt-le-Château) ;
  • « J’ai l’impression de quelque chose d’à la fois très loin et extrêmement proche selon les moments de journée. Une sorte d’épée de Damoclès qui peut vous tomber sur la tête à tout moment (…) Pour le moment j’ai le sentiment de vivre une situation connue. Enseignante, j’ai déjà eu des périodes de plusieurs semaines chez moi, avec les enfants pendant les vacances scolaires. Les commerces de mon quartier sont ouverts. Certes il y a moins de passage, moins de bruit mais un peu comme un mois d’août. En même temps on sent bien que ce n’est pas un contexte de vacances. Il faut maîtriser sa peur, ses angoisses, ses questions (la principale étant vais-je tomber malade ?) » (Anne, 49 ans, Le Perreux-sur-Marne).

« Le client devant moi a acheté pour 2 500 euros de viande »

En ces temps de repli sur soi, sur sa famille, les « autres » alimentent beaucoup les récits recueillis. Il y a ceux que l’on découvre ou redécouvre, comme ses voisins, tous ces amis, ces proches avec lesquels on communique virtuellement, donnant l’impression d’être ensemble. Il y a ces témoignages de solidarité qui apaisent, les applaudissements le soir au balcon pour les professionnels de santé, les pensées nombreuses pour toutes les personnes obligées de continuer à travailler, souvent sans protection. Le combat est collectif. Et, pourtant, derrière ce collectif, les inégalités sont nombreuses et risquent de s’accentuer (entre ceux qui sont exposés de par leur travail et ceux qui ont les moyens de télétravailler, entre ceux qui continuent d’avoir un travail et ceux qui n’en ont plus, entre ceux qui ont de l’espace et ceux qui en manquent, entre ceux qui ont les moyens de se nourrir et ceux qui risquent bientôt de manquer, etc.).

Et puis, il y a ces comportements qui choquent. La France ne s’est pas arrêtée d’être individualiste. Il y a les images de ces Parisiennes et Parisiens, fuyant la ville pour se réfugier à la campagne, avec le risque d’engorger les hôpitaux locaux et de colporter le virus dans des zones jusque-là relativement épargnées. Il y a ces jeunes qui se sentent moins menacés et qui ne respectent pas les règles du confinement. Il y a surtout ces gens qui achètent de façon démesurée, contribuant à vider les rayons, sans aucun sens de la mesure et de la solidarité.

  • « On a bien vu au début le manque de civisme des gens, c’est chacun pour soi car peur de manquer de nourritures... Alors qu’il faut être solidaire » (Béatrice, 54 ans, Réchicourt-le-Château) ;
  • « Je constate des règles du gouvernement qui sont peu respectées par beaucoup d’individus ce qui reflète une forme d’égoïsme (notamment des jeunes qui disent ne pas être concernés) et de dangerosité. Dans ce type de situation, on se rend compte que beaucoup de personnes n’ont pas conscience de la situation et sont prêts à mettre la vie des autres en danger pour leur petit confort » (Tristan, 20 ans, Montpellier) ;
  • « La menace de la maladie plane bien entendu sur chacun d’entre nous mais je reste stupéfait par l’inconscience de mes compatriotes qui continue à se comporter comme si de rien n’était. Comme toujours tant que le danger n’est pas visible il ne fait peur à personne » (Jean-Pierre, 69 ans, Orléans).

Ainsi, si nos participants ont été sensibles à de nombreuses manifestations de solidarité, à la mobilisation héroïque des professionnels de santé ainsi qu’à celle de tous les salariés, ces centaines de milliers de rouages anonymes qui permettent que les Françaises et Français continuent de pouvoir se ravitailler, la persistance ou l’exacerbation de comportements individualistes les déçoit également.

De la même manière, une bonne partie des participants espèrent que cette épreuve sans précédent aura des effets bénéfiques sur notre modèle économique (avec un coût d’arrêt donné au consumérisme et à la mondialisation débridés) mais, en même temps, beaucoup entrevoient aussi à moyen terme un impact destructeur de cette situation sur le tissu entrepreneurial français.

Tels des soldats subitement soumis au feu d’un ennemi inattendu (et invisible), nos participants peinent à dessiner pour l’instant l’issue de la bataille. Ils espèrent que leurs chefs sauront les conduire à la victoire tout en commençant à pester mezzo voce sur des choix tactiques tardifs et un manque de préparation. Sur tous ces aspects, les prochaines semaines seront décisives.

Le dispositif : 

Communauté en ligne de 30 participants, avec des profils divers, en mixant :

  • les sexes,
  • les âges, 
  • les situations familiales (familles avec enfants en bas âge, familles avec adolescents, actifs célibataires ou en couple, personnes âgées seules, etc.),
  • les situations professionnelles (indépendants, salariés du public, du privé, des personnes qui continuent à travailler à l’extérieur et d’autres en télétravail complet, etc.) couplée avec la CSP,
  • les régions,
  • les situations de confinement (maison / appartement, présence d’une cour ou d’un jardin, etc. ; nombre de personnes par m2),
  • la sympathie partisane.

La plateforme que nous utilisons permet différentes modalités d’échange (en individuel, par sous-groupes, en collectif) ; elle permet d’insérer des vidéos pour travailler sur les interventions du président de la République par exemple, et offre également aux participants la possibilité de nous envoyer des photos, des vidéos, etc.

Cette plateforme permet donc de travailler sous le format journal de bord ou journal intime mais aussi de prévoir des moments d’échanges collectifs tous ensemble ou par sous-groupe. 

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