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Des dominants très dominés. Pourquoi les cadres acceptent leur servitude
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Économie/Social
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Des dominants très dominés. Pourquoi les cadres acceptent leur servitude

29/04/2016 2’
Romain Pédron
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Des dominants très dominés. Pourquoi les cadres acceptent leur servitude, par Gaëtan Flocco, Liber, décembre 2015, 170 pages

Des dégâts de l’hyper-investissement (burn out) à ceux du manque d’activité (bore out), les souffrances professionnelles du bureau trouvent petit à petit leur reconnaissance sociale. Loin d’être l’apanage de la littérature managériale, le sujet monte même à la gauche de la gauche. Olivier Besancenot déclarait dans un débat avec Thomas Piketty en juin 2015 : « il faut parler du burn out, de ces salariés qui pètent les plombs ». Intellectuellement proche de ces sphères, le chercheur Gaëtan Flocco s’intéresse à une des catégories les plus touchées par ces phénomènes : les cadres.

Son constat : « depuis les années 1990, les cadres sont confrontés à des bouleversements majeurs. Avec l’avènement du capitalisme financiarisé, ils ont perdu le pouvoir [...] s’ils manifestent bien ça et là des signes d’exaspération et de défiance à l’égard de cette nouvelle donne – comme en témoignent des séquestrations de patrons, voire des actes désespérés –, force est de constater que les cadres continuent à consentir au capitalisme moderne ». Le sociologue veut « comprendre sur quoi repose ce consentement et ce qui assure sa vigueur ».

A l’issue une cinquantaine d’interviews tout au long des années 2000, il propose d’en rendre compte en dépassant « la seule analyse des conditions objectives de la domination, pour prendre également en compte des dimensions tout aussi puissantes qui relèvent, elles, de la subjectivité ». S’il ne s’agit pas d’ignorer le poids des organisations et de leurs dispositifs (auto-évaluation, coaching ou encore part variable du salaire), l’originalité de l’ouvrage tient à sa volonté de les dépasser.

Son objectif : comprendre comment se fabrique « l’adhésion ». Gaëtan Flocco propose de regarder du côté des « profits symboliques » que tirent les cadres de leur activité. De son travail de terrain, il tire notamment le fait de « communiquer », mettant en avant « la valorisation des caractéristiques intellectuelles et culturelles du cercle de personnes que côtoie régulièrement un cadre dans son environnement de travail ». Le chercheur signale aussi l’importance pour les individus interrogés « d’être passionnés ». Il détaille : « ils jugent leur travail attractif et captivant en premier lieu parce qu’il ne se déroule pas de manière répétitive et redondante ». Pour lui, ce sont sur ces points notamment que « se nourrit de façon non négligeable leur consentement à la logique globale de l’entreprise néo-capitaliste ».

Il insiste toutefois sur la nécessité, « contre les dérives innéistes et naturalistes de nombre d’enquêtes consacrées aux motivations psychologique des salariés [...] d’examiner comment les profits symboliques associés à l’activité sont d’abord le produit d’une histoire sociale ». Il met ainsi en avant – sans grande surprise – l’origine des cadres, issus principalement de milieux favorisés, mais aussi leur profil de « bons élèves », rompus aux lourdes charges de travail intellectuel et socialisés dans les classes préparatoires et les grandes écoles à la compétition et à l’esprit de corps.  

Autre élément d’adhésion pour Gaëtan Flocco : « les mirages de la croyance managériale ». Du point de vue politique, le chercheur met en lumière leur perception « entre adhésion et naturalisation » de la globalisation dans laquelle ils sont pris. Surtout, il analyse leur rapport enthousiaste à « l’autonomie », aux « challenges » ou à la « performance » comme des éléments de mystification découlant de « la nécessité de transfigurer ces contraintes [celles de la production] en source de satisfaction, en en faisant des défis à relever et des vecteurs de performance ».

Sa conclusion : « les cadres n’ont pas d’autre solution que de consentir au capitalisme moderne, à moins d’abandonner les avantages de leur position sociale. Cependant, pour ‘tenir’ au quotidien face à cette logique, c’est bien encore l’intériorisation des contraintes qui prévaut ». Sa solution : « c’est donc bien à une rupture radicale avec le capitalisme qu’il faut commencer à penser ». Sans oublier une mention pour ses collègues qui interviennent eux « pour le compte de grandes firmes pendant que d’autres jouent les conseillers du prince ».

Une attaque pleine de fiel et une proposition peu consistante… Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet ouvrage que de s’achever (de s’abîmer) ainsi. L’enquête sérieuse, méthodologique et originale est gâchée par des préconceptions idéologiques – présentes dès le titre – qui empêchent une véritable compréhension du sujet et l’ouverture de pistes concrètes d’action. Plutôt que de se concentrer sur les dimensions problématiques du travail des cadres, l’auteur postule leur condition tout entière comme problématique en tant que composante du « capitalisme ». De ce point de vue, même leurs satisfactions deviennent des soucis : elles permettent à la « domination » de perdurer… 

A l’heure de la polémique sur le « sociologisme », la publication de Gaëtan Flocco est un bâton tendu à qui voudrait absolument battre les héritiers de Tarde et Durkheim (et surtout à qui voudrait les caricaturer). Et, alors que les jeunes chercheurs en sciences humaines rencontrent une « relative difficulté à trouver un emploi stable », comme le notait de façon nuancée le président du CNRS, Alain Fuchs, des travaux de ce type sont un danger certain pour la crédibilité de leurs disciplines et leurs rayonnements. C’est d’autant plus grave que les difficultés sociales ne manquent pas et ne manquent pas d’évoluer. Face à elles, les querelles de clocher et les rêveries subventionnées de Grand soir ne sont pas seulement insuffisantes, elles sont irresponsables.

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