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Élection présidentielle américaine : les milices d’extrême droite en embuscade

26/10/2020 4’
Amy Cooter
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Depuis plusieurs mois, Donald Trump prépare les esprits à la possibilité qu’il refuse de reconnaître la légitimité des résultats en cas de défaite à l’élection présidentielle américaine du 3 novembre prochain. Disséminés sur l’ensemble du territoire, des dizaines de milliers de membres des 181 milices paramilitaires américaines répertoriées par le Southern Poverty Law Center se déclarent prêts à le soutenir dans sa dérive autoritaire contre le prétendu complot antidémocratique qui le viserait. Quelques semaines après l’assassinat de plusieurs manifestants antiracistes à Kenosha (Wisconsin) et la mise en échec d’une tentative d’enlèvement de la gouverneure démocrate du Michigan, la sociologue Amy Cooter, maîtresse de conférence à l’Université Vanderbilt, analyse la menace que ces milices font planer sur le processus démocratique américain. 

Quelle est la définition d’une milice ? 

Les milices modernes ont émergé au milieu des années 1990, à la suite d’événements comme les sièges policiers de Ruby Ridge et de Waco. Les définitions exactes sont un peu sujettes à débat, mais de mon point de vue, ainsi que de celui d’autres chercheurs qui se sont penchés sur ces groupes, l’élément central permettant de définir une milice est la présence d’un groupe de personnes qui croient qu’il est de leur devoir civique d’être prêtes à se défendre ou à défendre leur communauté si le besoin devait s’en faire sentir.
 
Leur principal objectif revendiqué est en lien avec cette notion de défense. Ils déclarent vouloir soutenir les militaires en cas de besoin, mais plus généralement être prêts à aider leur communauté en cas de catastrophe, qu’elle soit naturelle ou d’un autre type.

Ces milices n’ont pas de structure nationale ni, dans la plupart des endroits, de véritable structure au niveau étatique. Ce sont, de leur point de vue, des organisations communautaires. Mais elles ont tendance à connaître beaucoup des autres dirigeants et groupes implantés dans leur région et ont parfois des entraînements ou des réunions communes.
 
La plupart du temps, leurs membres se concentrent sur le tir sur cible et d’autres compétences similaires à celles que beaucoup d’entre eux ont pratiquées dans l’armée, comme les premiers secours ou la navigation terrestre. Leur objectif déclaré est d’être prêts à faire face à toutes sortes de situations, qu’il s’agisse d’une urgence mineure comme une panne de voiture, d’une catastrophe naturelle ou d’une invasion étrangère. Ils se réunissent aussi régulièrement, généralement dans un restaurant, pour discuter des événements politiques et sociaux qui les intéressent. Bien que nous ne leur prêtions généralement attention que lorsqu’ils participent à des manifestations publiques – et certains groupes l’ont fait lors de nombreux événements cette année –, ce n’est pas quelque chose qui fait partie de leur répertoire habituel. Il est fréquent que des groupes passent deux ou trois ans sans avoir de manifestation ou autre événement pour lequel ils se sentent suffisamment concernés pour y assister en tant que groupe.

Ils se définissent presque uniformément comme des libertaires et/ou des constitutionnalistes. Le seul véritable texte commun auquel ils tiennent et se réfèrent est la Constitution, et beaucoup d’entre eux considèrent les « pères fondateurs » comme des figures héroïques. Ils ne se soucient généralement pas beaucoup des républicains ou des démocrates, bien qu’une grande partie d’entre eux soient de fervents partisans de Trump. Tous ne s’intéressent pas à lui, mais ceux qui le soutiennent le font très fortement. Inversement, les républicains n’ont pas de position ouverte à leur égard, mais ils ne semblent certainement pas s’inquiéter de l’aide potentielle – symbolique ou autre – qu’ils leur fournissent en cette période électorale à l’occasion de diverses manifestations, du moins jusqu’aux récentes arrestations et à la couverture médiatique qui en a découlé.

Les miliciens que j’ai interrogés étaient en réalité légèrement plus instruits que la moyenne de la population

Certains analystes estiment qu’une sorte d’« anxiété économique » et de crise d’identité masculine poussent ces personnes à rejoindre les milices. Cette hypothèse est-elle étayée par des données ? Quel est profil type du membre d’une milice ?

La grande majorité des miliciens sont des hommes (90 % ou plus), dont 5 % au maximum sont des non-blancs, à l’exception de la Not Fucking Around Coalition et de quelques autres milices noires récentes. Ils sont âgés de 21 à 80 ans, mais la plupart sont à la fin de la vingtaine ou au début de la trentaine. La majorité appartient à la classe moyenne inférieure ou à la classe ouvrière.

Les miliciens que j’ai interrogés étaient en réalité légèrement plus instruits que la moyenne de la population. Tous étaient employés à plein temps ou à la recherche d’un nouvel emploi après quelques licenciements dans la région. Je pense néanmoins que l’argument de l’anxiété économique a un certain mérite, non pas comme une variable explicative unique, mais plutôt comme l’un des nombreux facteurs possibles en raison de la façon dont il alimente les conceptions de certains membres des milices sur la masculinité : cette idée, en accord avec le mythologique rêve américain, que les hommes doivent soutenir leur famille, et que c’est une tâche de plus en plus difficile à réaliser pleinement.

Beaucoup croient à l’idée que c’est le travail des hommes de protéger et de subvenir aux besoins de leur famille. Cependant, la misogynie active ne fait pas partie de la structure du groupe. La plupart souhaitent sincèrement que leurs femmes et leurs petites amies s’impliquent davantage dans leurs milices. Beaucoup d’entre eux sont dans des relations de long terme et ont des enfants, et aucun de ceux que j’ai rencontrés n’attend de leur partenaire qu’elle soit une mère au foyer ou qu’elle joue un rôle particulièrement strict et contraignant. Les femmes dans ces relations ont tendance à assumer une part disproportionnée de l’éducation des enfants et des tâches ménagères, mais c’est typique de l’ensemble du spectre politique aux États-Unis.
 
Ces milices peuvent-elles être considérées comme des héritières du KKK faisant partie du mouvement des suprémacistes blancs ? Peut-on parler de mouvement terroriste ? 

Il existe deux grands types de milices. Il y a d’un côté les milices constitutionnalistes, qui sont en grande partie constituées de personnes respectueuses des lois et qui pensent qu’il est de leur responsabilité personnelle de se défendre et de défendre leurs communautés contre diverses menaces, y compris une éventuelle intervention excessive du gouvernement. Et il y a les milices millénaires, qui ont tendance à être beaucoup plus investies dans les théories du complot, plus enclines au racisme et plus susceptibles d’évoluer vers des projets de violence ou même des actions violentes.
 
En temps normal, les groupes constitutionnalistes représentent environ 90 % des milices, et leur idéologie affichée n’est pas raciste. C’est ce qui les différencie par exemple du KKK, pour qui la blancheur est le moteur central et la motivation ouvertement affichée de leurs actions. 

Les milices millénaristes n’intègrent pas nécessairement de racisme ouvert dans la structure du groupe non plus, mais elles font preuve d’une plus grande tolérance à son égard dans leurs discussions et dans les documents qu’elles font circuler. Chaque grand projet d’action violente de la part d’une milice dont j’ai eu connaissance était lié à un groupe qu’il serait bien plus correct de qualifier de millénariste que de constitutionnaliste. 

La plupart des citoyens semblent soit ne pas savoir que les milices sont là, soit ne pas penser qu’elles sont un problème

Certains dénoncent ces nuances et insistent pour que les « milices » qui s’affichent en marge des manifestations pour intimider leurs adversaires soient simplement appelées des gangs. Seraient-elles autorisées à agir aussi librement si elles étaient afro-américaines ? 

La plupart des activités des milices se font à l’abri des regards du public. Je pense que l’étiquette de « gang » peut être envisagée lorsqu’elles participent à des manifestations et autres actions publiques où – au minimum – d’autres personnes peuvent considérer leur présence comme des tentatives d’intimidation pour inciter les gens à adopter (ou à ne pas adopter) certains comportements, qu’il s’agisse de manifester, de voter ou d’autre chose. Dans ces cas, je pense qu’il est raisonnable d’effectuer ces comparaisons. Nous savons sans l’ombre d’un doute que les Noirs armés ne sont pas perçus de la même manière dans les espaces publics aux États-Unis, et qu’ils ne bénéficient généralement pas du même niveau de tolérance ou de sécurité.

La plupart des citoyens semblent soit ne pas savoir que les milices sont là, soit ne pas penser qu’elles sont un problème, du moins jusqu’à ce qu’un groupe se retrouve dans l’actualité à cause d’un projet d’action comme la tentative d’enlèvement de la gouverneure du Michigan. 

Savons-nous comment les membres des milices s’informent et quel type de médias ils consomment ? 

Certains regardent Fox News, d’autres se considèrent comme des consommateurs « neutres » qui regardent une variété de sources, et d’autres encore consultent des sites comme InfoWars ou des médias encore plus extrêmes sur le plan idéologique.

Je pense que le rôle des réseaux sociaux s’accroît, mais il est honnêtement difficile à mesurer. Traditionnellement, ils ont été utilisés principalement pour la communication interne ou la communication avec des personnes qui sont déjà généralement convaincues, mais il y a eu des signes au cours des dernières années qui tendent à montrer que les réseaux sociaux ont servi de mécanisme pour rassembler davantage de personnes lors d’événements spécifiques, comme cela s’est produit à Kenosha, au Wisconsin.

Il y aura probablement des individus et des groupes qui réagiront violemment s’ils pensent que l’élection n’est pas équitable

Les analystes craignent leur réaction en cas d’élection contestée ou de défaite de Donald Trump. Certains vont jusqu’à parler d’un risque de guerre civile. Partagez-vous leurs inquiétudes ?

Absolument, et je le dis depuis des mois. Personnellement, je suis un peu mal à l’aise avec le terme de « guerre » parce que je suis sceptique sur le fait que nous verrons quelque chose d’incroyablement répandu ou s’élevant à la gravité de ce terme. Je pense qu’il y aura probablement des individus et des groupes qui réagiront violemment s’ils pensent que l’élection n’est pas équitable ou transparente. Leur perception de l’injustice et leur désir de faire quelque chose personnellement ou de s’en prendre à quelqu’un seront plus élevés si le résultat peu clair.

Actuellement, les théories du mouvement complotiste QAnon à propos de Trump sont très populaires parmi les milices, et surtout celles qui traitent de son supposé combat contre des réseaux pédophiles orchestrés par les démocrates. Elles peuvent inciter leurs membres à croire qu’ils doivent personnellement faire quelque chose pour protéger Trump, son administration et ses partisans.

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