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Émile Mayer, mentor de Charles de Gaulle et républicain idéal

18/06/2020 9’
Milo Lévy-Bruhl Milo Lévy-Bruhl
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Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle lance à la radio depuis Londres un appel à la résistance alors que le Maréchal Pétain vient d’annoncer la cessation des combats. Dans son allocution, il s’avance déjà sur les causes de la défaite des armées françaises. Ses réflexions sur l’armée et la guerre moderne ont commencé très tôt, et elles furent nourries des échanges qu’il eut pendant plus de quinze ans avec le colonel Émile Mayer. À l’occasion de la commémoration du 80e anniversaire de l’Appel du 18 juin, Milo Lévy-Bruhl nous fait découvrir l’importance de cet officier supérieur, proche des milieux intellectuels de gauche, dans la formation de Charles de Gaulle et l’histoire de la République.

« Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique terrestre et aérienne de l’ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui. » Extraites de l’appel du 18 juin, ces considérations sur les causes de la défaite retiennent habituellement moins l’attention que la promesse de victoire finale et l’exhortation à la résistance. Pourtant, elles font de Charles de Gaulle un pionnier dans l’analyse de la débâcle. Depuis, les historiens militaires ont pu enrichir mais jamais contredire cette autopsie précoce de la défaite en cours.

Des offensives, menées par des divisions blindées et soutenues par l’aviation. Voilà ce qui a permis au 19e corps d’armée emmené par Heinz Guderian de percer les Ardennes et d’encercler les troupes franco-anglaises. Un 19e corps d’armée dont de Gaulle lui-même affronta certaines des unités. Un mois avant de lancer son appel, c’est comme colonel qu’il commande la 4e division cuirassée composée « en bousculade[1] » et qui, de Montcornet à Crécy-sur-Serre, va tenter de ralentir la progression des 1e et 10e divisions blindées allemandes vers la mer. Sous le feu des bombardiers, les compagnons d’armes de de Gaulle sont à la peine. Ils le sont d’autant plus que leurs quatre-vingt-cinq chars n’ont pas été conçus pour le combat rapide et doivent refaire le plein de carburant tous les vingt kilomètres. Quelques semaines plus tard, alors qu’il tente de déloger les Allemands d’Abbeville, c’est l’absence de communication radio avec ces mêmes chars qui empêche celui qui est entre-temps devenu le plus jeune général de brigade de l’armée française de pousser son avantage. Face aux Panzerdivisionen allemandes, les quelques unités blindées françaises n’ont pas fière allure. Sans support aérien, leurs offensives sont méritoires mais vouées à l’échec. On y revient : l’offensive, les avions et des chars dignes de ce nom, c’est ce qui sous-tend la démonstration de force allemande. Des offensives pour rompre le front ennemi, six divisions cuirassées dotées de cinq cents chars chacune, c’est précisément ce que préconisait de Gaulle dès 1934 dans Vers l’armée de métier. Pris sous le feu allemand, il ne peut désormais que subir la justesse des thèses qu’il a aiguisées dans un dialogue prolongé, commencé quinze ans plus tôt, avec Émile Mayer.

« Le mentor de De Gaulle[2] »

C’est vraisemblablement au milieu des années vingt que Lucien Nachin et l’éditeur Étienne Repessé, après avoir publié La Discorde chez l’ennemi, présentèrent Charles de Gaulle au colonel Mayer dont ils fréquentaient le salon dominical du boulevard Beauséjour[3]. Malgré les quarante années qui les séparent, l’entente est immédiate entre les deux officiers qu’unit un même esprit critique. L’un comme l’autre méprise l’ignorance et le dogmatisme et veut comprendre la guerre moderne à l’aune des progrès techniques. Sans doute trouve-t-on une même influence derrière cette disposition partagée, celle du philosophe Émile Boutroux, dont Émile Mayer eu connaissance de la thèse De la contingence des lois de la Nature et dont Julian Jackson a récemment rappelé l’importance dans la formation intellectuelle du jeune Charles de Gaulle[4]. Un tel caractère isole les deux officiers dans une armée marquée par son conformisme intellectuel. Comme Émile Mayer avant la Grande Guerre, Charles de Gaulle a l’impression de prêcher dans le désert, jusqu’à ce qu’il rencontre l’oreille attentive de son aîné.

S’ensuit un dialogue privilégié. Quinze années durant, ils se confrontent aux mêmes thèmes, non sans désaccords, et on les voit évoluer respectivement, s’enrichissant l’un l’autre. Leurs conversations s’étendent de la psychologie du chef[5] au rôle des généraux durant la Grande Guerre en passant par les rapports entre pouvoir politique et pouvoir militaire, entre l’armée et le peuple, pour s’appesantir surtout sur la physionomie de la guerre à venir. Ils s’accordent sur un fait : l’importance des avancées technologiques va bouleverser les leçons qu’on pouvait tirer de 14-18 et de l’art de la guerre en général. Parce que l’étude du passé ne peut tenir lieu de règle d’action pour l’avenir, ils affirment ensemble que les conceptions défensives de l’état-major sont caduques et son attrait pour les fortifications inadapté. Ce qu’il faut, c’est abandonner ce système et opter pour une armée tournée vers l’offensive, qui serait d’ailleurs seule à même d’intervenir pour venir en aide à la Tchécoslovaquie, à la Pologne ou à la Russie avec lesquelles la France signe alors des alliances de revers. Un tel changement implique une refonte d’ampleur de l’organisation militaire : ensemble, ils s’accordent pour décrire l’armée de conscription comme dépassée et insistent sur la nécessité de recrutement de techniciens spécialisés dans le maniement des techniques modernes. Désaccord d’importance néanmoins, ils repensent chacun l’organisation de l’armée et la conduite de la guerre à partir d’une innovation différente. Pour Charles de Gaulle, c’est des chars que vient le principal changement. Bien plus qu’un simple instrument d’accompagnement de l’infanterie, ils permettent des offensives à même de rompre le front ennemi et ouvrent la voie à une guerre de mouvement. Quant à Émile Mayer, il défend l’arme aérochimique dont les effets matériels et psychologiques sur les populations doivent si ce n’est entraver toute possibilité de guerre du moins conduire rapidement à la victoire. Ce désaccord n’eut d’autres conséquences que de forcer le jeune officier à muscler ses hypothèses contre, tout contre, son mentor. Surtout, il n’empêcha pas Mayer de faire de son mieux pour aider à la diffusion des idées de son protégé, resté bien isolé. En 1933, il s’entremet pour que la Revue politique et parlementaire publie un résumé de Vers l’armée de métier rédigé par de Gaulle lui-même. Mayer fait circuler les idées de de Gaulle parmi les journalistes et les écrivains de sa connaissance et rebondit sur l’actualité des parutions sur le thème pour organiser des rencontres en sollicitant son entourage ; telle cette entrevue de Charles de Gaulle avec Robert Aron obtenue par l’intermédiaire de Daniel Halévy. Entrevue sans suite, tout comme une autre, demeurée célèbre, entre Charles de Gaulle et un Léon Blum alors président du Conseil[6].

Les échanges entre Mayer et de Gaulle varient au gré des affectations du jeune officier. Mais, à certaines époques, ils se voient jusqu’à deux fois par semaine. Leur déjeuner en tête-à-tête à la brasserie Dumesnil le lundi prolonge les conversations collectives engagées la veille boulevard Beauséjour. C’est là, chez son gendre, Paul Grunebaum-Ballin, cheville ouvrière au cabinet Briand de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État, qu’Émile Mayer tient son salon hebdomadaire[7]. Un salon républicain aux affinités socialistes qui permet à de Gaulle de s’ouvrir à tout un réseau de socialisation jusqu’alors étranger et qui va lui ouvrir des portes décisives. Il y fait la connaissance de l’écrivain Daniel-Rops qui, frappé par la profondeur de ses vues, lui passe commande d’un essai d’histoire militaire qui donnera vie à La France et son armée, dont les épreuves furent corrigées par Émile Mayer. Surtout, c’est là qu’au printemps 1934 il fait la connaissance du fils d’un vieil ami d’Émile Mayer, Jean Auburtin[8]. Journaliste et écrivain politique, Auburtin est emballé par Vers l’armée de métier, dont il se propose de rendre compte dans la Revue de l’École des sciences politiques, avant d’en porter un exemplaire, dédicacé par l’auteur, à un député de sa connaissance : Paul Reynaud. Quelques jours plus tard, la rencontre entre Paul Reynaud et Charles de Gaulle inaugure une relation soutenue qui devait conduire le premier à défendre à la tribune de l’Assemblée les thèses que le second lui soufflait à l’oreille, avant de le nommer, le 6 juin 1940, sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale au sein de son gouvernement. Spécialement chargé des relations avec l’allié britannique, de Gaulle échange à plusieurs reprises avec Winston Churchill qui acceptera, le 18 juin, de lui ouvrir le micro de la BBC. Les quelques-uns qui avaient été témoins de cette longue amitié entendirent donc quelque chose de plus dans l’appel du 18 juin. Pour de Gaulle, reconnaître que c’était tout à la fois de la tactique, des chars mais aussi des avions qu’était venue la défaite, et qu’aurait pu, comme ils l’avaient défendu ensemble, sortir la victoire, c’était sceller définitivement une discorde qui n’entrava jamais une amitié à laquelle de Gaulle rendait ici un dernier hommage posthume. Mort en novembre 1938, à l’âge de quatre-vingt-sept ans, Émile Mayer n’eut pas, comme de Gaulle, l’opportunité de voir que ses prédictions sur la guerre à venir s’étaient trouvées confirmées, pour la deuxième fois…

Sociologie d’un républicain

L’émancipation des juifs de France fut progressive. Les révolutionnaires accordèrent d’abord des droits civiques et politiques aux communautés juives bordelaises, puis à celles du Comtat Venaissin avant d’étendre enfin la citoyenneté à tous les juifs de France. Cette progressivité rend compte des dynamiques différenciées d’intégration prérévolutionnaire : les communautés juives du Sud de la France connurent une mobilité sociale et une « sécularisation » précoce. Mais, à égalité de droits, l’écart fut rapidement comblé et en 1848 Michel Goudchaux, né à Nancy, devint ministre des Finances du gouvernement provisoire au côté de son coreligionnaire, originaire de Nîmes, le ministre de la Justice, Adolphe Crémieux. L’israélitisme, dont ils furent tous deux parmi les premières et les plus éminentes figures, exerça un pouvoir d’attraction sur tous les juifs d’Europe. Ainsi d’un certain Moyse, juif natif de Francfort, qui prit épouse à Stuttgart avant de s’établir à Nancy. À la tête d’un commerce de chevaux rapidement prospère, il met mystérieusement fin à ses jours à l’aube des années 1830, laissant neuf enfants derrière lui. Parmi eux, Chailly Moyse, né en 1920. Ce jeune garçon devait manifester précocement des capacités scolaires exceptionnelles qui conduisirent Michel Goudchaux, protecteur officieux des juifs nancéiens, à le prendre sous son aile, assurant notamment l’appui matériel qui lui manquait. Le garçon continue d’exceller et à dix-sept ans, en 1837, fait partie des premiers juifs à intégrer l’École polytechnique. Après avoir épousé Flora Goudchaux, l’une des nièces de son protecteur, il poursuit son ascension jusqu’à être nommé en qualité d’inspecteur des Manufactures de l’État à Nancy où, en 1851, naît son troisième enfant, un garçon. Trois ans plus tard, il décide de changer de patronyme, optant pour le nom de Mayer, qu’il donne donc à son fils : Émile Mayer. D’Angoulême à Paris, de la direction de la Poudrerie à l’inspection générale des Manufactures nationales qui lui donne rang de général, Chailly Mayer poursuit une carrière administrative qui le conduit au sommet de la hiérarchie des ingénieurs d’État et lui vaut d’être promu en 1878, deux ans avant sa mort, officier de la Légion d’honneur. Chailly Mayer s’apparente à ces figures bien connues, qu’on affuble désormais du titre que Pierre Birnbaum a donné à l’ouvrage qu’il leur a consacré : c’est un Fou de la République[9]. Même sous l’Empire, la passion républicaine habite ces israélites qui célèbrent la Grande Révolution émancipatrice et qui, de l’état-major au Conseil d’État, se vouent au service de la France.

Telle est la vocation que Chailly Mayer assigne à son fils Émile. Mais le jeune garçon est turbulent. Les leçons l’ennuient et c’est en faisant les quatre cents coups avec les enfants de la bonne société angoumoisine qu’il se fait d’abord remarquer. Lorsque la famille s’installe à Paris à la fin de son adolescence, il délaisse le lycée pour faire bonne chère avec Jean Richepin et Raoul Ponchon dans les cafés parisiens. Surtout, il se pique d’ambitions littéraires, au grand dam de son père. Le conflit entre eux est inévitable. Il dure plusieurs années et prend périodiquement des formes violentes, lorsque le fils montre trop de nonchalance dans sa préparation de l’entrée à Polytechnique, à laquelle il échoue deux fois. Son père n’abandonne pas l’ambition qu’il a projetée et, pour mettre toutes les chances du côté de son fils, lui dégote un professeur particulier : Émile Boutmy. Autour de l’année 1870, la vie d’Émile Mayer va être bouleversée par cette rencontre. Deux fois par semaine, le jeune Mayer se rend chez ce maître qu’il admire. Son enseignement d’inspiration positiviste insiste sur la nécessité d’écarter les idées préconçues autant que la rigidité de l’esprit de système pour s’en tenir à l’objectivation des phénomènes, tout en préconisant d’accorder une attention particulière à la psychologie dans l’étude des faits sociaux. Ensemble, ils mettent cette méthode en application en s’adonnant notamment à des études sur l’art militaire. Traitant le jeune homme sur un pied d’égalité absolue, la relation professorale se change rapidement en amitié véritable. L’influence de ce père spirituel ne saurait être minorée et c’est ce modèle de relation qu’il répliquera plus d’un demi-siècle plus tard avec de Gaulle. Émile Mayer change beaucoup durant les quelques années que dure ce compagnonnage. En 1870, il a dix-neuf ans lorsqu’il s’engage volontairement dans la garde mobile et prend part à la bataille de Buzenval. Démobilisé en mars 1871, il se réjouit de la chute de l’Empire sans ostentation et observe la perte de l’Alsace-Lorraine, la Commune et sa répression avec distance. Alors qu’il entre enfin à Polytechnique, il se plaint d’avoir à subir des leçons de mathématiques, plutôt que les cours de tactique et de stratégie qui conviendraient davantage à de futurs officiers. On ne trouve plus aucune trace chez lui de désinvolture ni d’effronterie. Il accueille la carrière républicaine qu’il rejetait hier encore avec indolence et manifeste une hauteur morale inédite. À l’X (École polytechnique), il prend la défense d’un camarade – Ferdinand Foch – bizuté pour son catholicisme, conformément à la tradition de ce temple du républicanisme.

Ces quelques années ont été décisives, elles éclairent d’un jour particulier la vocation républicaine d’Émile Mayer. Après la phase critique de son adolescence qui se cristallise dans le conflit avec son père et qui aurait pu l’éloigner du service du régime – on sait qu’il s’imaginait alors plutôt écrivain qu’officier –, la fréquentation d’Émile Boutmy, ce père spirituel, va le conduire à réadhérer à la République. Réadhésion qui se fait sur un autre mode. Mayer ne sera pas un « fou de la République ». Contrairement à Alfred Dreyfus, il n’embrasse pas un patriotisme revanchard, contrairement à certains israélites de sa génération, il ne sera pas le chantre du franco-judaïsme, son républicanisme à lui est, au sens comtien, strictement positif. Il est sans fantasme, sans mystique, pour un régime auquel il adhère tout en le situant dans sa dimension socio-historique, avec ce que cela implique de lucidité sur ses lacunes et de sa vulnérabilité. Ni lassé, ni ambitieux, Émile Mayer n’aura pas, dès lors, la vocation de la République, mais l’intraitable éthique professionnelle attendue de son statut.

Lacunes et vulnérabilité de la République

Avec Émile Boutmy, Émile Mayer médite sur la défaite de Sedan et les événements de « l’année terrible ». Le premier en tirera, on le sait, son projet d’École libre de sciences politiques[10], le second une passion pour les questions de tactique et de stratégie militaires. À sa sortie de Polytechnique, Émile Mayer opte pour l’artillerie et est donc affecté à l’École d’application de l’artillerie de Fontainebleau. Sa déception est immense de voir ses enseignants se refuser à tirer les leçons de la guerre de 1870 ou de la guerre de Sécession, arguant que le temps de l’analyse de ces événements trop rapprochés n’est pas encore venu. À sa sortie de l’école, le jeune lieutenant est affecté à Angoulême. Il y perfectionne sa formation intellectuelle par des lectures, notamment les ouvrages du colonel Grouard qui achèvent de le convaincre que la pensée militaire, sans les négliger, ne saurait se contenter des leçons de l’histoire des batailles passées sans prendre en compte l’ensemble des phénomènes qui affectent les sociétés, et notamment les évolutions techniques. Avec le capitaine André, il approfondit les problèmes balistiques des trajectoires des tirs et prend grand intérêt à la lecture de L’Armée d’une démocratie de Gaston Moch. Promu capitaine en 1879, tout en perfectionnant ses connaissances sur la fabrication des armes à feu ou les fortifications, il s’établit successivement à Saint-Étienne, en région parisienne, en Indre-et-Loire, à Bourges, au Havre, à Toul, au Mans, suivant le rythme des mutations accélérées d’une carrière qui semble désormais bien engagée. Ses études et son service sont les préoccupations centrales de son existence et ni le décès de son père, ni son mariage quelques semaines plus tard n’y changent quoi que ce soit. Au contraire, c’est de cette même année 1881 que datent ses premiers écrits militaires.

Durant une décennie, il publie en nombre des articles spécialisés : sur l’évolution de la cadence des salves des canons, l’introduction de la poudre sans fumée ou encore sur les mérites du fusil Lebel à tir rapide. À partir de 1891, ses articles changent. De plus en plus, ils affichent une critique explicite du milieu des officiers, les prennent parfois nommément à partie. Ils mettent en lumière la médiocrité ambiante, dénoncent les faiblesses de la formation, fustigent une mentalité militaire nourrie de préjugés, inculte et indifférente à la méthode scientifique. Qu’un esprit critique comme le sien se laisse aller à une telle liberté de ton, il y a là de quoi expliquer la faiblesse de son avancement. Durant dix-sept ans, Émile Mayer allait stagner au grade de capitaine. L’institution fit son possible pour entraver la carrière de celui qu’un euphémisme répandu désignait comme un « original ». L’antisémitisme eut aussi sa part dans cet enlisement. Mais c’est du monde politique que vint le coup fatal.

C’est du même service de statistiques rattaché au 2e bureau qu’en pleine affaire Dreyfus débuta l’affaire Mayer. En 1899, le service exhume un article publié trois ans plus tôt dans la Revue militaire suisse par un certain Abel Vauglaire qui décrit en détail, pour la critiquer, une note à la diffusion restreinte sur l’emploi des projectiles. Abel Vauglaire, c’est Émile Mayer. Convoqué à l’hôtel de brigade, Émile Mayer reconnaît la légèreté dont il a fait preuve en donnant un article à une revue étrangère sans demander l’autorisation à ses supérieurs, même si l’usage avait supprimé depuis longtemps cette formalité. En revanche, il nie avec énergie avoir divulgué, ce faisant, des informations confidentielles : le modèle ancien de canon dont il était question dans l’article n’était plus en service. Voulant couper court à tout développement, le nouveau ministre Freycinet décide qu’Émile Mayer sera mis en non-activité par suspension d’emploi – sanction déjà fort sévère en vérité. Mais quelques jours plus tard, alors que Freycinet démissionnaire a été remplacé par Krantz, le député réactionnaire du Gers, Joseph Lasies prend la parole à l’Assemblée pour incriminer un certain Émile Mayer qui, pour servir les noirs desseins du judaïsme international, divulgue des secrets militaires dans la presse étrangère. L’accusation a beau être antisémite et calomnieuse, le nouveau ministre aggrave la sanction et décide le retrait d’emploi. La disproportion de la peine d’abord et son aggravation alors qu’aucun fait nouveau connu ne justifiait un second jugement étaient autant de motifs à contestation, mais Mayer n’en fit rien. Ainsi, l’inimitié de l’état-major et le contexte politique mirent fin brutalement à presque trente ans de carrière. À travers cette condamnation, c’est surtout le conformisme orgueilleux de l’armée républicaine et les ennemis politiques que le régime abrite en son sein qui se révélèrent.

Le visionnaire

Chacun ayant reconnu l’injustice de son sort, Émile Mayer conserva ses quelques amitiés militaires : André, Percin, Foch, Joffre, Lanrezac, Sarrail, Gallieni. Autant de noms qui devaient briller dans les années à suivre. Sans partager ses vues, tous reconnaissaient ses talents d’analyste militaire. Émile Mayer persista donc dans cette voie. C’est frénétiquement qu’il se remit à l’écriture, ses publications lui assurant désormais également les revenus nécessaires pour compléter sa maigre retraite. En même temps, l’ambition théorique de ses articles s’approfondit. Ils s’établirent désormais de plain-pied sur le terrain de la tactique et de la stratégie. C’est ainsi que commença sa campagne contre l’offensive, popularisée par les conférences du colonel de Grandmaison, et qui figurait au rang de dogme dans les milieux militaires de l’époque. Arguant des progrès de l’artillerie et des armes à feu, il vantait pour sa part la défensive qu’il voyait triompher partout autour de lui : dès Plevna en 1878, lors de la guerre des Boers et en Mandchourie. Les armes à tir rapide rendaient désormais impossible la guerre de mouvement et réhabilitaient la guerre de position à l’abri des tranchées. Il dressa le tableau de ce que devait être selon lui la guerre future dans un article de la Revue militaire suisse en mai 1902 qui, sur le moment, passa inaperçu. Comme de Gaulle dans l’entre-deux-guerres, Mayer s’employa à faire connaître ses idées aux politiques de son temps. Leurs retours oscillèrent entre l’indifférence courtoise et la franche désapprobation. S’il fréquenta pendant un temps Jean Jaurès, que son gendre lui avait présenté, ce dernier lui préféra le commandant Gérard comme principal conseiller de L’Armée nouvelle. Malgré les marques d’affection et d’intérêt que lui témoignèrent quelques officiers de sa génération, l’état-major ne fit rien des thèses de Mayer. C’est douze ans plus tard qu’elles allaient apparaître pour ce qu’elles étaient : prémonitoires.

En 1907, une rapide enquête commandée par le nouveau ministre de la Guerre, le général Picquart, mit en évidence le caractère disproportionné de la peine qui avait frappé Émile Mayer. Il fut donc réhabilité, nommé lieutenant-colonel de réserve et versé dans la territoriale. Aux premiers jours d’août 1914, il reprit le service actif et exerça le commandement sur un groupe de batteries à Athies-sous-Laon. À soixante-cinq ans, il ne pouvait espérer connaître un front sur lequel périrent, le même jour, ses deux fils, et fut rapidement rappelé pour prendre un commandement à l’arrière. C’est pourtant de là qu’il devait connaître une gloire passagère. En avril 1915, Le Temps exhuma l’article de 1902 dans lequel il avait prédit l’échec de l’offensive et décrit avec minutie le déroulement des premières semaines de la guerre. Les combats de tranchées succédant aux attaques sanglantes rapidement abandonnées, le développement sur plusieurs centaines de kilomètres d’un front immobile et continu, la course de vitesse vers la mer pour tenter de déborder les lignes adversaires et une guerre appelée à se prolonger indéfiniment, tout s’était passé conformément à ce qu’il avait anticipé. Une première fois déjà, trente ans avant la débâcle, Émile Mayer, contre les politiques et contre l’état-major, avait eu raison.

En méditant le destin de son mentor, Charles de Gaulle devait trouver une raison supplémentaire de franchir le pas, de remplacer politiques et militaires incompétents, de s’emparer, pour lui seul si nécessaire, d’un pouvoir trop dangereusement laissé, par deux fois, entre les mains d’incompétents. De fait, de ne pas avoir écouté Émile Mayer et son disciple, la République s’est effondrée en 1940. Elle a beau être aujourd’hui dans toutes les bouches, elle est loin de renvoyer à ce qu’elle représentait pour les « Fous de la République » dont parle Pierre Birnbaum et pour l’ensemble des républicains de l’âge héroïque. Se pencher sur la biographie d’Émile Mayer, c’est imaginer ce qu’elle aurait pu devenir si elle avait réussi à passer de l’âge héroïque à l’âge positif. Se pencher sur la carrière d’Émile Mayer, c’est percevoir l’adversité qui l’entoure et parfois la pénètre, c’est repérer les mécanismes qui rendent les institutions incapables de se préparer aux catastrophes. Mais méditer la vie d’Émile Mayer, c’est surtout comprendre autrement les origines des institutions de la Ve République. Ce qu’il y a dans cette existence, c’est un lieu depuis lequel penser les réformes institutionnelles que l’influence de de Gaulle nous cache. Un autre héritage d’Émile Mayer à même, enfin, de raviver la République.

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