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Femme écrivain en Colombie ? Un combat inachevé

16/01/2018 5’
Florence Baillon Florence Baillon
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La non-participation de femmes écrivains à une rencontre organisée à Paris le 15 novembre dernier, dans le cadre de l’année culturelle croisée France-Colombie en 2017, a suscité une vive polémique en Colombie. Florence Baillon revient sur les raisons de cette absence et analyse ce qu’elle peut signifier.

« Notre Amérique est encore le royaume de la perplexité, et les tensions et les discordances entre la réalité et le langage, les métissages et les syncrétismes y contribuent à part égale. »
William Ospina[1]

Une année croisée entre deux pays, c’est, au-delà de la diplomatie culturelle qui consiste à mettre en valeur de manière réciproque l’horizon culturel de l’autre, l’idée même de l’échange et du dialogue. Créées en 1985 par l’Institut français, dans le cadre des orientations stratégiques de la politique extérieure de la France, les saisons et années[2] constituent une vitrine importante de l’autre pays, dans une acceptation ample de ce qu’est la culture puisqu’elle comprend également la recherche, l’enseignement supérieur, l’éducation, le sport, le tourisme, l’économie, la gastronomie, etc. Cette année, pour la seconde fois en plus de trente ans, un pays d’Amérique latine était mis à l’honneur : la Colombie, huit ans après le Brésil. À l’initiative des présidents François Hollande et Juan Santos, elle a démarré par la présence française en Colombie de décembre 2016 à juillet 2017 suivie de la présence colombienne en France de juin à décembre 2017.

Pour un pays, une année croisée est, à la fois, une vitrine formidable qui rend compte de la richesse créative actuelle et traditionnelle de la nation et un instrument de dialogue entre deux modèles culturels. C’est également un éclairage précieux sur les politiques publiques d’un pays et sur son modèle de représentation, un indicateur sur sa façon de se voir et de se mettre en scène. Dans ce contexte, il est étonnant de constater que personne initialement n’ait perçu le paradoxe d’organiser une délégation littéraire uniquement composée d’auteurs hommes.

Mais revenons à l’origine de la polémique, qui a agité durant plusieurs semaines les médias et le secteur littéraire en Colombie, alors qu’en France la controverse n’a pas existé. Parmi toutes les activités planifiées en France, dans le domaine littéraire, était organisée une rencontre à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris le 15 novembre 2017. La délégation se composait des écrivains William Ospina, Juan Cárdenas, Sinar Alvarado, Pablo Montoya, Octavio Escobar Giraldo, Luis Noriega, Jorge Franco, José Zuleta Ortiz, Juan Álvarez et Jorge Aristizábal Gáfaro, soit une programmation composée de dix hommes et d’aucune femme. C’est une constatation objective, mais qui ne concerne que cet événement particulier ; ce fut en tout cas suffisant pour qu’un certain nombre de personnes y voient la preuve éclatante de la discrimination envers les femmes écrivains en Colombie. C’est un sujet d’autant plus sensible que, comme nous le rappelions, il s’agit de « donner à voir » la culture et que, dans ce cas, on peut en déduire que les promoteurs des lettres colombiennes ne les considèrent que dans leur version masculine ou, pire encore, pensent que seuls les écrivains hommes sont dignes d’être exportables pour l’exigeant public français. Suite à la découverte du programme, le 7 novembre, un groupe composé de 42 auteurs femmes envoie un manifeste à la revue culturelle Arcadia intitulé « En Colombie, il existe des femmes écrivains ». Les signataires manifestent leur indignation considérant « qu’il est intolérable qu’aujourd’hui encore Colombie on organise des événements sans inclure de femmes »[3]. Suit une série de questions sur les critères de sélection pour la composition de la délégation. Yolanda Reyes, romancière reconnue traduite en plusieurs langues dont le français, à l’initiative du texte, en écrit un second tout de suite après, rappelant que comme femmes écrivains « elles ont le droit de voir leurs œuvres lues, connues et considérées dans les mêmes conditions par les comités responsables de la sélection des œuvres qui sont invitées à participer dans les salons du livre et autres rencontres culturelles ».

Arcadia, de son côté, rappelle qu’il existe un incident similaire, Bogota 39 : cet événement programmé pour janvier 2018 ne comptera aucune femme écrivain, alors que son concept est de réunir les meilleurs écrivains de fiction de moins de 40 ans d’Amérique latine ! Si la similitude des situations laisse penser que l’invisibilité des artistes femmes est un problème de société réel, la charge est moins dure contre Bogota 39 car c’est un événement privé alors que l’année croisée est organisée par une institution publique. Devant l’insistance de ce collectif, réuni également en chat de Whatsapp avec plus de 50 personnes, et le questionnement sur l’usage des fonds publics, la ministre de la Culture, Mariana Garcès[4], s’est vue contrainte à fournir une réplique afin de soutenir publiquement la commission organisatrice qu’elle préside. En termes de communication politique, le moins que l’on puisse dire, c’est que le ministère n’a pas fait preuve de grand talent de persuasion en s’empêtrant dans des explications poussives et somme toute assez « domestiques ».

Les raisons invoquées ont été, dans un premier temps, qu’il n’y a pas eu d’appel à participation ni de critères de sélection, ce qui laisse songeur sur la programmation et la planification et par conséquent sur les conditions d’attribution des fonds publics. Ensuite, l’argument avancé était qu’il était impératif d’avoir été traduit préalablement en français, argument qui n’a pas résisté longtemps puisque certaines œuvres de femmes sont traduites en français, ce qui ne leur a pas cependant permis de faire partie de la délégation officielle. De plus, au-delà d’un possible manque de rigueur dans l’information, on peut légitimement se demander si l’un des objectifs des années croisées n’est pas justement de promouvoir de nouveaux créateurs, notamment en favorisant la traduction de leurs textes. Sous la pression, la ministre a insisté sur le fait que, lors des nombreuses réunions préparatoires entre les délégations, les éditeurs français ont fait leur choix, montrant de l’intérêt essentiellement pour les œuvres écrites par des hommes. Un des arguments les plus maladroits a été de mentionner que certaines des signataires étaient invitées en France. D’abord, dans le détail, il se trouve qu’elles ne l’étaient pas par le ministère (sinon par des maisons d’éditions, des universités, des mairies, etc.), mais en plus, c’était situer le débat sur le terrain clientéliste et le mépris, en insinuant qu’il s’agissait d’obtenir un billet d’avion – autrement dit de répondre individuellement à un conflit qui est, par essence, collectif.

Enfin, et c’est probablement par là qu’il aurait fallu commencer, la ministre a donné une vision plus globale de la programmation en évoquant d’autres événements littéraires, comme à Toulouse, où toute la délégation était féminine. Dans l’évocation détaillée du fameux événement à l’Arsenal, on tenta aussi d’expliquer qu’un seul intervenant était prévu (une conférence de Pablo Montoya sur son livre Voyage à Montaigne et une évocation des regards croisés…), les autres écrivains étant présents car à Paris à ce moment-là. De plus, la mise en valeur posthume de l’œuvre d’Emma Reyes, à travers la lecture de Lettres de mon enfance par sa traductrice Alexandra Carrasco, était bien la preuve du souci d’équité de la part du ministère. Sans parler de l’intervention de Consuelo Gaitán, directrice de la Bibliothèque nationale de Colombie, institution co-organisatrice, qui s’est défendue, sans finesse, déclarant dans la presse à propos de l’activité à l’Arsenal : « Moi je vais parler, moi qui suis une femme et la directrice de la Bibliothèque nationale »[5]. Parallèlement, certains collègues de la délégation officielle ont soutenu la démarche. Par solidarité, Juan Alvarez a souhaité transférer son invitation à une collègue ; face au refus du ministère, il a annulé son voyage, ce qu’avait fait également Juan Cardenas. Sinar Alvarado a demandé de pouvoir lire des fragments de textes d’auteurs femmes : même refus, même annulation. Jorge Franco a fait, de son côté, des déclarations en accord avec le Manifeste.

Par presse interposée, les deux camps se sont livrés à un décompte des invités, entre ceux qui étaient sur place, ceux qui avaient refusé, ceux qui étaient invités par d’autres, bref ces échanges ont laissé une impression de règlements de compte mesquins, entre remise en question de la qualité des demandeuses et incertitudes sur la manière de travailler du ministère pour les événements à l’étranger. D’ailleurs, il n’a pas manqué de voix pour dire que l’absence de talent ne pouvait être compensée par une loi des quotas… De même, le fait que l’une des initiatrices et voix des femmes écrivains soit Carolina Sanim a été aussi monté en épingle compte tenu de la réputation sulfureuse et polémique de cette auteur : diplômée de Yale en littérature espagnole et portugaise, elle a été expulsée (puis réintégrée mais n’est pas revenue) de l’Université de Los Andes où elle enseignait pour le ton au vitriol de ses propos sur les réseaux sociaux, notamment sur la communauté universitaire. C’est d’ailleurs l’aspect intéressant de ce débat, à savoir à quel point, au-delà des circonstances, il met à nu des relations de pouvoir et des non-dits sur la légitimité. Aucune des femmes n’a exigé de quotas, sinon une reconnaissance à la production, les signataires du manifeste ayant toutes des livres publiés, reçu des prix et, pour un certain nombre, sont traduites.

Quant à l’affirmation de la ministre, selon laquelle le ministère a de toute façon mis sur place des publications plutôt que des auteurs femmes en chair et en os – démarche bien plus significative selon elle pour la diffusion des œuvres –, il s’est trouvé là aussi une détractrice à ces propos, en la personne de Myriam Montoya, poétesse colombienne installée depuis de nombreuses années en France et directrice de la maison d’édition L’Oreille au Loup. Elle a tenu à mettre en évidence les mécanismes internes : les personnes envoient leur proposition et, grâce à la validation octroyée par la commission mixte, l’ouvrage peut apposer le label de l’année croisée, sans que celui-ci ne soit accompagné d’aucun financement. Dans ces conditions, L’Oreille au Loup publie une Anthologie de poésie colombienne du XXIe siècle, dans laquelle on compte 60 auteurs (30 femmes, 30 hommes), et décide de compléter son effort par la réédition d’une autre anthologie, sans que cela n’apparaisse dans la programmation officielle. L’argument du ministère est donc particulièrement contre-productif et Myriam Montoya d’ajouter: « À travers cette lettre ouverte, je me joins aux protestations des poétesses et femmes écrivains colombiennes qui se sentent exclues et marginalisées de l’événement organisé à Paris et de la programmation qui clôt l’année d’échanges et coopération entre la Colombie et la France 2017. Comment pouvons-nous accepter et permettre qu’en plein XXIe siècle, après toutes les luttes et les conquêtes qu’ont obtenues les femmes dans le monde, en Colombie les représentants officiels des politiques et des organisations culturelles soient les premiers à perpétuer cette pratique d’exclusion, qui est une preuve tangible du retard des mentalités, et une évidence du peu d’évolution spirituelle et sociale dans laquelle se retrouve soumis notre pays ? ». Elle conclut en disant que c’est « un précédent qui, je l’espère, obligera à (...) être conséquents et respectueux avec les conquêtes émancipatrices et irréversibles de la modernité, l’une d’entre elles étant de concéder à la femme son espace et sa place dans la société, en tant qu’être de création ».

On voit bien à travers l’insistance dans la succession d’articles que les romancières ont choisi un événement en lui-même pas forcément significatif pour le transformer en symbole d’une histoire qui se répète. Car malgré les efforts systématiques de dénonciation des inégalités, non seulement en Colombie mais dans le monde entier, on ne peut être que consterné par l’absence non seulement de prise de conscience des autorités, sinon par leur manque de discernement politique et communicationnel. Le débat sur la place des femmes notamment dans le champ culturel est assez nouveau, mais les chiffres, difficiles à trouver (ce qui n’est pas bon signe), sont affligeants. Si les femmes occupent une part importante comme créatrices et en tant que public, elles ont du mal à exister au sein des institutions culturelles : lors des festivals de musique en 2016-2017 en Amérique latine, environ 80 % des scènes sont occupées exclusivement par des hommes. Elles sont également peu récompensées : par exemple, au Festival international de cinéma de Mar del Plata en Argentine, les nominés pour le meilleur film sont à 92 % des hommes[6]. Un état de fait qui a certainement à voir avec le fait que les femmes qui dirigent un espace culturel ou un collectif sont minoritaires : 97 % des chefs d’orchestre au monde sont des hommes[7] ! Dans ce panorama peu enthousiasmant, le secteur littéraire est probablement le plus visiblement revendicatif par sa nature même de maîtrise du discours. En général sur le continent et en Colombie en particulier, le monde éditorial, ces dernières années, s’est ouvert à la diversité poussé entre autres par une présence, chaque fois, plus importante d’éditeurs indépendants qui donnent leur chance à de nouvelles voix.

Finalement la polémique, et c’était probablement l’une des intentions initiales, a obtenu ce qu’elle dénonçait : faire entendre les femmes écrivains et générer un débat, même si sur la photo finale, il n’y avait que des hommes, car les faits auront été résistants aux explications. Il est paradoxal que deux femmes, la ministre de la Culture et la directrice de la Bibliothèque nationale, qui par leurs responsabilités pourraient être la preuve d’avancées dans le domaine, n’aient pas réagi, voire aient répondu assez violemment. Elles montrent par là que considérer qu’une femme, par ce qu’elle est, est davantage sensible aux inégalités entre les sexes et/ou est automatiquement féministe est un argument complètement fallacieux. D’abord parce qu’il est souvent plus judicieux de copier les méthodes du plus fort pour s’abriter à l’ombre de son pouvoir, mais aussi parce que l’histoire des luttes montre que c’est aussi grâce à ceux qui défendent une situation dont ils ne souffrent pas personnellement que les combats ont abouti.

Quant à imaginer que la faute en reviendrait aux éditeurs français qui n’ont choisi que des hommes écrivains, face à un comité colombien peu vigilant, ce serait laisser penser que le monde des arts est aussi machiste hors du continent qui l’a vu naître…

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