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Francois Mitterrand en meeting : Grenoble, 16 avril 1981

10/05/2021 2’
Pierre-Emmanuel Guigo Pierre-Emmanuel Guigo
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C’est un document unique qui a été mis au jour dans les archives audiovisuelles du Parti socialiste conservées par la Fondation. Les meetings politiques n’ont rien d’inconnu, ils ont d’ailleurs donné lieu à de nombreuses études. Mais rares sont les archives d’un meeting presque disponible dans son intégralité pour cette époque. Les enregistrements télévisés sont en général assez courts. Ils ne permettent pas de restituer, contrairement à cette archive, l’expérience de l’assistance à un meeting et son engouement.

 

Ce discours date du 16 avril 1981, à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle.

C’est la deuxième fois que François Mitterrand vient à Grenoble durant cette campagne. La ville constitue en effet un des piliers du socialisme, notamment depuis la victoire de Hubert Dubedout en 1965. Ce dernier, ainsi que Michel Rocard, précède le candidat pour « chauffer la salle ». On entend aussi au début de l’extrait le Changer la vie composé par Mikis Theodorakis, devenu l’hymne du Parti socialiste en 1977. La rose que le candidat tient à la main au début du meeting rappelle aussi le symbole dont s’est doté le parti depuis 1971. 

Comme l’indique François Mitterrand au début, ce n’est pas son premier meeting de la journée, il est déjà intervenu plus tôt à Clermont-Ferrand. Ceci explique sans doute sa mine fatiguée au début de l’intervention et ses paupières papillonnantes et sensibles à la lumière. Il monte pourtant peu à peu en intensité et en implication.

On retrouve bien entendu l’art du verbe tellement apprécié de François Mitterrand. En bon rhétoricien, il annonce un plan (cinq thèmes : le chômage, l’homme et la machine, l’homme et la planète, l’homme face à lui-même, l’homme et la nature), la durée de son intervention et ne respectera dans son discours ni l’un, ni l’autre. Il aborde en réalité bien plus de thèmes, évoquant le chômage, les inégalités, le Tiers-monde, la communication, l’immigration. Sans notes, le candidat enchaîne plutôt les idées, sans véritable fil dans son discours, sinon la lutte contre le chômage, l’amélioration des conditions des travailleurs et la défense de l’humanisme et du cadre de vie contre la machine et l’anomie sociale. Beaucoup plus que le programme du PS, élaboré en 1980, et largement inspiré du programme commun de la gauche de 1972, c’est la défense de l’homme face au marché, aux techniques que défend ici François Mitterrand, voulant s’adresser bien au-delà du seul électorat socialiste. À plusieurs reprises dans son discours, il se place d’ailleurs dans la position des sceptiques face à sa candidature pour mieux repousser d’un revers les arguments de ceux qui auraient peur d’une arrivée des socialistes au pouvoir.

Beaucoup plus que l’organisation de son discours, c’est la passion qu’utilise François Mitterrand qui fait ici recette, et qu’il oppose à la froideur de Valéry Giscard d’Estaing, candidat de « la mathématique ». Il sait rappeler le souvenir glorieux des luttes sociales du XIXe siècle, s’appuyer sur la légende du Front populaire pour engendrer des applaudissements vifs. Il rend aussi hommage à plusieurs reprises aux militants socialistes, aux organisateurs, à ses conseillers, voulant définitivement tuer l’image d’un homme seul.

François Mitterrand alterne ici aussi les envolées lyriques. Il sait mieux que personne changer de registre de langage en passant d’un langage populaire – « cul par-dessus tête » – à des références élitistes comme la diplomatie de Talleyrand ou le génie de Pic de la Mirandole.

La force de François Mitterrand en meeting, c’est aussi sa communication non verbale. Il ne s’appuie pas seulement sur le pupitre, mais s’allonge véritablement sur ce dernier, tendant ses mains vers l’assistance, ce qui contribue encore à renforcer son implication. Ses mains jouent aussi un rôle essentiel dans son discours, se croisant et se décroisant en permanence. Ce sont elles qu’il frotte au commencement, avant d’alterner les cercles de ces doigts pour préciser des choses, ou le doigt pointé lorsqu’il accuse le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing.

Cette archive unique nous replonge donc dans l’atmosphère de cette campagne à un moment où les sondages tournent et rendent de plus en plus crédible la victoire du candidat socialiste.

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