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Immersion dans la France confinée : épisode 2

02/04/2020 7’
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La Fondation a lancé depuis le début du confinement avec Le Point et l’Ifop un dispositif inédit pour suivre un groupe de trente Français – hommes et femmes, âgés de 20 à 75 ans, répartis sur l’ensemble du territoire national – dans leur vie quotidienne, les faire réagir à l’actualité et à l’évolution de la pandémie, et voir comment ils s’organisent dans les multiples aspects de leur vie. Jérôme Fourquet et Marie Gariazzo livrent ici le deuxième épisode de ce journal de confinement.

« J’ai peur de mourir »

Depuis une semaine, l’angoisse semble être montée d’un cran : « En dix jours, je suis passé de l’indifférence à la peur ». Malgré le repli sur soi et le respect du confinement, personne ne se sent à l’abri, ni épargné des risques de contamination dans son foyer. Le confinement dans nos environnements familiers, même s’il est difficile à vivre, peut avoir cela de doux qu’il permet d’évacuer par moment la menace, de continuer à avoir un semblant de vie normale, seul, en couple, avec ses parents ou ses enfants… jusqu’à ce que l’angoisse se rappelle à nous, « surtout en fin de journée », nous disent plusieurs participants. Les propos recueillis trahissent cette peur intermittente mais latente pour soi et ses proches. Ils témoignent de « ces moments d’angoisse » qui ponctuent les longues journées de confinement. Au décompte des personnes en réanimation et des décès journaliers particulièrement angoissants martelés en boucle sur les chaînes d’information en continu, s’ajoute le décompte des jours censés nous éloigner individuellement de la menace : « mardi prochain, ça fera quinze jours que nous sommes confinés, si je n’ai pas de symptôme, c’est que je ne suis pas contaminée » ; « normalement, j’ai lu qu’on déclarait les symptômes au bout de cinq ou sept jours, donc, pour l’instant tout va bien ». La peur s’est invitée partout, même chez ceux qui ont mis du temps à réagir ou tout simplement à croire à l’ampleur de cette crise sanitaire. D’après un sondage Ifop réalisé du 21 au 23 mars 2020, 81 % des Français ont déjà éprouvé la peur de perdre un proche du fait du virus et 62 % de perdre eux-mêmes la vie à cause de cette épidémie. Cette peur de mourir culmine dans le Grand Est, région la plus touchée (69 %), mais est également présente dans des proportions impressionnantes en Bretagne (54 %) ou en Pays-de-la-Loire (58 %), régions encore plutôt préservées. Que même dans les territoires aujourd’hui les plus épargnés, la peur de mourir soit si répandue nous rapproche effectivement d’un climat psychologique et d’un état de l’opinion qui s’apparentent à ceux prévalant en période de guerre.

Ce qui paraissait lointain est devenu subitement très proche. Ce qui s’apparentait à une « grippette » fragilisant les patients à risque est devenu un virus, véritable « tueur en série », n’agissant pas toujours selon le même mode opératoire, générant une multitude de symptômes et d’aggravations possibles de la maladie. Un virus pouvant frapper partout, de façon invisible et imprévisible. L’impuissance ressentie face à ce tableau ne fait qu’augmenter la peur d’être contaminé ou de contaminer les autres et surtout la peur de mourir ou de voir mourir ses proches : « avec mes proches, nous parlons principalement de la présence de potentiels symptômes du virus, en somme de notre santé. C’est le premier sujet à chaque fois », nous dit Tristan, 20 ans, qui habite Montpellier. Cette angoisse est forcément décuplée lorsque l’on connaît des proches contaminés ou lorsque la maladie se déclare à l’intérieur du foyer, comme c’est le cas chez Anne, dont le mari médecin vient d’être testé positif. Cette inquiétude est aussi plus vive chez ceux qui continuent de travailler « la boule au ventre » dehors, de l’autre côté de nos murs confinés. Ainsi, si l’épidémie a littéralement saturé les écrans et les ondes depuis plusieurs semaines, nourrissant un bruit de fond permanent et obsédant, il a également pris possession de la vie quotidienne (voire intime) de nos concitoyens et s’est installé, tel un occupant, au cœur de leurs conversations comme de leurs pensées.

« Avec ma femme, nous ne nous embrassons plus »

Face à cet ennemi invisible et totalement imprévisible, la tendance générale est au respect des règles en matière de confinement et à l’application des désormais célèbres gestes barrières. Signe d’une prise de conscience de la gravité de la menace, étant sans doute intervenue à la suite des multiples prises de parole présidentielles et gouvernementales, les gestes quotidiens et routiniers ont changé du tout au tout en l’espace de quelques semaines seulement. Le 5 mars 2020, seuls 15 % des Français évitaient systématiquement de serrer la main pour saluer des personnes connues, cette proportion est désormais de 90 % (enquête réalisée du 21 au 23 mars 2020). Autre marque de la sociabilité à la française, la bise a quasiment disparu de notre quotidien : 86 % des sondés s’y refusent systématiquement contre seulement 9 %, quinze jours tôt.

Certains des participants de notre communauté appliquent même les gestes barrières de façon quasi-obsessionnelle, s’abîmant les mains à force de se les laver, nettoyant régulièrement toutes les surfaces exposées, les vêtements et chaussures, allant même jusqu’à observer les règles de distanciation sociale à l’intérieur du foyer : « avec ma femme, nous ne nous embrassons plus », nous dit Hubert, âgé de 68 ans, qui vit à Orléans. Au-delà du confinement, ce « combat » hygiéniste semble être le seul moyen d’agir à son niveau pour diminuer les risques. Sylvie, 56 ans, nantaise, nous raconte qu’elle a « commencé à relaver tout (son) linge : programme rapide 30° avec du vinaigre blanc ajouté à la lessive en poudre. Les manteaux, écharpes... tout y passe. Désinfection de (ses) poignées de porte, téléphone. Tri et nettoyage dans les placards, nettoyage des vitres, portes... ».

Pour les plus inquiets, les courses constituent un moment particulièrement compliqué voire risqué. Elles n’ont plus le goût de liberté qu’elles pouvaient avoir au début du confinement, d’où la tendance à les espacer de plus en plus, à recourir au drive, à la livraison à domicile et à prendre de grandes précautions. « Au retour des courses : laisser les chaussures à l’extérieur, mettre les vêtements à laver, jeter les gants ou les nettoyer à la javel, pour les achats : enlever les emballages qui ne sont pas nécessaires, les mettre dans un bac spécial et nettoyer ceux qui ne peuvent pas être enlevés, nettoyer les légumes et les fruits non protégés. Rangement dans le frigidaire un peu plus tard », nous explique Maryvonne, 70 ans, qui habite Théhillac, village situé aux confins du Morbihan et de la Loire-Atlantique, zone pourtant loin d’être la plus frappée par l’épidémie.

C’est bien souvent pour faire face à cette angoisse, plutôt qu’à l’ennui, que des stratégies se mettent en place dans l’organisation du quotidien, dont le rapport au temps et à l’espace se voit totalement redéfini par le confinement. Certains nettoient, trient placards et bibliothèques, déménagent les meubles pour modifier l’espace, d’autres cuisinent, avouent manger un peu plus qu’il ne faut, beaucoup organisent des apéros ou des e-aperos par WhatsApp, Zoom ou Skype, avouent boire un peu plus qu’il ne faut... Chacun essaie de trouver dans ces rituels un moment de plaisir ou de détente pour « essayer de penser à autre chose ».

  • « Je reste chez moi et m’occupe comme je peux en faisant quelques petits travaux que je n’avais pas forcément le temps de faire avant avec mon travail. J’ai repeint mon salon et la chambre de mes filles » (Nabil, 39 ans, Wattignies) ;
  • « Préparation du repas pour 12h, je décide de faire une tarte tomate-thon-chèvre. Je n’ai jamais autant cuisiné, tout ça aura le mérite de m’apprendre à cuisiner » (Marc, 45 ans, Châteauneuf-les-Martigues) ;
  • « Aujourd’hui, j’ai fait de vraies courses, j’en profite pour prendre des produits que j’adore, du fromage, du jambon à la découpe, des crevettes, des noix de Saint-Jacques, je ne regarde pas forcément le prix, je m’en fous, c’est la seule chose que je peux acheter, la nourriture, mon plaisir (…) Mon alimentation a changé depuis le confinement, je mange par anxiété sans félicité, juste pour combler mon angoisse, j’espère me ressaisir assez rapidement, de toutes façons, la boulangerie à côté de mon travail a fermé hier pour manque de clients, les pauvres, quelle tristesse ! » (Gaëlle, 30 ans, Chamonix).

Prendre du recul face à l’avalanche d’informations anxiogènes et essayer de penser l’après

Après plus de dix jours de confinement, le désir de suivre l’évolution de la situation reste toujours aussi vif : quand surviendra le pic épidémique et quelle sera son ampleur ? Est-ce que le système de santé va « tenir » ? En attendant « la vague », on écoute les analyses, les hypothèses, on se compare aux autres pays et, bien sûr, on suit avec assiduité les points quotidiens de Jérôme Salomon. Mais, après avoir surconsommé multiples sources d’information (TV, radio, réseaux sociaux, etc.), partagé de nombreux articles, vidéos ou podcasts, certains ont décidé d’éteindre ce flux d’information, dans lequel le coronavirus occupe tout l’espace de façon très anxiogène. « En fin d’aprem, après avoir arrêté la télé et les autres sources d’information, nous avions presqu’oublié la situation de confinement », raconte Camille, 35 ans, habitant dans l’agglomération de Nantes.

Dans ce « nuage informationnel », pour reprendre les termes d’Edgar Morin, qui prend des allures de tempête, les confinés sont nombreux à nous confier ne plus s’attarder sur les « polémiques inutiles », à se méfier des réseaux sociaux et à privilégier les analyses de fond pour « prendre du recul ». Ainsi, aux « gestes barrières » qui visent à freiner la propagation de l’épidémie s’ajoutent désormais des comportements d’« hygiène médiatique » pour se préserver du stress de l’actualité, mais également des fake news, des rumeurs alarmantes ou complotistes. On notera à ce propos que selon une enquête de la Fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy Watch réalisée par l’Ifop[1], si une nette majorité de Français (57 %) souscrit à l’énoncé selon lequel le Covid-19 est apparu de manière naturelle, ils sont toutefois plus d’un sur quatre (26 %) à estimer qu’il a au contraire été conçu en laboratoire soit de façon intentionnelle (17 %) soit de manière accidentelle (9 %).

Passées la sidération du début et la nécessité de mesurer l’ampleur de la menace, les besoins en termes d’information se tournent vers davantage d’analyse ou de réflexion sur nos sociétés et leur devenir, afin de ne pas rester collé, totalement impuissant, au nombre de morts qui ne fait qu’augmenter… mais aussi, parce qu’on veut croire que « cette crise servira à quelque chose » : « ce qui me rend optimiste, c’est qu’on en sortira grandi et différent. Notre rapport à la vie va changer. On fera, je l’espère, plus attention à la nature, à ceux qui nous entourent, aux autres », nous dit Gaëlle, 30 ans, qui vit à Chamonix. Car, loin derrière le drame humain qui se joue aujourd’hui, il y a aussi les angoisses de l’après : à quoi ressemblera la France et le monde quand nous rouvrirons nos portes ? Bien sûr, pour l’heure il est d’abord question de répondre à l’urgence, de soigner les malades et « d’aplatir la courbe ». « L’économie passe au second plan. On voit bien que tout déraille, le pétrole, la bourse... mais bon la bourse ou la vie ? La santé avant tout », pense Arnaud, 38 ans, vivant à Saint-Denis. Les propos recueillis témoignent des questions que beaucoup se posent à propos de l’avenir économique du pays et des perspectives d’emploi pour leurs proches ou pour eux-mêmes. Ceux qui continuent de travailler dehors, comme Philippe traversant le centre-ville de Dijon tous les matins, s’inquiètent des premiers signes de l’impact économique du virus : « je vois des ’fermetures définitives’, ‘bail à céder’, j’ai peur d’en croiser de plus en plus (…) il ne faudrait pas que la France se retrouve dans la situation de 1929 ».

Les exercices d’anticipation sont délicats dans cette période confuse, mais pour autant, plusieurs confinés souhaitent que cette crise soit un réel signal d’alarme pour nos États dont on découvre avec angoisse qu’ils sont totalement faillibles. Si la sidération liée au confinement, avec son lot d’images marquantes, de villes désertes partout dans le monde, est en train de s’émousser, il en est une autre, qui risque en revanche de gonfler : celle de voir des pays « forts » et « riches » comme la France dépassés, démunis, incapables de fournir en masse les protections nécessaires aux soignants pour agir et lutter contre la pandémie… comme s’il suffisait de se croire fort pour éloigner la menace. Le 15 mars 2020, jour du premier tour des municipales et 48 heures avant la mise en place du confinement, 54 % des sondés adhéraient encore à l’idée que « le gouvernement donnait tous les moyens aux infrastructures et aux professionnels de santé pour lutter contre le virus ». Face aux scènes des services de réanimation débordés et aux témoignages de plus en plus en nombreux de médecins ou d’infirmières se plaignant d’un manque criant de masques, de gel hydro-alcoolique puis de tests de dépistage, l’opinion a basculé dans le reproche et l’incrédulité face au chaos sanitaire. Ainsi, selon un sondage effectué les 26 et 27 mars 2020, soit à peine dix jours plus tard, ils n’étaient plus que 34 % (soit une chute de 20 points) à partager ce jugement. Le besoin de comprendre est immense : pourquoi cette étonnante pénurie de masques dans un pays développé comme la France ? Pourquoi ce sentiment d’impréparation face au caractère pourtant « inexorable » de l’épidémie ? « Quand on vit en France on pense que ce genre de chose est impossible, et là on découvre que l’hôpital est à l’abandon, on se dit qu’on est vraiment sur le fil du rasoir ! », résume Jean-Louis, 58 ans, vivant à Paris.

Emmanuel Macron a comparé notre situation à celle d’une guerre. Si l’on file la métaphore, beaucoup de concitoyens éprouvent actuellement la même stupéfaction et le même abattement que ceux magnifiquement décrits par Marc Bloch dans son livre L’étrange défaite[2], lorsque l’armée française, réputée la plus puissante du monde, s’effondra en seulement quelques semaines sous les coups de boutoir des Panzerdivisionen. De la même manière, nos participants, et plus généralement les Français, se demandent comment notre système de santé, lui aussi réputé comme étant l’un des plus performants au monde, se retrouve au bord du collapse face à un virus. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment est-ce possible qu’un grand pays comme la France ait été pris totalement au dépourvu ? Et si comme dans le livre de Marc Bloch, le courage et l’abnégation des fantassins, aujourd’hui en blouse blanche, forcent le respect, la responsabilité du commandement en chef et de ceux qui ont défini la stratégie semble engagée…

L’heure n’est pas encore au bilan, loin de là. Nicolas, parisien de 23 ans, pense « qu’au vu de la situation, chacun doit s’en remettre à nos dirigeants pour sortir de cette crise. Il sera temps plus tard de faire le point sur les décisions prises mais pour l’instant, chacun doit faire confiance. » Cependant, plus l’épidémie progresse, plus le confinement se prolonge, plus les critiques sur le manque d’anticipation de la France se font fortes. Les enquêtes quantitatives confirment que l’idée d’un manque de réactivité ne cesse de gagner du terrain dans l’opinion au fur et à mesure que l’épidémie se propage sur le terrain. À la fin du mois de janvier 2020, 59 % des Français estimaient ainsi que le gouvernement avait réagi rapidement face à la crise. Ce niveau est ensuite tombé à 48 % un mois plus tard dans un sondage réalisé (27 et 28 février 2020) au lendemain du premier décès français lié au Covid-19. Avec l’annonce de la fermeture des écoles et de mesures de mobilisations importantes, le gouvernement a freiné cette érosion de son image dans l’opinion, 43 % (soit seulement une baisse de cinq points) partageaient l’idée selon laquelle il avait réagi rapidement dans une enquête réalisée le 15 mars 2020, lors du premier tour des municipales.

La mise en place jugée tardive du confinement et l’augmentation rapide du nombre de décès ont amplifié cette dynamique d’opinion, le score chutant à 29 % les 19-20 mars 2020 puis à 26 % une semaine plus tard. Cette relecture de la gestion gouvernementale aux mois de janvier et février derniers risque de laisser des traces, avec comme point de cristallisation le maintien du premier tour des élections municipales… qui constitue pour certains un nouveau témoignage de la déconnexion des politiques. Cette décision comme l’effet déstabilisant sur notre système de santé de « la vague du tsunami », pour reprendre la formule employée par l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn, entament rapidement la crédibilité de l’exécutif. Les 19 et 20 mars 2020, quelques jours après l’instauration du confinement, 55 % des Français faisaient confiance au gouvernement pour faire face efficacement au coronavirus, cette proportion n’était plus que de 44 % une semaine plus tard...

« Avec cette crise, on se rend compte de notre dépendance à des pays lointains »

En filigrane, une autre question émerge : et si la France n’était plus vraiment dans le camp des pays riches ? C’est une impression diffuse, exprimée de façon discrète, mais pourtant bien présente. Les initiatives parfois spectaculaires conduites par certains pays étrangers pour lutter contre l’épidémie interrogent sur notre propre capacité de réaction. Tout comme Arnaud, un trentenaire de Saint-Denis, ils sont plusieurs à nous faire part de leur admiration concernant la « construction incroyablement rapide » d’hôpitaux en Chine dont nous avons tous vu les images, ainsi que « le port systématique des masques par toute la population ». La comparaison est douloureuse. C’est d’ailleurs ce même pays qui apparaît aujourd’hui comme la clé d’une amélioration de la situation en France avec la mise en place d’un pont aérien destiné à solutionner notre pénurie de matériel. Finalement, la crise que nous traversons est l’occasion pour beaucoup de se questionner sur la place et le statut de la France dans le monde : sommes-nous toujours une grande puissance ? La question est posée, la réponse définitive attendra probablement l’issue de la crise économique annoncée. Quoiqu’il en soit, on devine que pour beaucoup, les grandes épidémies n’étaient plus supposées s’inviter dans les pays développés d’Occident, elles devaient rester des événements historiques relatés dans les manuels d’histoire, ou des fléaux contemporains que nous pouvions parfois aider à endiguer dans certains pays lointains et, il faut bien l’avouer, faisant souvent partie des pays en voie de développement.

« Nous sommes ensemble mais isolés »

Par ailleurs, si la peur est collective, cette crise a cela de particulier qu’elle fait de chacun de nous une éventuelle victime en même temps qu’un potentiel bourreau, ce qui génère une certaine défiance presqu’involontaire les uns vis-à-vis des autres. En ce sens, pour reprendre les termes de la philosophe Claire Marin, « il ne s’agit pas d’une guerre parce qu’il n’y a pas d’ennemi »[3]. Les verbatims demeurent nombreux sur « les autres » qui continuent de ne pas respecter les règles de confinement, qui n’observent pas la bonne distance dans les supermarchés, rendus responsables de continuer à propager le virus.

  • « Tout le monde ne se plie pas aux règles et j’ai peur que le confinement dure plus longtemps que prévu, les morts sont de plus en plus nombreux et ça fait peur. Ce qui me rend pessimiste, c’est l’imbécilité de certains qui continuent à se promener au dehors comme si de rien n’était, se faisant du tort à eux et à leurs proches et à pas mal d’autres qui les côtoient ! » (Nadia, 63 ans, Paris) ; 
  • « Ce qui me choque, c’est l’individualisme de certains qui mettent des masques pour faire leurs courses alors que les soignants sont en manque. L’égoïsme de certains à continuer de se rassembler pour faire des soirées, des barbecues, et les magasins dévalisés… » (Lucile, 40 ans, Puteaux).

Tous confinés mais pas tous égaux face au confinement. L’épreuve est collective, mais elle se vit de façon séparée, distanciée, avec un repli sur la sphère privée, qui atteint son apogée… et dans des conditions qui réveillent de nombreuses lignes de fractures, entre ceux qui ont de l’espace et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui ont un travail et ceux qui n’en auront bientôt plus, entre ceux qui peuvent se protéger et ceux qui continuent d’être exposés, etc. Ce tableau vient en partie mettre à mal l’image d’une France qui ferait bloc, de façon unie, face à l’épidémie. Le confinement est prolongé jusqu’au 15 avril 2020 au moins, il ne s’agit plus d’une petite parenthèse. « On va maintenant rentrer dans le dur », nous dit Béatrice. Nous verrons alors si la dureté de l’épreuve renforce la solidarité ou les divisions.

Le dispositif : 

Communauté en ligne de 30 participants, avec des profils divers, en mixant :

  • les sexes,
  • les âges, 
  • les situations familiales (familles avec enfants en bas âge, familles avec adolescents, actifs célibataires ou en couple, personnes âgées seules, etc.),
  • les situations professionnelles (indépendants, salariés du public, du privé, des personnes qui continuent à travailler à l’extérieur et d’autres en télétravail complet, etc.) couplée avec la CSP,
  • les régions,
  • les situations de confinement (maison / appartement, présence d’une cour ou d’un jardin, etc. ; nombre de personnes par m2),
  • la sympathie partisane.

La plateforme que nous utilisons permet différentes modalités d’échange (en individuel, par sous-groupes, en collectif) ; elle permet d’insérer des vidéos pour travailler sur les interventions du président de la République par exemple, et offre également aux participants la possibilité de nous envoyer des photos, des vidéos, etc.

Cette plateforme permet donc de travailler sous le format journal de bord ou journal intime mais aussi de prévoir des moments d’échanges collectifs tous ensemble ou par sous-groupe. 

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