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Jaurès, les instituteurs, les institutrices et la République

01/11/2020 5’
Benoît Kermoal Benoît Kermoal
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L’article de Jean Jaurès intitulé « Aux instituteurs et institutrices » publié le 15 janvier 1888 dans La Dépêche de Toulouse a été lu lors de l’hommage national à Samuel Paty, enseignant assassiné le 16 octobre 2020 par un terroriste islamiste. Ce même texte doit être lu à nouveau après les vacances de la Toussaint dans tous les établissements scolaires de France lors d’un hommage solennel à ce professeur. 

Dans cet article, Jaurès, alors jeune député républicain, loue la mission des instituteurs et des institutrices en insistant sur le contenu qui doit être enseigné aux élèves : « Il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du Mal, de l’obscurité et de la mort. […] Voyez avec quelle facilité ils distinguent le Bien du Mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre au jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur[1] » L’actualité dramatique a permis de redécouvrir cet éloge de Jean Jaurès, qui a tout au long de sa carrière défendu l’école et les éducateurs. Cette note revient sur les liens entre ce grand tribun, fondateur du socialisme démocratique et républicain, et les instituteurs et institutrices[2].

Jean Jaurès est venu en politique dans le sillage des principes républicains défendus par Jules Ferry, auteur des lois scolaires des années 1880[3]. Depuis lors, il est un défenseur acharné de l’école publique et laïque et il accorde une grande importance au sort des éducateurs, ces fameux « hussards noirs » de la République qui ont permis la consolidation du régime en faisant de tous les Français des citoyens éduqués et alphabétisés. Pour le « leader » socialiste, ce sujet est crucial : éducateur lui-même puisqu’il fut professeur, il s’est intéressé durant toute son existence à l’école, aux élèves et à la pédagogie. Surtout, il rend de nombreux hommages aux instituteurs, mais aussi aux institutrices souvent oubliées, dont il fait l’armature d’une société future plus juste et plus égalitaire.

Jean Jaurès au service des instituteurs et des institutrices

Pour le dire en un mot, Jean Jaurès aime les instituteurs. Cet attachement est particulièrement visible lorsqu’il prend leur défense dans la presse et lorsqu’il condamne les changements brusques d’affectation dont ils sont victimes pour des raisons politiques. Il loue l’action des enseignants dès ses premières années d’action politique comme le montre ce texte publié dans La Dépêche en janvier 1888. Mais le député du Tarn défend également ces éducateurs à la Chambre, plus tard, lors des congrès de la SFIO ou lorsqu’il suit attentivement leur action corporative, le rôle de leurs amicales ou leurs tentatives de mise en place de structures syndicales[4].

Jean Jaurès n’a pas seulement pris le parti des instituteurs, il s’est à plusieurs reprises mis à leur service. Ainsi, à peine nommé professeur de philosophie au lycée d’Albi, alors qu’il est âgé de vingt-deux ans, il enseigne la littérature pendant quelques mois en 1882 à l’école normale d’instituteurs de la ville. Ses cours ont lieu très tôt le matin, de 6 à 7 heures, deux fois par semaine. On peut lire un témoignage d’un de ses élèves-maîtres bien plus tard dans L’Humanité durant la Grande Guerre : « Jaurès ne fut jamais en retard et lorsque encore mal éveillés nous pénétrions dans la salle de classe, il était déjà là, nous accueillant de son bienveillant sourire. [...] Parfois aussi, Jaurès se plaisait à redevenir élève. Il nous laissait le choix d’une leçon à préparer, à exposer ; il prenait notre place et nous grimpions sur la chaire. [...] La leçon terminée, la critique commençait douce, mesurée ; il comblait les lacunes, redressait les affirmations douteuses. Nous aimions sa critique ; elle était toujours pour nous un vrai réconfort et une précieuse direction[5]. »

Ce professeur, qui a marqué durablement ses élèves, a ensuite poursuivi son action en faveur des maîtres d’école : adjoint délégué à l’instruction publique à Toulouse à partir de 1890, il s’est attaché à résoudre de nombreux problèmes touchant à la mise en place de l’enseignement dans cette ville. Là encore, le jeune agrégé de philosophie n’hésite pas à se confronter à l’action concrète et à améliorer la condition des instituteurs en défendant tous les éducateurs, de l’instituteur à l’universitaire. C’est une particularité que l’on peut noter : brillant intellectuel, Jean Jaurès ne fait pas de distinction entre les pédagogues, quels que soient leur condition et leur public. Être éducateur est un tout, que l’on enseigne à de très jeunes enfants ou à des étudiants. Et si Jean Jaurès se passionne aussi pour la pédagogie, il prend un soin particulier à défendre l’école primaire, car elle constitue à ses yeux un tremplin pour que les enfants du peuple puissent trouver leur place dans une société encore très inégalitaire. C’est pourquoi le primaire est si important : il n’ignore pas les difficultés concrètes auxquelles sont confrontés les instituteurs et les institutrices et il pense avec conviction que l’école est le lieu de l’émancipation pour le peuple français. Il exprime ses idées sur le rôle de l’éducation dans son article de La Dépêche du 15 janvier 1888 : « Il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin […]. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde[6]. » De l’école peut naître une nouvelle société, c’est pourquoi ces hussards noirs de la République n’ont pas seulement une mission éducative, ils doivent jeter les bases d’une nouvelle humanité, plus instruite, plus portée sur la justice. Jean Jaurès ne voit pas de différence significative entre l’action éducative de ces maîtres et l’action des socialistes envers l’ensemble des classes populaires[7].

Les instituteurs au cœur du projet socialiste jaurésien

Le corps des instituteurs et institutrices – ils sont 120 000 en 1914 – est presque à l’apogée de son prestige à cette période. Pourtant, les instituteurs sont isolés face à un monde rural bien souvent hostile et, de plus, ils sont mal payés par rapport à d’autres professions. Ils disposent néanmoins d’un esprit de corps qui leur permet de jouer un rôle primordial dans la société française. Les institutrices sont également essentielles dans l’œuvre de la IIIe République et elles s’organisent également afin de revendiquer de meilleures conditions d’exercice, ce que Jean Jaurès défend à plusieurs reprises. Fervents républicains et patriotes, les « hussards noirs » évoqués par Charles Péguy sont également des acteurs clés de la vie locale, en étant par exemple secrétaires de mairie. Si ce sont des notables, ils disposent aussi d’un attachement fort à l’exercice de leur métier[8]. Marqués à gauche, même s’ils se montrent réfractaires pour bon nombre d’entre eux aux idées trop révolutionnaires, les instituteurs, comme le montrent Jacques Ozouf et Mona Ozouf dans leur ouvrage fondé sur des témoignages d’avant 1914, sont sensibles au socialisme : l’idéal jaurésien est partagé par de très nombreux maîtres d’école. Ils écrivent : « On peut donc parler, touchant la personne de Jaurès, d’une adoration religieuse[9]. » C’est pourquoi l’union entre eux et Jean Jaurès est aussi importante : fervents soutiens, les premiers portent l’idéal socialiste dans l’ensemble du territoire, en particulier dans les campagnes. Quant au second, le fait que son action politique soit de plus en plus reconnue par une grande partie des Français lui permet de donner de la voix pour que les problèmes de l’école et des éducateurs soient résolus.

Car la France des premières années de la IIIe République dispose d’un système d’enseignement inégalitaire : il y a, certes, l’existence de l’école privée, mais ce n’est pas là forcément le principal point négatif pour les socialistes. Plus problématique est la coexistence de deux systèmes scolaires distincts : d’un côté, un primaire destiné au peuple ; de l’autre, un secondaire qui est totalement indépendant. Il semble réservé avant tout à l’élite sociale, qui peut poursuivre des études supérieures. S’il existe des passerelles et si l’idée de méritocratie scolaire est bien réelle, en particulier grâce la présence d’élèves boursiers, les liens entre le primaire et le secondaire sont encore rares en 1914. Pour Jean Jaurès, un tel système inégalitaire se retrouve dans la stratification des enseignants et cela n’a pas lieu d’être ; son éditorial évoque la possibilité d’unifier l’ensemble de la famille des éducateurs : « J’ajoute qu’en faisant rentrer officiellement les instituteurs dans la “grande famille” universitaire, il rend plus sensible à tous la liaison, la nécessaire harmonie des trois ordres d’enseignement : et cela ne sera point sans conséquences. Mais que de problèmes de fond restent à résoudre ![10] »

Parmi ces problèmes à résoudre figure le nécessaire avènement pour Jean Jaurès d’une société plus juste, dotée certes d’un régime pleinement républicain, mais plus encore d’un régime socialiste. Cette espérance, les instituteurs et les institutrices doivent selon lui en être des piliers.

Le rôle social des éducateurs

À partir de 1905, Jean Jaurès collabore à La Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur qui offre une tribune non négligeable à son action militante. Publiée à 20 000 exemplaires toutes les semaines, elle est la voix des instituteurs qui se sont réunis en amicales et qui tentent à ce moment-là de se constituer en organisation syndicale, malgré les restrictions législatives. Elle est surtout marquée par l’idéologie socialiste, tout en étant une revue professionnelle dotée d’une copieuse partie pédagogique et corporative. Les articles de Jean Jaurès sont l’illustration de l’importance qu’il accorde à ce milieu professionnel dans l’action qu’il défend. Il donne une très grande place à l’éducation des plus jeunes et il souhaite absolument que les instituteurs puissent exercer leur métier dans de meilleures conditions. Mais il va au-delà : pour lui, les instituteurs, sensibles par nature à la question sociale puisqu’ils vivent parmi le peuple et ses enfants, sont un précieux moyen pour développer l’idéal socialiste et pour en propager les idées. C’est pourquoi, à de nombreuses reprises, le « leader » socialiste évoque le monde des maîtres dans ses interventions publiques[11]. Le but de l’école est de former des citoyens ; les instituteurs ne peuvent donc ignorer les conditions sociales de l’ensemble des Français. Plus encore, il faut que leur effort d’éducation soit porté par une philosophie politique globale. Pour lui, une telle philosophie ne peut qu’être le socialisme : c’est en effet cet idéal qui permet de donner du sens à l’action éducative. L’école pour Jean Jaurès est le lieu d’une nécessaire émancipation des plus jeunes par l’apprentissage de savoirs indispensables pour la suite de l’existence humaine. Mais une fois cet apprentissage effectué, l’œuvre d’émancipation ne s’arrête pas : l’élève devenu citoyen doit disposer d’autres outils pour s’opposer aux inégalités du monde et pour agir. Si l’école, grâce à l’action des instituteurs, a fourni les premiers éléments destinés à constituer une identité nouvelle, c’est aux socialistes de donner ensuite aux adultes les moyens d’obtenir une réelle émancipation politique et sociale. Cela ne fait pas pour autant de l’instituteur un propagandiste du socialisme, et Jean Jaurès s’insurge à plusieurs reprises contre une telle idée. Il faut amener le peuple au socialisme par l’action de la raison, non par la démagogie. Quelques mois avant sa mort, il résume sa position sur le rôle de l’école : « Il faut à l’école éviter tout sectarisme, aussi bien les formules d’avenir trop contraignantes, étroites et figées, que les formules mortes et tyranniques du passé […] l’école doit avant tout munir les enfants d’une méthode de l’habitude d’observer, de réfléchir, de penser par soi-même et de comprendre la solidarité comme l’ardente coopération de volontés libres et d’intelligences autonomes s’harmonisant les unes aux autres par la vertu de leur propre rythme[12]. » Jean Jaurès souligne fréquemment l’importance de la liberté de conscience et de la laïcité dans le projet éducatif que doit porter la république sociale. Ainsi, dans son discours à Lyon le 11 novembre 1900, il s’adresse plus particulièrement aux classes populaires en précisant que s’il faut donner « aux enfants pauvres les moyens de fréquenter les écoles laïques », il est également indispensable d’enseigner l’esprit critique : « il est trop commode d’apporter aux enfants, comme cela se passe dans l’enseignement de l’Église, des vérités morales toutes faites qu’on qualifie d’éternelles et d’immuables. Les conceptions morales ont évolué, elles aussi, et il ne faut point le cacher à l’enfant[13]. »

Le grand homme a porté durant toute sa vie un regard particulier sur les enseignants : éduquer était pour lui une mission cruciale dans le cadre d’une république sociale ayant pour but l’émancipation de tous les citoyens. Cette belle leçon jaurésienne est sans aucun doute à retenir pour notre présent et pour notre avenir.

 

 

Pour aller plus loin

Les interventions de Jaurès sur les questions d’éducation sont rassemblées dans cette anthologie :
Jean Jaurès, De l’éducation, édition établie par Catherine Moulin, Madeleine Rebérioux, Gilles Candar, Guy Dreux et Christian Laval, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2012.

Sur le rôle d’éducateur de Jaurès :
Maurice Dommanget, Jean Jaurès, Paris, éditions S.U.D.E.L., coll. « Les Grands Éducateurs socialistes », 1954.

Sur la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur :
Laurence Ruimy, « La Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 1890-1914 », Cahiers trimestriels Jean Jaurès, no 146, octobre-décembre 1997, pp. 17-28 (en ligne).

Sur l’histoire des instituteurs avant la Première Guerre mondiale :
Jacques Ozouf et Mona Ozouf, Véronique Aubert et Claire Steindecker (collab.), La République des instituteurs, Paris, Gallimard/ Seuil, coll. « Hautes Études », 1992.

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