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Jean-Jacques Goldman : réflexion sur un modèle d’engagement

10/04/2020 5’
Laurent-David Samama Laurent-David Samama
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Tour à tour machine à tubes, figure tutélaire, compagnon de route de la gauche solidaire et fraternelle, Jean-Jacques Goldman a imposé, depuis des décennies, un modèle d’engagement rare et au-dessus de la mêlée. À l’occasion de la dernière sortie médiatique d’une des personnalités les plus populaires de France, la Fondation initie la première d’une série de notes sur la place des artistes et de la musique durant le confinement.

Il a resurgi du fond de son exil, par l’intermédiaire d’une vidéo indirectement postée sur les réseaux sociaux. Soudain, de retweets en partages, Jean-Jacques Goldman est redevenu le héros populaire qu’il a toujours été : un artiste aimé et adulé par les Françaises et les Français, toutes classes, tous âges et toutes origines confondus. Un phénomène. À l’heure des réseaux sociaux, de l’accélération du temps et du marketing de soi-même, la communication goldmanienne a pris la forme sobre et émouvante d’un témoignage de gratitude à l’égard du personnel soignant et de tous ceux qui restent au travail tandis que la France se confine. Un message fraternel, solidaire et citoyen sur l’air bien connu de sa chanson de 1987, « Il changeait la vie »[1] devenue, pour l’occasion, « Ils sauvent des vies ». Une énième affirmation de l’engagement politique d’un chanteur se piquant régulièrement de politique.

D’artiste populaire à personnalité préférée des Français

Il faut bien mesurer l’engouement suscité par Jean-Jacques Goldman, irréductible à sa seule étiquette show-business, d’ailleurs largement contredite par un mode de vie en retrait, loin du faste allant habituellement de pair avec le statut de star. Multi-diffusé sur les stations de radio, il bat des records d’écoute sur les plateformes de streaming depuis qu’il a accepté – enfin – de diffuser en août dernier ses titres sur Deezer, Apple Music et Spotify. Quelques semaines après, comme nous l’apprenait Europe 1 pour l’occasion, les chiffres étaient impressionnants : un utilisateur français sur trois de Spotify et Deezer avait écouté au moins une des chansons de Jean-Jacques Goldman depuis qu’elles étaient sorties en streaming. Après seulement deux semaines, onze millions de ses titres avaient ainsi été « joués » sur Spotify, sans que le compteur n’arrête de grimper[2].

L’homme, fort de toutes ses dimensions, tient une place primordiale dans le quotidien des Français. Depuis trois années consécutives, le voilà trônant insolemment en tête du baromètre Ifop des personnalités préférées des Français publié par Le Journal du Dimanche. Un triomphe récurrent, désormais habituel, comme une empreinte qui s’installe dans le temps et qui s’explique autant par l’œuvre de l’artiste que par ses divers engagements politiques et citoyens. Cela fait plusieurs décennies déjà que Goldman outrepasse le strict cadre de sa fonction d’artiste pour faire entendre une voix singulière. Des Restos du cœur, où il a pris le leadership symbolique depuis la disparition de Coluche, jusqu’à sa propension à accompagner, en chansons, les bouleversements sociologiques et autres évolutions culturelles d’une France dont le visage change rapidement (« Elle a fait un bébé toute seule » évoquant le féminisme quotidien et la vie des mères célibataires, « Je te donne » comme un pied de nez à la montée du Front national dans les années 1980, « Comme toi » prenant à sa charge, à sa façon, la transmission de la Shoah), on retrouve chez l’ancien membre de Taï Phong une volonté de se réincarner en artiste engagé. Il est ainsi intéressant de constater le surgissement de Goldman à chaque fois que la nation semble traversée par des débats profonds, à chaque fois que celle-ci s’avère menacée par un péril imminent. Le tout avec une méthodologie propre, comme des variations pensées sur la base d’une recette à l’efficacité prouvée : qu’il s’agisse de cartes postales envoyées depuis l’étranger ou d’apparitions furtives sur le terrain, le chanteur s’évertue à délivrer un message au-dessus de la mêlée, s’émancipant des polémiques, en offrant notamment sa voix à ceux qui sont dépourvus de relais médiatiques. Une vieille habitude familiale…

Les modèles paternels et fraternels

Depuis la figure paternelle, Alter Mojsze Goldman, « né dans un shtetl de haute Silésie, non loin du village de Lublin, dans une famille pauvre de juifs polonais », il y a, chez les Goldman, une éthique de l’engagement à gauche, contre l’injustice, le rejet, l’exclusion. « À quinze ans, raconte Michael Prazan[3], Goldman père est déjà très engagé politiquement. Il milite au Bund, un groupe de communistes juifs », lit Victor Hugo dans le texte, rêve de la France patrie des droits de l’Homme et s’engage par la suite dans la Résistance lorsque la Seconde Guerre mondiale survient. Cette trajectoire caractéristique calquée sur les soubresauts du terrible XXe siècle infusera auprès de ses fils. Son aîné, Pierre, tout d’abord. Révolutionnaire romantique, auteur de Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France (rééd. Points, 2005), livre tenu pour mythique par toute une génération de militants de la gauche radicale, ce dernier incarne une volonté d’engagement total, diamétralement opposée à celle de son frère Jean-Jacques. Tandis que Pierre, à l’avant-garde du combat politique et culturel, mène une existence hors normes, tiraillée entre désir de mourir et soif de vivre, Jean-Jacques optera pour une stratégie de perforation des masses, distillant dans le mainstream musical un idéal teinté de bons sentiments. D’un côté, la tentation révolutionnaire, une existence de guérillero tragiquement interrompue à l’âge de 35 ans, de l’autre la volonté de devenir un exemple, de durer, d’imposer une ligne sur le temps long. En miroir des deux chemins pris par la gauche au cours du siècle dernier, d’aucuns y verront également deux trajectoires juives emblématiques. Comme une quête d’éternité répondant à une quête d’absolu. Pareil à un cri dans le désert, à un non-dit incontournable et indépassable, la trajectoire de Pierre Goldman enseigne et renseigne symboliquement sur celle prise, quelques années plus tard, par son demi-frère Jean-Jacques. L’aîné, comme le raconte Prazan, « joueur frénétique de salsa, gangster, taulard, écrivain, est surtout connu pour avoir été le principal accusé dans la sordide affaire du meurtre de deux pharmaciennes, au cours du hold-up raté d’une officine, le 19 décembre 1969. Condamné à perpétuité par la cour d’assises de Paris en 1974, il sera rejugé, puis acquitté, avant d’être assassiné en pleine rue, quatre ans après sa libération ». Le benjamin, meurtri par la disparition de ce grand frère charismatique, élevé par ses admirateurs au rang d’idole, se démarquera, dans la forme et dans le fond, de cette intransigeance dans la lutte.

La guitare plutôt que la kalachnikov

Paradoxalement, en prenant la guitare plutôt que la kalachnikov, Jean-Jacques Goldman s’assurera un destin politique fort. En utilisant les codes de la musique pop, cheveux longs et paroles bienveillantes, le chanteur réussira là où son aîné aura trébuché. De fait, aussi immenses soient les Souvenirs obscurs de Pierre Goldman, du point de vue de l’efficacité politique, la grande leçon de ces deux trajectoires fait étrangement écho aux succès électoraux des forces de gauche. Tandis que l’hypothèse révolutionnaire ne cessera de perdre du terrain dans les urnes comme dans l’opinion à compter des années 1970, la formule sociale-démocrate, s’apparentant à une méthode douce de gouvernement, parviendra, elle, à faire évoluer la société. Pour les communistes, mao et autres trotskistes, le réel sera cruel. Sans discontinuer, il assènera des gifles décourageant jusqu’aux plus zélés militants groupusculaires. Dans la revue Études, Marianne Groulez écrira ainsi : « Pierre Goldman semble incarner à lui seul, concentrés dans sa brève existence, les rêves, les illusions et les mécomptes de sa génération. Cette génération dépeinte, des « années de rêve » aux « années de poudre », par Hervé Hamon et Patrick Rotman dans l’ouvrage du même nom : une classe d’âge venue au monde dans la fureur de la guerre finissante ou dans la joie fragile de la liberté retrouvée, et qui se voulut révolutionnaire au miroir des combats de ses aînés ou à rebours de leurs lâchetés, avant de sombrer dans la violence ou la marginalité à défaut de rentrer dans le rang – ou d’en resurgir en nouvelle élite assagie. » Il y a, chez Pierre, une malédiction biographique à l’œuvre, un attrait indéniable pour le tragique dont Jean-Jacques se débarrasse progressivement à mesure que le succès arrive. Car comment être à la hauteur de l’immense exemple paternel, du malheur juif séculaire, par quels moyens se réinventer en digne continuateur de l’héroïque Résistance, de ces magnifiques juifs du Yiddishland englouti et de leurs fantômes exterminés dans un monde paisible, dans cette société post soixante-huitarde qui désormais ne cherche plus qu’à jouir, confond et mélange souvent et s’abandonne lorsqu’il s’agirait de faire front ? À cette interrogation apparemment inextricable, Jean-Jacques Goldman répond, nous l’avons compris, par la pop culture. Il mettra deux décennies, au cours des années 1960 et 1970, à intégrer les ressorts d’un monde obéissant à des codes précis. C’est le temps de l’apprentissage, des premiers succès d’estime et des déconvenues aussi. En troquant ressentiment, rage et gravité pour des sentiments positifs, en imposant des titres comme « Quand la musique est bonne » ou « J’irai au bout de mes rêves », le compère de Carole Fredericks et de Michael Jones s’imposera durablement dans le monde de la musique.

Cohérence, authenticité, solidarité

Au cours des deux décennies suivantes, les années 1980 et les années 1990, les succès en solo comme en groupe et les tournées des Zéniths s’enchaîneront. Tout ce que touchera Goldman se changera en or, jusqu’à ses collaborations pour d’autres artistes, de Johnny Hallyday à Céline Dion. Voilà l’artiste au firmament, à l’abri du besoin financier et de la chute, libre de se consacrer à ses combats de toujours, souvent dans l’ombre, parfois dans la lumière. Loin de la théorie politique et des guerres de partis, Goldman imposera sa ligne très personnelle. Des dons, du temps passé sur le terrain et en coulisses de mobilisations qui, là encore, infuseront dans la société. À l’époque de l’omniprésence médiatique et de l’accélération du temps, sa volonté d’évoluer en retrait, à la marge d’un monde qui crie, opère comme un message. « Face à l’urgence et l’immédiateté, Goldman apparaît comme le maître du temps et choisit son moment numérique quand partout il est subi, explique ainsi Mathilde Serrell. Face à la dissolution des « repères de la certitude » – pour reprendre la formule du philosophe Claude Lefort –, Goldman incarne une figure cohérente et authentique. Enfin, sans être rebelle, il est et il chante une liberté à la portée de tous. Les chansons de Goldman sont telles qu’on a la sensation d’avoir pu les écrire et qu’on les écoute pour les chanter. Elles sont débarrassées d’une vision sacralisée de l’auteur. » En somme, à l’ère du narcissisme, d’Instagram et du selfie, Goldman réussit le tour de force de se retirer derrière son message. « C’est vertigineux, confirme Guillaume Erner, dans les colonnes du Journal du dimanche. Il ne dit rien et les Français célèbrent justement en lui le fait qu’il ne veuille pas jouer le jeu. Goldman représente précisément un contre-jeu médiatique, suffisamment puissant pour que les gens pensent encore à lui alors qu’il fait tout pour qu’on l’oublie ! C’est un beau pied de nez à notre époque. Goldman ne rentre dans aucune case : on ne l’entend quasiment jamais, il n’est pas sur les réseaux sociaux… » C’est à cette aune qu’il faut comprendre les paroles de sa dernière vidéo, « Ils sauvent des vies ». Une ode au courage dans la normalité, au dévouement, à l’entraide, à la solidarité. À ces Français du réel, « des pères et des mères, docteurs, brancardiers, aides-soignantes, infirmières, agents de sécurité, qui ont mille raisons de rester confinés, mais leur propre raison de ne pas laisser tomber ». Fidèle à son éthique et à l’enseignement paternel, au meilleur du modèle de son frère sans en reprendre les démons, Jean-Jacques Goldman propose un discours populaire actant le rejet des élites par les Français moyens. « Loin des beaux discours, des grandes théories, à leurs tâches chaque jour, sans même attendre un merci, ils sauvent des vies ».

Nés à la faveur du mouvement des « gilets jaunes » et confirmés par cette crise du coronavirus, ces courants contestataires, populaires et solidaires ont trouvé en Jean-Jacques Goldman leur habile synthèse.

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