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Jean-Luc Mélenchon à la conquête des jeunes

29/05/2017 5’
Esteban Pratviel
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Jean-Luc Mélenchon, l’une des surprises de cette élection présidentielle, a attiré sur son nom un électorat jeune – phénomène nouveau puisque les jeunes avaient délaissé les scrutins intermédiaires ou séduits par d’autres offres. Esteban Pratviel, chef de groupe au département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop, analyse pour l’Observatoire de l’opinion cet engouement inédit des jeunes pour Jean-Luc Mélenchon.

Le dimanche 7 mai 2017, Emmanuel Macron (66 % des suffrages exprimés) remportait l’élection présidentielle de 2017 aux dépens de Marine Le Pen. Le candidat d’En Marche ! amplifiait la dynamique héritée du premier tour et fort d’une marge conséquente accédait à la présidence de la République.

Arrivés respectivement en première et en deuxième position, l’ancien ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique Emmanuel Macron (23,8 % des suffrages exprimés) et la députée européenne et conseillère régionale des Hauts-de-France Marine Le Pen (21,5 %) s’étaient en effet qualifiés le 23 avril, confirmant les indications délivrées par les instituts de sondage en fin de campagne. Le candidat Les Républicains François Fillon (19,9 %) et le leader de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon (19,6 %) échouaient quant à eux de peu aux portes du second tour du scrutin, tandis que les autres candidats suivaient sans avoir eu davantage de perspectives.

Au-delà de l’élection d’une personnalité au parcours atypique comme Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, ancien candidat du Front de gauche en 2012, aura constitué la surprise de la campagne présidentielle. Crédité d’à peine 9 % des intentions de vote le 1er février, au lendemain de la victoire de Benoît Hamon à la primaire organisée par le Parti socialiste, Jean-Luc Mélenchon sera parvenu à transformer son électorat et aura finalement convaincu plus de sept millions d’électeurs le 23 avril 2017.

Parmi eux, les jeunes auront finalement fait la part belle au leader de La France Insoumise, ce qui n’était pourtant pas acquis après avoir délaissé les scrutins intermédiaires et avoir été séduits par d’autres offres. 68 % des jeunes de moins de 25 ans se sont ainsi déplacés lors du premier tour de l’élection, et nombre d’entre eux se sont reportés massivement sur Jean-Luc Mélenchon, faisant de lui le candidat des jeunes et représentant près de 13,8 % de son électorat[1].

La mobilisation tardive des moins de 25 ans au premier tour 

La participation électorale est traditionnellement étroitement corrélée à l’âge des personnes inscrites sur les listes électorales. L’exercice du droit de vote est en effet ancré dans le référentiel des personnes les plus âgées qui se mobilisent davantage lors des différents scrutins organisées. Le quinquennat de François Hollande n’aura pas fait exception de cette spécificité. Malgré la transformation mécanique de ce segment, les jeunes se sont majoritairement détournés des élections intermédiaires : 39 % des moins de 25 ans se sont mobilisés au premier tour des élections municipales du 24 mars 2014 (contre 63 % en moyenne[2], 26 % ont voté lors des élections européennes du 25 mai 2014 (contre 42 % en moyenne)[3], 29 % se sont déplacés lors du premier tour des élections départementales du 23 mars 2015 (contre 50 % en moyenne)[4] et enfin 24 % ont participé au premier tour des élections régionales du 6 décembre 2015 (contre 50 % en moyenne)[5].

Les élections présidentielles constituent néanmoins un moment singulier, atténuant généralement les différences de participation entre jeunes et moins jeunes. En 2012, lors du premier tour du scrutin, 73 % des 18-24 ans s’étaient ainsi mobilisés, contre 79,5 % de la population inscrite sur les listes électorales[6]. En 2017, l’intention de participer des moins de 25 ans est longtemps restée à un bas niveau. L’indice de participation des jeunes s’élevait à 48 %[7] (contre 62 % en moyenne) le 3 février, passant à 52 %[8] (contre 63 % en moyenne) le 13 mars, pour atteindre finalement 68 % (contre 79,5 % en moyenne) le 23 avril, impliquant une mobilisation tardive. Mais elle a été finalement conforme à celle observée en 2012 (68 % vs. 73 %) et n’a pas été si éloignée des autres générations composant le corps électoral (72 % chez les personnes âgées de 25 à 34 ans, 83 % chez les personnes âgées de 35 à 64 ans et 83 % chez les seniors), témoignant de l’importance qu’attachent les jeunes à l’élection présidentielle.
 

La participation aux élections organisées depuis 2012

 

Ensemble des personnes inscrites sur les listes électorales

Ensemble des 18-24 ans

Écart

Élection présidentielle de 2012 (1er tour)

80 %

73 %

-7

Élections municipales de 2014 (1er tour)

63 %

39 %

-24

Élections européennes de 2014

42 %

26 %

-16

Élections départementales de 2015 (1er tour)

50 %

29 %

-21

Élections régionales de 2015 (1er tour)

50 %

24 %

-26

Élection présidentielle de 2017 (1er tour)

79 %

68 %

-11

 

Cette progression tardive de la participation s’est alors concrétisée principalement au profit de Jean-Luc Mélenchon, à rebours des comportements électoraux des jeunes observés par le passé.

La re-singularisation du vote des moins de 25 ans en faveur de Jean-Luc Mélenchon 

Les différentes mesures réalisées depuis l’élection présidentielle de 2012 faisaient état d’un tropisme global vers la gauche et d’un attrait pour l’extrême droite. Mais elles mettaient surtout en lumière une homogénéisation des comportements électoraux des jeunes par rapport à l’ensemble de la population. L’élection présidentielle de 2017 s’inscrit cependant à rebours des précédents scrutins. 29 % des moins de 25 ans ont voté pour Jean-Luc Mélenchon (contre 19,6 % en moyenne), 23 % ont préféré Emmanuel Macron (contre 24 % en moyenne), 21 % ont opté pour Marine Le Pen (contre 21,4 % en moyenne), tandis que François Fillon (12 % contre 19,9 % en moyenne), Benoît Hamon (8 % contre 6,3 % en moyenne) et Nicolas Dupont-Aignan figurent à un niveau en-dessous (4 % contre 4,8 % en moyenne). L’offre politique présentée par le candidat de La France insoumise a ainsi séduit une proportion conséquente de jeunes. Au-delà de la prime accordée au candidat de La France insoumise, les jeunes de moins de 25 ans représentent 13,8 % de son électorat, soit 2,7 % des suffrages exprimés et près de 940 000 voix en sa faveur.

L’électorat jeune n’était pourtant pas acquis à Jean-Luc Mélenchon. Les derniers résultats électoraux n’allaient pas dans ce sens. 8 % des moins de 25 ans avaient notamment voté en sa faveur en 2012, soit un score inférieur à son étiage national (11,1 %) et les scrutins intermédiaires avaient confirmé ce manque d’attrait de l’offre politique de la gauche radicale. C’est ainsi qu’en décembre 2015, seuls 10 % des 18-24 ans avaient porté leurs choix sur les listes du Front de gauche, d’Europe Écologie-Les Verts et/ou de Nouvelle Donne (contre 11,2 % en moyenne) dans une conjoncture qui leur était pourtant favorable. L’analyse de l’évolution des intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 montre au contraire que Jean-Luc Mélenchon a très tôt pénétré l’électorat jeune. Et cet attrait s’est amplifié au fur et à mesure de la campagne, davantage que l’échelle nationale, contribuant de manière non négligeable à son excellent score. 13,3 % des moins de 25 ans prévoyaient en effet de voter pour lui le 3 février (contre 9,5 % en moyenne), puis 14,5 % envisageaient un comportement analogue le 13 mars (contre 11,5 % en moyenne) et finalement 29 % ont opté pour sa candidature le 23 avril 2017 (contre 19,6 % en moyenne).
 

Le score de Jean-Luc Mélenchon et/ou de sa formation politique aux élections organisées depuis 2012

 

Ensemble des 18-24 ans

Ensemble des personnes inscrites sur les listes électorales

Élection présidentielle de 2012 (1er tour)

8 %

11,1 %

Élections européennes de 2014

2 %

6,0 %

Élections départementales de 2015 (1er tour)

5 %

6,2 %

Élections régionales de 2015 (1er tour)

10 %

11,2 %

Élection présidentielle de 2017 (1er tour)

29 %

19,6 %

 

Ciblés à travers le développement d’une stratégie numérique et un activisme intensif sur Internet, de nombreux jeunes se sont ainsi tournés vers Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle. Orphelins de leur « champion » au second tour, leurs choix devraient se porter sur Emmanuel Macron.

Les jeunes disent « non » à Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle

La restriction du choix – et l’absence de Jean-Luc Mélenchon – ont eu paradoxalement un impact très limité sur la mobilisation des jeunes de moins de 25 ans au second tour de l’élection présidentielle. Au contraire, le niveau de participation (67 %[9]) s’est situé à un niveau comparable à celui du 23 avril, jour du premier tour (68 %), même s’il s’est avéré sans surprise inférieur à celui de l’ensemble de la population.

Dès lors, les jeunes ont majoritairement apporté leurs suffrages à Emmanuel Macron et ont fait barrage à Marine Le Pen. 67 % des 18-24 ans ont déclaré le 7 mai avoir voté pour le candidat d’En Marche ! contre 33 % ayant privilégié l’option offerte par la présidente du Front national. À rebours des représentations selon lesquelles les jeunes sont attirés par l’extrême droite, ils se sont révélés plutôt méfiants à l’égard de celle-ci. Les moins de 25 ans ont même constitué l’un des segments les plus favorables à Emmanuel Macron dans la perspective du second tour : Marine Le Pen a recueilli en effet davantage de suffrages au second tour auprès des autres générations (61 %-39 % auprès des 25-34 ans et 62 %-38 % auprès des 35 ans et plus). Les enseignements du premier tour n’ayant pas montré qu’ils portaient un intérêt substantiel à l’offre d’Emmanuel Macron, c’est surtout l’offre de Marine Le Pen qui les a vraisemblablement réfrénés.
 

Le vote au second tour de l’élection présidentielle selon la tranche d’âge

 

Emmanuel Macron

Marine Le Pen

Écart

Ensemble

66 %

34 %

+32

Électeurs âgés de 18 à 24 ans

67 %

33 %

+34

Électeurs âgés de 25 à 34 ans

61 %

39 %

+22

Électeurs âgés de 35 à 49 ans

58 %

42 %

+16

Électeurs âgés de 50 à 64 ans

66 %

34 %

+32

Électeurs âgés de 65 ans et plus

76 %

24 %

+52

 

La séquence présidentielle à peine refermée, la séquence législative approche. S’inscrivant souvent dans la continuité de l’élection présidentielle, elle devrait confirmer au moins en partie les enseignements qui en ont été tirés. Bien que maintenant à un niveau élevé et sans pour autant présager de son nombre de députés de la nouvelle Assemblée, l’audience globale de la gauche radicale, à travers l’offre de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise, devrait se comprimer. Les premiers indices relevés tendent en effet à cette conclusion[10]. La baisse de la participation des moins de 25 ans, plus importante que dans les autres segments de la population, devrait notamment lui être préjudiciable. Le premier rapport de force national ayant trait aux élections législatives montre ainsi que les candidats de La France insoumise obtiendraient 16 % des parts de marché – et ceux du Parti communiste en recueilleraient 2 % – en retrait par rapport aux postulants d’En Marche ! (22 %), du Front national (20 %) ou des Républicains (20 %).

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