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L’Afrique et le franc CFA

14/12/2016 70’
Kako Nubukpo Kako Nubukpo
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L’Afrique est-elle sous la double tutelle française et européenne par le biais du franc CFA ? Kako Nubukpo, directeur de la francophonie économique et numérique à l’Organisation internationale de la francophonie, chercheur associé à l’université d’Oxford, ancien ministre, aborde cet enjeu dans l’essai qu’il a co-dirigé, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? (La Dispute, 2016).

Si la monnaie est considérée comme un attribut de la souveraineté, le franc CFA demeure à ce jour la monnaie de quinze États d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale et pose alors question. Créé en 1945 comme « franc des colonies françaises d’Afrique », il est aujourd’hui arrimé à l’euro. En cours dans plusieurs États africains, les économies de ces pays ne demeurent-elles pas alors sous la coupe d’une double tutelle : française et européenne ? 

 

Retrouvez l’intervention de Kako Nubukpo lors de la rencontre publique du 14 décembre 2016 :

 

Retrouvez l’analyse de Kako Nubukpo en studio :

 

Retranscription de cet entretien vidéo :

Pourquoi ce livre ?

C’est une contribution à l’analyse des faits monétaires en Afrique subsaharienne francophone. Nous avons fait le constat, les coauteurs et moi, qu’il y avait finalement très peu d’ouvrages sur le franc CFA. Il y a beaucoup d’articles, notamment de presse, mais il existe peu, dans la littérature en matière de recherche universitaire ou même de la décision de politique, d’ouvrages qui soient une réflexion systémique avec plusieurs entrées : anthropologique, sociologique, historique, économique, politique, sur le CFA, et surtout avec un point de vue qui ne consiste pas à publiciser le CFA mais en faire une lecture critique.

En quoi consiste cette servitude monétaire ?

Nous avons voulu faire un clin d’œil à La Boétie, avec la servitude volontaire – mais là, en l’occurrence, sur la servitude volontaire en matière monétaire – parce qu’il nous a semblé qu’il y avait une coalition finalement, un objectif, entre des intérêts privés français, des grands groupes français, en Afrique, qui peuvent faire du bénéfice, rapatrier des bénéfices, sans aucun problème. Quand je prends un pays comme la Guinée Équatoriale, la moitié de la richesse créée chaque année repart de la Guinée Équatoriale pour payer la propriété du capital qui n’est pas équato-guinéen. Donc, il y a cette coalition d’objectifs entre ces grands groupes français, et puis l’élite dirigeante africaine, qui peut utiliser, entre guillemets, les avantages du CFA, notamment la garantie de convertibilité entre le CFA et l’euro, et la liberté de circulation des capitaux, pour faire sortir des capitaux d’Afrique et pour s’acheter des appartements à Paris. Et donc, l’idée, c’est de dire : finalement à qui profite le CFA ? Est-ce que c’est à la majorité de la population africaine, qui est à 70 % rurale, qui est jeune, qui n’a pas de perspectives d’emploi, ou est-ce que ça ne profite pas finalement qu’à une toute petite minorité franco-africaine, qui a intérêt à ce que l’inertie prévale ?

Comment sortir de cette servitude ?

C’est là où effectivement l’utilité sociale des chercheurs que nous sommes est convoquée, et nous espérons justement, à partir de la vulgarisation de cette thématique, des enjeux, des défis, que la société civile africaine va pouvoir se l’approprier et faire pression sur les politiques, afin que les politiques publiques en matière monétaire soient des politiques inclusives, qu’il n’y ait pas des rationnements de crédit, que nous puissions emprunter à des taux d’intérêts décents – aujourd’hui nous empruntons à des taux intérêts à deux chiffres –, et que nous puissions, pour l’avenir, avoir des politiques beaucoup plus endogènes. Et des propositions existent dans l’ouvrage, je peux en citer quelques-unes. C’est d’abord avoir un franc CFA beaucoup plus flexible, parce qu’aujourd’hui le vrai objectif de nos banques centrales, c’est la défense de la parité fixe entre le CFA et l’euro, ce n’est absolument pas la promotion de la croissance et des emplois en Afrique. Donc, avec une monnaie un peu plus flexible, on aurait moins de contraintes en termes de défense de parité. Le deuxième objectif qui nous paraît crucial, c’est la réappropriation des symboles politiques. Comme vous le savez, il n’y a aucune usine de fabrication de CFA en Afrique, c’est quand même bizarre pour une monnaie que nous utilisons au quotidien que personne ne sache comment la fabriquer. Et si jamais il y a un souci demain ? L’euro a remplacé le franc français, donc il n’y a pas vraiment de raison qu’on garde l’appellation franc pour notre monnaie, c’est vraiment pour nous un signe de servitude volontaire. Et puis enfin, on se demande pourquoi les relations entre le CFA et l’euro ne sont pas des relations de banque centrale à banque centrale, parce que là, vous avez des banques centrales africaines qui ont pris leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique africain, mais qui s’inféodent à un ministère d’un pays étranger, le ministère français des Finances, le Trésor français, pour avoir la garantie de convertibilité alors qu’elle pourrait traiter directement avec la Banque centrale européenne. Et donc, voilà, des symboles politiques forts que nous ne comprenons pas, que la jeunesse africaine ne comprend pas, et qui nous conduisent à parler de servitude monétaire volontaire.

Quels scénarios sont envisageables en cas de sortie du franc CFA ?

Il y a quatre scénarios envisageables. Le premier, c’est effectivement que chaque pays reprenne sa monnaie. Nous ne sommes pas pour ce scénario, qui est un scénario de balkanisation monétaire : avec la taille étroite des marchés, ce ne serait pas une bonne chose, me semble-t-il. Deuxième scénario : que la zone franc assume politiquement son existence, c’est à dire que la partie ouest, l’UEMOA [Union économique et monétaire ouest africaine], et la partie centre, la CEMAC [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale], fusionnent. Parce qu’aujourd’hui, comme vous le savez, nous avons un franc CFA pour l’Afrique de l’Ouest et un franc CFA pour l’Afrique centrale, et les deux ne sont pas convertibles. Moi, quand je quitte Lomé pour aller à Douala, je dois changer mes CFA Afrique de l’Ouest en euros et, arrivé à Douala, changer mes euros en CFA Afrique centrale. Donc, le deuxième scénario c’est vraiment qu’il y ait une fusion et qu’il y ait le même franc CFA pour l’ensemble de la zone franc. Troisième scénario, c’est celui des chefs d’État d’Afrique de l’Ouest, c’est la monnaie unique pour l’ensemble de la CEDEAO [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] à l’horizon 2020. Mais dans ce scénario, il faudrait se poser la question de savoir ce que devient l’Afrique centrale. Est-ce qu’elle reste zone CEMAC, ou est-ce qu’elle va vers une monnaie CEEAC [Communauté économique des États de l’Afrique centrale], ensemble de l’Afrique centrale, en intégrant notamment la République démocratique du Congo. Et quatrième scénario, c’est la monnaie africaine, qui est un des éléments portés par l’agenda 2063 de l’Union africaine, et comment on irait à cette monnaie africaine. Est-ce que ce serait le scénario dit A, donc d’emblée, ou le scénario B, c’est-à-dire d’abord des monnaies régionales qui fusionneraient à terme pour devenir la monnaie africaine ?

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