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L’exception suédoise sous le feu des critiques

13/04/2020 3’
Helena Höjenberg Helena Höjenberg
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Étant toujours le seul pays de l’Union européenne à ne pas strictement imposer le confinement pour lutter contre l’épidémie liée au coronavirus, la Suède suscite l’incompréhension dans le monde. Les réactions internationales sont parfois rudes et moqueuses, ce qui a pu semer le doute parmi les Suédois eux-mêmes. Malgré cela, les consignes sont respectées, nous explique la journaliste suédoise Helena Höjenberg.

L’exception suédoise ?

L’épicentre de la propagation du Covid-19 en Suède se trouve à Stockholm, où les hôpitaux sont certes très chargés, mais n’ont pas encore atteint les limites de leurs capacités. Dans le reste du pays – sans compter la région d’Östergötland –, la situation est encore relativement calme. Pour une population de 10,2 millions d’habitants, on estime qu’il y aura 889 décès – par rapport à 13 832 en France et 19 468 en Italie (chiffres du 12 avril 2020.) Cependant, selon l’épidémiologiste d’État Anders Tegnell, ces comparaisons ne sont pas réellement pertinentes. Selon lui, il existe dans chaque pays des conditions de propagation et des phases du développement du virus différentes, et que simplement comparer les nombres de défunts et de victimes n’a pas d’intérêt.

Mais pourquoi la capitale suédoise est-elle ainsi tout particulièrement touchée ? Cela pourrait s’expliquer, d’une part, par le fait que de nombreuses familles, lors des vacances scolaires de février dernier, se sont rendues en Italie ou vers d’autres destinations où le Covid-19 sévissait déjà. Des statistiques montrent, d’autre part, que quelques banlieues de Stockholm sont bien plus touchées que l’ensemble de la zone urbaine. En effet, la propagation a déjà malheureusement gravement touché des familles issues de l’immigration. Plusieurs hypothèses sont avancées pour éclaircir ce phénomène. L’une d’entre elles l’explique par la cohabitation de plusieurs générations dans le même appartement – un constat qui contraste avec la situation d’une large partie de la population, puisque 52 % des foyers suédois comptent un seul habitant. Cette dernière donnée constitue un record mondial, et on peut vraisemblablement avancer qu’une telle situation contribue à freiner considérablement la propagation du virus. Dans le cas des banlieues touchées cependant, on pointe du doigt un certain manque d’informations. Des messages de prévention en plusieurs langues ont depuis été affichés, avec, de plus, une présence d’agents sur le terrain, prêts à informer.

La Suède fait face à des difficultés et à des obstacles qui sont également connus de nombreux autres pays, comme par exemple celui des Ehpads, très touchés par le Covid-19. À tel point que le gouvernement, considérant cela comme un échec, a pris, le 30 mars dernier, une mesure plus ferme que la simple recommandation, en interdisant strictement les visites des familles aux résidents de ces établissements. Les rassemblements de plus de cinquante personnes ont également été proscrits. Le manque de matériel de protection du personnel soignant reste un problème majeur, malheureusement trop commun, que partage la Suède avec d’autres pays. L’insouciance des divers gouvernements pendant trois décennies face à l’éventualité d’une telle situation de crise est aujourd’hui flagrante. C’est après la chute du « rideau de fer » que la logique de création de stocks en masse de l’époque de la Seconde Guerre mondiale n’a plus été considérée, par beaucoup, comme absolument nécessaire. 

Cette vision d’un avenir éternellement paisible a mené à ce que la défense nationale soit drastiquement réduite. Mais cette première logique, davantage préventive, est en train de revenir dans le débat public. C’est ce que montre par exemple la réintroduction du service militaire, qui sera bientôt obligatoire pour tous.

Les critiques internationales

Des protestations se sont élevées en réaction à « l’exception suédoise », si bien que le ton est monté la semaine dernière. La direction que le pays a suivie dans la gestion du Covid-19 a étonné, voire agacé ses partenaires de la communauté internationale. Le président américain Donald Trump a en effet pointé du doigt la Suède avec mépris, lors de ses conférences de presse des 8 et 10 avril derniers, la désignant comme un mauvais exemple à suivre. Selon lui, la Suède « souffre beaucoup du corona », puisqu’elle ne pratique pas la distanciation sociale. En l’accusant d’avoir choisi la stratégie de « l’immunité collective », Donald Trump a sous-entendu que le gouvernement suédois aurait pris la décision de laisser le virus de propager librement, de manière insouciante, afin que le maximum d’individus soient immunisés.

Les autorités suédoises ont fortement réagi et la ministre de Affaires étrangères, Ann Linde, a même expliqué dans une interview à CNN que les déclarations de Donald Trump étaient « absolument fausses ». Elle a ajouté : « Nous avons mis en place des recommandations et des restrictions légales. […] Notre stratégie est très claire : sauver des vies, arrêter la propagation du virus et faire en sorte que les hôpitaux parviennent à traiter les malades. […] Nous pouvons accorder une grande confiance à la population, et en retour la population fait confiance à nos experts. Nous n’avons donc pas besoin d’interdictions, et ça, c’est notre manière de faire. Nous sommes en faveur de la prise de bonnes mesures, mais quand c’est nécessaire. »

La ministre a indiqué que, en pratique, le gouvernement faisait en sorte que la maladie et le chômage qu’entraînent cette crise n’aient pas de conséquences dramatiques pour la population. La capacité des individus à subvenir à leurs besoins est un enjeu capital, comme le montre l’augmentation des allocations et des aides financières permettant de sauvegarder le pouvoir d’achat de ceux qui ne pourraient pas s’en sortir sans elles. « L’idée que nous poursuivions nos affaires comme d’habitude en Suède est un mythe », a-t-elle précisé. Ann Linde a enfin souligné qu’une fermeture complète de la société semblait difficile à maintenir à long terme, tandis qu’une gestion « à la suédoise » pouvait perdurer : « Car nous pensons que nous avons encore un long chemin à faire. »

On est en droit de se demander pourquoi une telle attention est ainsi portée à la Suède, petit pays parmi d’autres au nord de l’Europe. Le professeur d’histoire Lars Trägårdh, enseignant à Ersta Sköndal högskola[1] a émis une hypothèse à ce propos : « Il y a une trace de jalousie dans la critique, c’est comme si la Suède essayait d’échapper aux contraintes inévitables – les Suédois peuvent continuer à envoyer les enfants à l’école et aller au restaurant par exemple. Malheureusement, il y a même un élément de joie un peu malsain et sournois chez les plus critiques, qui sonne un peu comme ‘Espérons qu’ils vont échouer, en Suède…’ ».

Selon Lars Trägårdh, la culture du civisme sera plutôt renforcée par la pandémie. Si les Suédois ont habituellement le sentiment d’être de plus en plus mondialisés, une situation de crise comme celle-ci pourrait les faire revenir à un certain nationalisme. Il pense d’ailleurs que ce phénomène est également valable dans d’autres pays, puisqu’on répond toujours à une pandémie de manière locale, ou du moins nationale. « Je dirais que nous sommes un peu plus suédois aujourd’hui que nous l’étions il y a trois mois », souligne Lars Trägårdh. 

Les critiques de la part de la communauté internationale ne recèlent-elles pas une certaine vérité ? Et quel impact ont-elles sur la population suédoise ? Difficile à dire. Quoi qu’il en soit, une guerre d’information semble se dérouler en coulisses : sur Internet et les réseaux sociaux, les fake news se propagent et les trolls visant à déstabiliser le pays se multiplient. Les critiques de Donald Trump et celles de nombreux autres gouvernements auraient-elle entamé la confiance des Suédois envers leurs dirigeants et envers les solutions que ces derniers préconisent ? Peut-être pas, puisque le nombre de téléspectateurs des deux chaînes d’État et de lecteurs de la presse quotidienne ne cesse d’augmenter. Bonne nouvelle aussi à propos du long week-end de Pâques : plusieurs études montrent que 90 % de la population a suivi la consigne formulée par le gouvernement d’annuler tous les voyages. Parmi les personnes à risques – les plus de 70 ans et les personnes ayant déjà des problèmes de santé –, plus de 90 % d’entre elles ont suivi de leur propre initiative le conseil de s’isoler.

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