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La démocratie à l’état gazeux

25/04/2017 4’
Gilles Finchelstein Gilles Finchelstein
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L’élection présidentielle de 2017 n’emprunterait-elle pas davantage à une série télévisée qu’elle ne ressemble à une campagne politique ? Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, nous explique en quoi nous sommes entrés dans un nouvel état de la démocratie.

De la série, elle possède toutes les caractéristiques avec une succession d’imprévus et de rebondissements qui surpasse les scenarii les plus imaginatifs. Comme les séries, elle est donc suivie avec intérêt – un niveau d’intérêt élevé, aux alentours de 80 %[1] , équivalent à celui de 2012 ou de 2007. De la campagne, elle ne possède aucune caractéristique ou presque. Jamais le processus de sélection n’avait été aussi long – Alain Juppé s’est déclaré le premier candidat en août 2014. Jamais la clarification de l’offre électorale n’a été aussi tardive – Alain Juppé n’a confirmé que le 6 mars 2017 qu’il ne serait pas le candidat alternatif de la droite et du centre. La campagne est donc jugée sévèrement par les Français : ils sont aussi nombreux à la suivre avec intérêt qu’à estimer qu’elle est de mauvaise qualité. Surtout, jamais la certitude de participer au scrutin n’a été aussi fragile, demeurant de dix à quinze points en dessous d’une élection présidentielle classique[2]. La progression de l’abstention, qui a touché tous les types d’élection depuis vingt ans, connaissait une limite et une exception : l’élection présidentielle. Bien sûr, nul ne peut exclure un engouement aussi tardif que fulgurant – chaque jour passé incite à la prudence ! Mais l’étiage révélé par cette enquête est malgré tout un signe de désaffection qui fait d’autant plus sens qu’il n’est pas isolé. Les Français, en dépit de la mondialisation, ne considèrent pas que la politique soit impuissante – ils continuent d’en attendre beaucoup, davantage que les autres peuples. Mais ils expriment une déception devant les politiques – l’action politique, jugée inefficace ; les responsables politiques, considérés corrompus. Tel est le terrible constat qui peut être résumé par un seul chiffre : interrogés sur les sentiments qui les animent lorsqu’ils pensent à la politique, les Français répondent « de la méfiance, de l’ennui ou du dégoût » – le total s’élevant à 80 %[3]... Ce faisant, c’est un nouvel état de la démocratie auquel nous sommes confrontés et dont nous devons essayer de comprendre les propriétés. À l’entrée du collège, en physique-chimie, on apprend les différents états de la matière en distinguant l’état solide, l’état liquide et l’état gazeux. Le parallèle avec notre démocratie est pertinent.

À l’état solide, la matière a une forme propre et les particules qui la composent sont reliées les unes aux autres. Dans les années 1980, la démocratie est à l’état solide. Elle a une forme : la bipolarisation. Elle structure deux camps : la gauche et la droite. Et le clivage entre ces deux camps couvre un champ infini – peu de politiques publiques y échappent. Et le clivage marque une opposition radicale – école publique contre école privée, économie planifiée contre économie de marché, État décentralisé contre État centralisé… Et, mieux encore, les électeurs adhèrent à cette antinomie – au moment de l’élection de François Mitterrand, moins d’un tiers des Français la considère périmée. Le débat public est lisible et le comportement des électeurs prévisible – il est largement marqué du sceau de la fidélité ; on est fidèle à son camp politique, on est fidèle à sa classe sociale. Cela ne signifie évidemment pas que rien ne bouge. Des reclassements s’opèrent. Chez les progressistes, le Parti socialiste devance peu à peu le Parti communiste. Chez les conservateurs, la droite orléaniste et la droite bonapartiste multiplient les chassés-croisés. Et puis, la gauche, après vingt-trois années d’opposition, finit par grignoter les quelques centaines de milliers de voix qui l’avaient tenues écartée du pouvoir. Mais, pour l’essentiel, la démocratie est à l’état solide.

À l’état liquide, la matière n’a plus de forme propre – elle prend celle du récipient dans lequel elle est plongée – et les particules qui la composent peuvent se déplacer. À partir des années 2000, la démocratie passe à l’état liquide. Le clivage gauche-droite est relativisé par la multiplication des alternances, des cohabitations et des ouvertures. Il est lézardé par l’émergence de la question européenne qui vient traverser la gauche et la droite – avec le référendum de 2005 en symbole. Il est transcendé par la constitution de front républicain contre le Front national – avec le second tour de l’élection présidentielle de 2002 en point d’orgue. La différenciation entre les deux camps étant moins nette, les Français, de plus en plus majoritairement, estiment que le clivage a perdu de son sens. Il dicte moins le comportement électoral de citoyens plus éduqués, plus connectés, plus sceptiques, plus individualistes. Si l’on ajoute que la politique elle-même change – elle devient alors de plus en plus technocratique – et que le rapport des citoyens à la politique évolue également – il devient plus esthétique, l’important étant moins d’avoir un discours juste que de réaliser une bonne prestation. Ainsi la France devient-elle la seule démocratie dans laquelle élection est systématiquement synonyme d’alternance – après n’en avoir pourtant connu aucune pendant vingt-trois ans… Le comportement électoral est bouleversé. L’heure est à la mobilité et à la volatilité. Lors de l’élection présidentielle de 2012, la mobilité électorale a pris une ampleur sans précédent. Sans précédent par son volume : plus de la moitié des électeurs a changé au moins une fois soit son intention de voter (ou de s’abstenir) soit son intention de vote pour tel ou tel candidat dans les six mois de la campagne [4]. Sans précédent par sa régularité : à l’état solide, le mois de janvier ou de février était celui de la « cristallisation » ; à l’état liquide, la mobilité est aussi forte en fin de campagne qu’en début. Malgré tout, le clivage gauche-droite reste structurant, le système bipartisan demeure robuste, l’alternance se joue sauf accident entre le parti socialiste et l’UMP.

À l’état gazeux, la matière ne possède plus de forme propre – ni même de volume –, et, surtout, les particules qui la composent sont très faiblement liées entre elles. Nous en sommes là. La démocratie à l’état gazeux a en effet trois propriétés.

En premier lieu, elle est informe. Le bipartisme ayant explosé, une « tripartition » de l’espace politique a été évoquée. La formule ne rend pourtant qu’imparfaitement compte de la situation. C’est une espèce de quintette qui s’oppose dans la campagne présidentielle. Les structures partisanes traditionnelles se sont affaissées : Jean-Luc Mélenchon a été candidat contre le Parti communiste ; Benoît Hamon a emporté la primaire en s’opposant à la ligne gouvernementale au pouvoir depuis 2012 ; Emmanuel Macron a créé ex nihilo son propre mouvement ; François Fillon, lors de la primaire de la droite, a battu à la fois le favori des sondages et le président de son parti.

En second lieu, la démocratie à l’état gazeux est instable : les comportements électoraux ne sont plus seulement volatils, ils sont erratiques. Ainsi, il y a eu autant d’électeurs socialistes qui se sont déplacés pour voter à la primaire de la droite qu’à la primaire de la gauche – 15 % des quatre millions de votants à la primaire de la droite et 40 % du gros million et demi de votants à la primaire de la gauche se sont déclarés proches du Parti socialiste[5]. Ainsi encore, des mouvements d’ampleur considérables se produisent jusque dans la dernière semaine, et même le dernier jour de la campagne – la moitié des électeurs de François Fillon et de Benoît Hamon ont déclaré s’être déterminés dans les sept jours précédant le scrutin[6]. Désormais, le taux de participation comme le choix des électeurs ne se cristallise plus.

En troisième lieu, la démocratie à l’état gazeux est explosive – c’est la propriété la plus inquiétante. Tout, en effet, n’est pas informe et instable : le Front national constitue en tout point une image inversée de ce nouvel état. Ses électeurs sont fidèles, reproduisant leur vote à 90 %[7], élections après élections, transformant ainsi ce qui était un plafond en plancher. Ses électeurs votent par adhésion – ils sont idéologiquement plus unis que ceux des autres partis (à l’exception, qui n’est pas rien, de la sortie de l’euro qui les divise). Il y a donc un bloc solide dans le gazeux.

Dans ce contexte, Marine Le Pen peut-elle être élue[8] ? Il y a un an, dans Piège d’identité[9], j’essayais de démontrer qu’une telle perspective n’était pas possible dès lors que chacun était « à la hauteur de la situation historique que nous traversons ». Il est difficile de considérer que cette condition soit réunie. Il faut donc préciser.

Les Français ne veulent pas élire Marine Le Pen. Elle demeure la responsable politique qui suscite le plus de rejet. Son parti continue à être massivement considéré d’extrême droite. Les conséquences d’une sortie de l’euro sont redoutées par 85 % des Français en dehors du Front national[10]. Mieux, les comportements électoraux, y compris les plus récents, ceux des élections départementales et régionales, témoignent d’une résistance farouche. Au second tour de l’élection présidentielle, François Hollande a recueilli 18 millions de voix en 2012, Nicolas Sarkozy 19 millions en 2007, Jacques Chirac 16 millions en 1995, François Mitterrand 17 millions en 1988. Ces scores sont hors de portée pour Marine Le Pen. Le seul risque, c’est que le score nécessaire pour être élu soit substantiellement plus bas – faute de participation. Après le « lâche soulagement » évoqué par Léon Blum après les accords de Munich, le plus grand danger que court notre démocratie à l’état gazeux aujourd’hui, c’est le « lâche renoncement », c’est-à-dire l’indifférence.

 

Copyright L’Obs (Hors-série n°95, « Démocratie et populisme », en kiosque depuis le 20 avril). 

 

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