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La famille dans tous ses états, de la bible au mariage pour tous

24/10/2016 4’
Denis Quinqueton Denis Quinqueton
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Alors que la Manif pour tous descend à nouveau dans la rue, Denis Quinquenton nous présente le hors-série du magazine L’Histoire consacré aux évolutions des habitudes et des structures familiales (« La famille dans tous ses états, de la bible au mariage pour tous », 100 pages, juillet-septembre 2016). Il rappelle que le concept de la famille est loin d’être figé dans le temps et qu’une nouvelle réflexion s’impose. 

Un débat secoue la société française depuis quelques années à propos de la famille, en réalité depuis la création du Pacs. Un débat nettement relancé au moment de l’ouverture du mariage aux couples homosexuels : comment la loi encadre-t-elle la construction familiale et protège-t-elle l’épanouissement de celles et ceux qui la composent ?

Ce débat ne tombe pas au hasard du désœuvrement d’intellectuels en goguette ou de législateurs somnolents. Il s’est inscrit à l’ordre du jour après des décennies d’émancipation de l’individu et de libération des femmes. Il a pointé son nez après la révolution de la contraception qui, en rendant aux femmes une certaine maîtrise de ce qu’il advient de leur corps, transforme l’aventure parentale en projet conscient et maîtrisé puisqu’on à la capacité de choisir, dans une large mesure, le nombre d’enfants que l’on souhaite et le moment où ils naîtront. Notons au passage que même celles et ceux qui s’opposent à ces progrès bénéficient de cette possibilité de choix conscient et réfléchi puisqu’ils... choisissent d’y renoncer. Ce débat, enfin, s’est fait jour aussi après une autre révolution, celle du coming out, acte sincère qui consiste, non pas à avouer comme on le dit trop souvent, mais à faire état d’une vie affective et sexuelle différente de la très grande majorité et tournée vers des adultes du même sexe, alors que cela restait jadis dissimulé dans les alcôves, sous la pression des familles et de la société refusant de l’envisager.

Ce débat sur notre droit des familles a surpris un corps politique qui, pour reprendre le mot récent d’un ancien président de la République de nouveau en campagne, répugnait à parler de « vie sexuelle »[1]. Désespérante déclaration d’un homme politique qui n’a visiblement toujours pas compris – ce n’est malheureusement pas le seul – qu’on parlait de tout sauf de vie sexuelle dans cette histoire. Cette dernière reste, bien heureusement, du ressort de l’intime, quoiqu’en pensent les plus réactionnaires. Le débat qui est posé est celui de l’organisation, à l’échelon de la société, des conséquences inéluctables de cette vie sexuelle et affective, notamment en termes de couple et de parentalité.

Ce débat est largement complexifié par le fait que chacun a une expérience intime de la famille qui, très souvent, structure son approche de cette question politique. Envisagées globalement, les expériences familiales sont diverses, heureuses, douloureuses, nombreuses, uniques, recomposées, décomposées... Mais à l’échelon de l’individu, l’expérience reste singulière. Pendant le débat sur le mariage pour tous, on a vu des parlementaires fonder leur argumentaire quasi exclusivement sur leur expérience personnelle[2], ce qui revient à déterminer une politique monétaire continentale en fonction de l’argent de poche de son enfance.

En fait, c’est la société civile, la somme des expériences personnelles accumulées, qui a mis les pieds dans le plat. Car c’est elle – c’est-à-dire nous tous – qui s’est libérée d’usages pesants et inadaptés, autour d’un modèle unique de famille fondée sur un couple réputé perpétuel et fécond. Ces dernières décennies, d’autres modèles se sont fait jour, avec ou sans mariage, en couple hétérosexuel ou homosexuel, avec ou sans enfant biologique, avec ou sans aide médicale à la procréation, avec ou sans tiers donneur d’ovocytes, avec ou sans gestatrice pour autrui.

Celles et ceux qui pourfendaient le modèle familial traditionnel, le ressentant comme un modèle « bourgeois » (sic), s’intéressent désormais aux familles. Celles et ceux qui font quasi profession de défendre « la » famille persistent à ne voir qu’une partie de la réalité, saisis sans doute d’une forme politique de dégénérescence maculaire. La hiérarchie de l’Église catholique, enfin, empêtrée dans son déni de la pédophilie dont certaines de ses ouailles se sont rendues coupables, ne peut s’empêcher de mettre son grain de sel en assenant ses révélations sur « l’intérêt de l’enfant » (re-sic). Fameux maelström !

Mais nous voilà rattrapés par la réalité. Les familles dont on débat existent, les modèles continuent d’évoluer. On ne va pas pouvoir continuer longtemps en faisant comme si rien n’avait changé[3]. Il va être difficile, dans les années qui viennent, de ne pas faire évoluer, pour l’améliorer, le système juridique encadrant la construction familiale en France. Ce chantier est devant nous.

Bonne nouvelle : il se trouve que, ces dernières décennies, on observe, on réfléchit, on explore, on étudie les familles, les modèles familiaux, les innovations, les fausses routes, les vraies solutions... La sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la psychologie sont de la partie, tout comme la prudence, le doute et l’éthique. Qui voudrait jouer aux apprentis sorciers dans ce domaine ?

C’est de cela, de toutes ces connaissances et réflexions articulées, dont témoigne le hors-série du magazine L’Histoire sorti cet été et que l’on peut toujours se procurer sur tablette ou en format papier auprès de la revue. Un hors-série remarquablement fréquenté, si l’on en juge par le sommaire. Gérard Delille, directeur de recherches au CNRS, directeur d’études à l’EHESS, nous aide à définir plus précisément, en croisant histoire et anthropologie, ce qu’on nomme famille. Brigitte Lion, professeur à l’université de Lille III, va loin dans notre passé, il y a 4000 ans, en Mésopotamie, pour nous dire à quoi ressemblait alors la famille en se fondant sur les lois en vigueur inscrites sur des tablettes d’argile. Pierre Chuvin, professeur émérite à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, éclaire la pratique des abandons d’enfants dans la Grèce antique. Philippe Moreau, professeur émérite de langue et littérature latines, revient sur cette caractéristique de la Rome antique, où le droit permettait de bouleverser sa généalogie. Martin Aurell, professeur à l’université de Poitiers, rapporte l’apparition du mariage chrétien, clairement établi à la fin du XIIe siècle. Didier Lett, professeur à l’université Paris VII, rappelle la place des sentiments et le poids de la mortalité dans le relatif désordre des familles au Moyen-Âge. Jean-Pierre Bardet, directeur d’études à l’EHESS, définit, en nuances, ce qu’était une mère de famille sous l’Ancien Régime. François Lebrun, professeur émérite à l’université de Haute-Bretagne, précise la place de l’enfant à l’époque des Lumières. Anne Verjus, directrice de recherches au CNRS, raconte comment la « révolte contre la tyrannie des pères » a été emportée par la « révolution des pères et des maris », ainsi qu’en témoigne le code civil, dont la première version nous vient de ce temps. Alain Plessis, spécialiste du système bancaire français, explore la grande affaire de la famille bourgeoise au XIXe siècle : le travail, les bons placements et les mariages d’intérêt. L’historien Michel Winock revient sur le « scandale Fourier » en évoquant comment le philosophe inventeur du phalanstère a produit une critique radicale de la famille bourgeoise, asservissant la femme et engendrant des inégalités. Annick Tillier, conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France, s’intéresse aux infanticides de nouveaux-nés qui n’étaient pas rares au XIXe siècle. Anne-Marie Sohn, professeur émérite à l’ENS de Lyon, s’attarde sur la révolution du mariage d’amour à partir de la Belle Époque. La sociologue et ethnologue Martine Segalen attire nos regards sur la famille des Trente Glorieuses, après la Seconde Guerre mondiale. Irène Théry, enfin, sociologue et directrice d’études à l’EHESS, développe sa réflexion, entre passé récent et avenir, sur le dernier bouleversement majeur en date : le remplacement du mariage par la filiation comme élément fondateur et structurant d’une famille.

Ces 90 pages posées, riches de connaissances et de réflexions, témoins d’une réalité infiniment plus complexe que les caricatures qu’on essaye de nous faire gober, sont bienvenues, alors qu’une nouvelle « Manif pour tous » s’est pointée aux alentours de la mi-octobre. Attendez-vous à entendre de drôles de « spécialistes », de curieux « citoyens » qui, en plus d’avoir un avis très arrêté sur comment les autres doivent faire famille, entendent, entre autres, marier les couples non mariés ayant des enfants[4] et dénoncer la convention européenne des droits de l’Homme[5], alors que des candidats aux primaires de la droite et du centre entendent faire voter une loi – une loi ! – qui « fige le principe qu’un enfant est toujours le fruit d’un père et d’une mère »[6], alors qu’on veut améliorer le Pacs, violemment combattu il y a quinze ans, et abroger le mariage pour les couples de même sexe, adopté il y a quatre ans[7], et interdire la GPA... interdite en France depuis 1994[8], et j’en passe.

Alors ce hors-série de L’Histoire, « La famille dans tous ses états, de la bible au mariage pour tous », sera votre antidote salvatrice. Munissez-vous en à temps !

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