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La nouvelle Turquie d’Erdogan

14/03/2017 80’
Ahmet Insel
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Quel est le visage de la Turquie d’Erdogan ? Ahmet Insel, figure intellectuelle turque, professeur à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’université de Galatasaray à Istanbul, économiste et politologue, qui est également l’un des fondateurs de la maison d’édition turque Iletisim et l’éditeur de l’écrivain Orhan Pamuk, est venu en débattre à la Fondation.

Retrouvez l’entretien vidéo avec Ahmet Insel


Retrouvez le débat public en vidéo


Le dernier ouvrage d’Ahmet Insel, La nouvelle Turquie d’Erdogan (La Découverte, 2015, édition revue et augmentée en 2017), dresse le portrait d’un pays dirigé depuis 2002 par l’AKP (Parti de la justice et du développement) et par son leader charismatique, Recep Tayyip Erdogan. Ce pouvoir « musulman-démocrate » a profondément modifié le pays : urbanisation, forte croissance de l’économie, négociations avec l’Union européenne, rôle majeur au Moyen-Orient, etc.
Pour autant, le bilan de ce long règne est ambivalent. Les avancées sur le front de la démocratisation ont progressivement laissé place à un autoritarisme rampant et à une politique de réislamisation de la société. L’armée turque a perdu son rôle de tutelle du régime, au prix de procès politiques fortement entachés d’irrégularités. Depuis 2008, les négociations avec l’Union européenne piétinent. Des pas courageux pour résoudre le problème kurde ont été suivis par des mesures répressives, qui se sont étendues à l’ensemble des revendications démocratiques. Les protestations de Gezi, en 2013, et plus encore, la répression qui a suivi la tentative de coup d’État en juillet 2016, ont révélé le visage et la dérive autoritaires du pouvoir.
Dans cet essai documenté, Ahmet Insel nous éclaire sur les facteurs d’ascension de l’AKP, la stratégie politique et la persistance des succès électoraux d’Erdogan malgré les affaires de corruption et la lutte ouverte avec la communauté Gülen. Il montre ainsi que la société turque est constamment tiraillée entre culpabilités refoulées et désir de libération, entre peur de perdre son identité socio-historique et volonté d’être pleinement dans le monde moderne.

Retranscription de l’entretien vidéo avec Ahmet Insel

Quelle est la situation politique aujourd’hui en Turquie ?

Ahmet Insel : Le coup d’État qui a eu lieu le 15 juillet dernier était un coup d’État avorté. Donc, on peut s’attendre à ce qu’après un coup d’État avorté, le gouvernement retrouve une certaine sérénité et prenne évidemment des dispositions contre les putschistes, parce que ce n’est pas simplement un scénario, il y a eu une vraie tentative de coup d’État. Ils ont échoué heureusement, mais il y a eu des morts, autour de 250 personnes lors des affrontements dans la soirée de 15 au 16 juillet. Donc on aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement, après quelques mois de mesures exceptionnelles, joue la carte de l’union nationale. Au contraire, malheureusement, Tayyip Erdogan a préféré profiter de ce coup d’État et de l’état d’urgence qui a été décrété quatre jours après pour suspendre totalement, quasiment totalement, l’État de droit et aller bien au-delà de la poursuite des putschistes. Il visait non seulement à éradiquer la présence de la communauté Gülen dans l’État mais aussi dans la société civile, et cela perdure. Il a aussi essayé, il essaie, et réussit en partie, à nettoyer toute l’administration publique des éléments qu’il considère comme des perturbateurs, des opposants, mettant des bâtons dans les roues de son gouvernement, c’est-à-dire des gens de gauche, une partie des militants kurdes, etc.

Donc, du coup, la Turquie s’est transformée en une immense prison, notamment pour les journalistes, puisqu’aujourd’hui nous avons au total environ 150 journalistes en détention. Ce nombre est supérieur au total des journalistes en détention en Chine et en Russie réunies. On a donc là un exploit malheureusement extraordinaire, et le bilan est extrêmement lourd, parce qu’il y a aujourd’hui à peu près 130 000 fonctionnaires qui sont soit limogés, soit suspendus. La grande majorité est limogée, une partie est suspendue, plus de 40 000 personnes sont en détention, des universitaires ont été licenciés, des centaines d’associations et de fondations fermées, 8 000 entreprises privées, industrielles et commerciales, dont les propriétés ont été saisies par l’État, confisquées par l’État, sous couvert de financement du terrorisme de la communauté Gülen. Vous voyez, nous vivons dans une situation qui dépasse très largement les mesures qu’on pourrait comprendre dans le cadre d’un état d’urgence. Erdogan, profitant de l’état d’urgence, gouverne via des décrets-lois qui ne concernent pas la lutte contre les putschistes, mais la réorganisation de l’État. Tout l’État est réorganisé, des universités fermées, par exemple, par un décret-loi. Le président Erdogan a décidé, il y a deux mois, que désormais les présidents d’universités ne seront plus élus mais nommés par lui. Alors que la Constitution ne le lui permet pas, les décrets-lois dépassent le cadre de leur raison initiale. D’autre part, ces décrets-lois, on ne peut pas les porter devant le Conseil constitutionnel, ni les contester devant le Tribunal administratif. Alors, nous sommes vraiment dans une situation où il n’y a plus d’État de droit.

Et jusqu’à quand ? Là aussi, c’est extrêmement vague. Recep Tayyip Erdogan a dit le temps nécessaire pour éradiquer tous les éléments putschistes, Gülenistes, terroristes, etc. Et ça peut aller très très loin, parce que la Turquie a déjà, depuis 1984, essayé d’éradiquer la lutte armée du PKK, donc si c’est la même chose vis-à-vis des autres, nous sommes vraiment dans une situation où on peut entrer dans une sorte d’état d’exception permanent !

Dans ce cadre, comment analysez-vous les récentes tensions avec l’Allemagne et les Pays-Bas ?

Alors, en profitant de cet état d’urgence et du climat d’inquiétude et d’arbitrage qui règne, Tayyip Erdogan a remis à l’ordre du jour, avec le soutien totalement inattendu du chef du parti d’extrême droite nationaliste, un vieux rêve qu’il essaie de réaliser en Turquie mais qu’il n’a pas pu concrétiser depuis quatre ans : mettre en place un régime présidentiel, mais pas n’importe quel régime présidentiel, un régime hyper-présidentiel, un régime où la séparation des pouvoirs est annulée, de fait ; le président devient Premier ministre, le président devient le gouvernement. Mais jusque-là, on dirait qu’il s’agit d’un régime présidentiel, mais en même temps, il aurait le droit d’être membre du parti, donc du coup, pas n’importe quel membre, évidemment chef du parti, et par conséquent, les élections présidentielle et parlementaires, selon ce qui est proposé au référendum du 16 avril prochain, se feront en même temps, simultanément, et, du coup, s’il gagne l’élection présidentielle, probablement gagnera-t-il aussi les élections législatives. Il sera alors le chef du parti majoritaire, le chef de l’exécutif, et le gouvernement n’aura plus des comptes à rendre au Parlement, puisque c’est un gouvernement à la manière américaine, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de vote de confiance, pas de Premier ministre, Erdogan sera le chef de l’État et Premier ministre, avec un large pouvoir de nomination des membres de la haute juridiction. Donc, là, on voit bien que la séparation des pouvoirs sera rompue.

Et d’ailleurs, il ne s’en cache pas et dit que la séparation des pouvoirs est une antienne du XXe siècle, un « vieux truc », qu’il faut aller vite et que de toute façon, le plus important contrôle, le plus important « check and balance », c’est le vote du public, et si le public n’est pas content, il n’élira pas le président dans cinq ans. Donc, pour lui, la seule sanction, le seul contrôle possible, c’est le suffrage. Et là, nous avons vraiment une conception très autoritaire, en référence à l’Amérique latine, je dirais très « caudillo », très chef. Chef qui réunit l’ensemble des pouvoirs et qui est en fusion avec le peuple : il n’y a pas d’intermédiaire entre lui et le peuple, il représente le peuple, il incarne le peuple, et le peuple lui donne un mandat renouvelé tous les cinq ans, et à partir de là nous n’avons pas besoin d’avoir d’autres instances qui feraient une sorte de contrôle ou d’équilibre à ce pouvoir. C’est sa conception, mais il faut reconnaître que cette conception ne rencontre pas une adhésion franche et massive, y compris dans sa base électorale, ce qui explique la crispation actuelle et cette tension calculée, je crois, avec l’Europe, particulièrement avec l’Allemagne et la Hollande, en profitant d’une décision, certes critiquable de l’Allemagne et surtout de la Hollande, de vouloir interdire ce meeting électoral. Cette décision d’interdiction est discutable, mais normalement ce genre de décisions est prise par voie diplomatique. Alors que là, il a vraiment recherché une exacerbation du conflit qui lui a permis de mobiliser une partie de son électorat indécis autour de « nous et les Occidentaux », « nous et les ennemis de la Turquie ». Erdogan assimile évidemment tous ceux qui appellent à voter non à des supporteurs du terrorisme, et accuse l’Europe d’être soit nazie, soit supportrice du terrorisme. Et cela lui permettra peut-être de gagner quelques points dont il a besoin. Ce qui est affligeant, c’est que ça peut être une stratégie payante.

Avec ses projets de « Nouvelle Turquie » et sa pratique du pouvoir, Erdogan ne cherche-t-il pas à être un nouvel Atatürk ?

Il voudrait bien être le nouvel Atatürk, d’autant plus que son projet est la Nouvelle Turquie, il parle de la Nouvelle Turquie et veut la refonder, il veut être deuxième fondateur, ou le fondateur de la Nouvelle Turquie après la fondation de la Turquie républicaine, fonder une Nouvelle Turquie qui serait républicaine mais conservatrice, qui serait une république conciliée avec l’Islam, réconciliée avec l’Islam, où l’Islam serait présent dans l’espace public. Il n’a pas le projet d’imposer la charia, etc., je pense que ça le dépasse. Il doit y avoir dans son entourage quelques groupes et mouvements désireux de ça, mais le cœur de son pouvoir et lui-même sont plutôt pour la mise en place d’un conservatisme marqué par l’Islam évidemment, mais surtout un vrai travail de reformatage du système éducatif, avec beaucoup plus de cours de religion, de remise en cause des certains acquis de l’enseignement moderne, etc. Mais surtout, le troisième aspect est de faire de la Turquie – c’est un rêve qu’il a beaucoup caressé lors des révolutions arabes – un pôle du Moyen-Orient. Maintenant, cela a échoué, mais cette ambition de grandeur mondiale de la Turquie demeure. Mais les portes de l’Union européenne sont fermées, au sein de l’OTAN, la Turquie commence à apparaître comme un allié pas trop fidèle, ou en tout cas suspect, et les relations qu’il peut mettre en place avec la Russie ne sont pas des relations qu’on peut approfondir à long terme à cause des intérêts historiquement très divergents. Donc, du coup, c’est un peu la quadrature du cercle ! En même temps, Erdogan instrumentalise énormément la peur d’une majorité de Turcs, la peur d’un nouveau dépeçage de la Turquie, et il utilise cette peur pour consolider autour de lui un bloc islamo-nationaliste.

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