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« La nuit américaine » : guide de la soirée des midterms

02/11/2018 6’
Renan-Abhinav Moog Renan-Abhinav Moog
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À l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis, Renan-Abhinav Moog présente le scénario possiblement riche en rebondissements de cette « nuit américaine » particulière. On y découvre la manière dont se dérouleront des différents scrutins et dont seront annoncés des résultats obtenus au fur et à mesure de l’avancée de la nuit, du fait des différents fuseaux horaires des États-Unis.

Ce sont 35 scrutins sénatoriaux, dont deux élections partielles, qui seront organisés dans 33 des 50 États américains le 6 novembre prochain outre-Atlantique. Dans ce pays immense traversé par plusieurs fuseaux horaires, il existe un grand décalage en termes d’heure de fin du scrutin. Voici un petit guide pour identifier les moments importants de cette « nuit américaine ».

Minuit : début de la nuit électorale avec l’Indiana

À partir de minuit[1], les premiers bureaux fermeront dans l’Indiana, l’État par lequel débutent toutes les soirées électorales américaines. Dans cet État très républicain – depuis 1960, il n’a voté pour le candidat démocrate qu’à deux scrutins présidentiels, en 1964 et en 2008 –, le sénateur sortant démocrate, Joe Donnelly, tentera malgré tout de décrocher un deuxième mandat. L’Indiana étant un État clé, les premiers résultats qui nous en parviendront donneront quelques indices sur la coloration que devrait prendre la nuit électorale : vague bleue ou vague rouge ?

En 2016, alors que les sondages donnaient un avantage au démocrate Evan Bayh, il avait finalement été balayé par le sortant républicain Dan Coats. Cette année, les sondages – qui promettent la victoire à Joe Donnelly – seront-ils à nouveau contredits par les urnes ?

1 heure du matin : premiers résultats cruciaux en Floride et en Géorgie

À 1 heure, le scrutin sera clos dans quatre autres États : le Vermont, la Géorgie, la Virginie et, surtout, la Floride.

Là encore, le Sunshine Stateswing state[2] par excellence – donnera le ton de la soirée : le sénateur démocrate sortant Bill Nelson, élu depuis 2000, sera-t-il mis à la retraite par le gouverneur républicain sortant, Rick Scott ? Les démocrates ne se sont pas imposés en Floride depuis 2012 : ils ont perdu en 2014 lors de l’élection du gouverneur puis en 2016, aux scrutins présidentiel et sénatorial. Et comme cet État est toujours riche en élections à suspens, personne ne peut dire, du républicain Ron DeSantis et du démocrate Andrew Gillum, lequel succèdera à Scott au poste de gouverneur.

Pas de scrutin sénatorial cette année en Géorgie, mais une élection pour le poste de gouverneur. Nathan Deal, sortant GOP[3] et atteint par la limite de mandat, se retire. Son poulain, Brian Kemp, doit faire face à la candidature de la démocrate Stacey Abrams, ancienne minority leader à la Chambre des représentants de Géorgie. Les sondages semblent annoncer un scrutin très serré. Toutefois, il convient de garder à l’esprit que, depuis le scrutin présidentiel de 2008, les sondages ne cessent de décrire la Géorgie comme un battleground state[4] mais qu’à la fin, ce sont toujours les républicains qui gagnent. Plus qu’ailleurs, le critère racial sera prépondérant. D’abord parce que dans cet État qui ne cesse de gagner en population (contrairement à la plupart des autres États du Deep South), la population afro-américaine dépasse les 32 % et vote à 90 % pour les démocrates. Contrairement à l’Alabama voisin (où la très forte mobilisation de l’électorat afro-américain a permis l’élection d’un démocrate en décembre dernier, ce qui n’était pas arrivé depuis 1992 !), la Géorgie compte également une minorité hispanique (un peu plus de 9 % de la population) ainsi qu’une minorité asiatique (un peu moins de 4 % de la population). C’est-à-dire les mêmes « ingrédients » ayant permis, à la fin des années 2000, de faire basculer la Virginie dans le camp démocrate, les mêmes qui permettent aujourd’hui à l’Arizona et au Texas de devenir des États compétitifs pour les démocrates.

1 heure 30 : deux sortants démocrates potentiellement en danger

À 1 heure et demi, deux nouveaux États clés commenceront à compter les votes : l’Ohio et la Virginie occidentale. Deux sénateurs démocrates sortants, Sherrod Brown et Joe Manchin, batailleront pour se faire réélire dans des États remportés par Trump, avec une avance de 8 points dans l’Ohio et de… plus de 42 points en Virginie occidentale !

2 heures du matin : premiers résultats dans treize États

Les premières estimations qui seront alors parvenues permettront de se faire une meilleure idée de ce qui nous attendra à 2 heures du matin, quand les bureaux de vote fermeront dans 13 États : Connecticut, Delaware, Maine, Maryland, Massachusetts, Michigan, New Jersey, Pennsylvanie, Rhode Island, Tennessee, Texas, Mississippi et Missouri.

Les soirs de scrutin présidentiel, c’est généralement à ce moment que le nombre de grands électeurs remportés par le candidat démocrate augmente fortement, et pour cause : la plupart de ces États se situent en Nouvelle-Angleterre et sont des fiefs imprenables du Parti démocrate.

Attention toutefois au scrutin du New Jersey. Même si cet État proche de New York n’a pas élu de sénateur GOP depuis 1972, le sortant Bob Menendez, en place depuis 2006, aborde le scrutin fragilisé par un scandale financier. Il n’est donc pas à l’abri d’un vote sanction.

Mais le principal indicateur sera le Tennessee. Dans cet ancien fief démocrate, passé d’un seul coup dans le camp républicain en 1994, l’ancien gouverneur démocrate Phil Bredesen tentera de surfer sur sa bonne popularité pour succéder au sénateur républicain Bob Corker, qui ne se représente pas. Face à lui, Marsha Blackburn est une sérieuse concurrente. Elle est représentante sortante du 7e district.

En 2006, le jeu avait été particulièrement serré entre Corker et Harold Ford junior, fils d’un ancien représentant démocrate du district de Memphis. Si les résultats partiels sont particulièrement serrés, cela voudra dire que les démocrates ont su mobiliser leur électorat, ce qui serait un signe encourageant pour eux dans des États clés comme le Missouri voisin, mais également l’Arizona et le Nevada, voire le Texas. Dans le cas contraire, il leur faudrait commencer à s’inquiéter quelque peu.

La partielle du Mississippi pour le siège de classe II[5] – suite à la démission en avril dernier du sortant républicain Thad Cochran – sera également à suivre : le scrutin qui s’y déroule est un peu particulier et porte le nom de jungle primary. Les candidats de tous les partis (avec parfois plusieurs candidats du même parti) s’opposent et si aucun d’entre eux ne dépasse les 50 %, un second tour sera organisé trois semaines plus tard, le 27 novembre. Il opposera les deux candidats arrivés en tête. Dans ce fief républicain (les démocrates n’y ont plus gagné de scrutin sénatorial depuis 1982), le score décroché par le candidat démocrate sera particulièrement suivi, en tant qu’indicateur de la santé de l’opposition à Donald Trump. La dernière élection partielle dans cet État, afin de désigner un successeur à Trent Lott, démissionnaire, avait vu le candidat démocrate Ronnie Musgrove atteindre un score inédit, avec 45 % des voix face à Roger Wicker, actuel sénateur sortant pour le siège de classe I. Mais c’était en 2008, conjointement à l’élection de Barack Obama. Bien sûr, en temps normal, ce siège est totalement hors de portée des démocrates. Toutefois, lors du second tour, la participation baisse parfois de façon très importante. Les démocrates, s’ils arrivent à surmobiliser leurs troupes, pourraient alors créer la surprise.

Plus encore, le scrutin texan opposant le sortant Ted Cruz à son challenger Beto O’Rourke promet d’être passionnant. Alors qu’il faisait partie des fiefs démocrates, le Texas n’avait vu plus aucun démocrate s’y imposer depuis Lloyd Bentsen en 1988 et Ann Richards en 1992. Mais l’augmentation de la population hispanoaméricaine a pour conséquence un nouveau changement du comportement électoral de cet État, à l’instar de ce qui s’est produit en Virginie dans les années 2000. Sera-ce suffisant pour une victoire démocrate ? Probablement pas, mais le score de Beto O’Rourke ne sera pas sans conséquence, ni pour le scrutin présidentiel de 2020 au Texas (qui pèsera 38 grands électeurs, avant de probablement passer à 42 pour le scrutin de 2024), ni pour la carrière personnelle future de O’Rourke.

Enfin, le Missouri, qui a longtemps été un État boussole lors des scrutins présidentiels, sera l’objet d’une bataille serrée entre la sortante démocrate Claire McCaskill et son opposant GOP. Élue la première fois en 2006, à la faveur de la vague anti-Bush, elle est la deuxième démocrate la plus en danger de ce scrutin. En 2012, déjà menacée, elle avait bénéficié des dérapages de son adversaire et l’avait finalement emporté largement. Mais cette année, elle affronte un concurrent de taille, Josh Hawley, procureur général de l’État. Fait rassurant pour McCaskill : en 2016, parmi les trois candidats démocrates[6] dont les sondages ont prédit à tort qu’ils pouvaient battre des sortants GOP, Jason Kander, candidat dans le Missouri, est celui qui a obtenu le meilleur score et le plus faible écart.

Mais il faut avoir en tête un autre chiffre, qui est lui nettement plus inquiétant pour la sortante démocrate : en 2016, lors de son élection comme procureur général, Hawley a obtenu 1 607 550 voix, soit plus que McCaskill en 2006 (mais le scrutin était serré) et, surtout, plus qu’en 2012 (alors qu’elle avait obtenu un score inespéré). En effet, McCaskill a obtenu 1 055 255 voix en 2006 (soit 49,6 % face au sortant Jim Talent, 1 006 941 voix soit 47,3 %) et 1 484 683 voix en 2012 (soit 54,8 % face à Todd Akin, 1 063 698 voix soit 39,1 %).

Cet exemple illustre parfaitement le grand danger qui menace les démocrates, notamment dans l’Indiana et en Floride : leurs scores en voix de 2012 ont été dépassés en 2016 par les candidats républicains. En Floride, Marco Rubio a obtenu 4 835 191 voix, soit 311 740 de plus que Bill Nelson, lors de sa réélection en 2012. Dans l’Indiana, Todd Young a obtenu 1 423 991 voix, soit 142 810 de plus que Joe Donnelly lors de son élection quatre ans plus tôt.

Ce qui veut dire que les républicains disposent de réserves de voix plus importantes que leurs adversaires. Par conséquent, la mobilisation différentielle sera un facteur essentiel cette année.

3 heures du matin : résultats en provenance de quatre États clés

À 3 heures du matin, des premiers résultats arriveront des États de New York, mais également du Minnesota et du Wisconsin – deux États où se déroulent trois sénatoriales dont une partielle – ainsi que du Nebraska, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et du Wyoming.

Peu de suspens, mis à part en Arizona – où les républicains ont échappé de peu à une double élection à risque, qui aurait eu lieu si John McCain avait, par exemple, démissionné avant juin dernier.

Deux représentantes s’affrontent pour le siège laissé par Jeff Flake, la républicaine Martha McSally (2e district) et la démocrate Kyrsten Sinema (9e district). S’il n’a jamais réellement été un fief démocrate, l’Arizona semble suivre le Texas dans ses changements électoraux. La dernière élection d’un démocrate remonte à 1988. Le scrutin a été serré en 2012 entre Jeff Flake et Rick Carmona, mais Hillary Clinton n’y a pas réalisé la percée attendue en 2016. L’Arizona est un must win (État devant être gagné) pour les démocrates s’ils veulent reprendre la main au Sénat.

4 heures du matin : résultats pour les deux sénateurs les plus menacés de chaque camp

Il faudra attendre 4 heures du matin pour avoir les premiers résultats venant du Dakota du Nord et du Montana, deux États très peu peuplés mais qui se révèlent cruciaux cette année, ainsi que de l’Utah – où Mitt Romney tente un retour sur la scène politique – et du Nevada, où Dean Heller, sortant GOP et seul sénateur républicain dans un État ayant voté en novembre 2016 pour Hillary Clinton[7], tente de sauver son siège.

Si le Nevada semble maintenant bien ancré dans le camp démocrate, il ne faut pas oublier qu’en 2000 et en 2004, il a contribué aux victoires de George W. Bush. Là encore, il s’agit d’un must win pour les démocrates, qui ont échoué de peu en 2012 dans un contexte plus favorable (45,9 % contre 44,7 %).

A priori, rien ne semble pouvoir sauver Heidi Heitkamp, sénatrice sortante du Dakota du Nord, dans un État où Hillary Clinton n’a recueilli que 27,2 % il y a deux ans. Son collègue du Montana, Jon Tester, semble plus assuré de retrouver son fauteuil au Capitole en janvier 2019. Entre 2010 et 2014, ils ont été les seuls candidats à sauver un siège démocrate dans les Rocheuses. Au gré du retrait de leurs sortants, les démocrates ont perdu un total de quatre sièges dans cette région : le siège de Byron Dorgan en 2010, dans le Dakota du Nord, et celui de Ben Nelson, dans le Nebraska en 2012. Ceux de Max Baucus dans le Montana et de Tim Johnson dans le Dakota du Sud en 2014.

Une défaite d’Heidi Heitkamp – alors qu’elle avait obtenu une courte victoire en 2012, dans un contexte bien plus défavorable aux démocrates, du moins nationalement – constituerait donc un signe inquiétant pour eux, montrant leur incapacité à faire réélire une sénatrice appréciée, alors que Donald Trump est plus impopulaire que ces deux prédécesseurs ne l’étaient avant les midterms de 2006, 2010 et 2014.

En 2012, Barack Obama obtenait 124 827 voix, contre 188 163 à Mitt Romney. Dans le même temps, Heitkamp obtenait 161 337 voix contre 158 401 à son adversaire républicain, Rick Berg. Soit 1,29 fois le score d’Obama pour Heidi Heitkamp, contre seulement 0,84 fois le score de Romney pour Rick Berg. Mais en 2016, Donald Trump a obtenu 216 794 voix, contre seulement 93 758 à Clinton. En appliquant les mêmes coefficients qu’en 2012, le GOP serait à 182 107 voix contre 120 948 à Heitkamp.

Dernier facteur : les sondages de 2012 prédisaient une victoire du républicain Rick Berg, lui donnant parfois jusqu’à 10 points d’avance[8], ce qui n’a pas empêché Heidi Heitkamp de l’emporter d’une courte tête. Il ne reste plus qu’à rééditer cet exploit.

5 heures du matin : fin de la nuit électorale en douceur pour les démocrates

À 5 heures du matin, trois fiefs démocrates commenceront à livrer leurs résultats : la Californie, l’État de Washington et Hawaii.

Si le résultat final de ces trois scrutins ne fait aucun doute, on scrutera avec attention le score de Kevin de Leon, démocrate proche de Bernie Sanders, face à la sortante – elle aussi démocrate – Dianne Feinstein, élue depuis 1992.

En conclusion

Il faudra donc attendre le petit matin pour avoir une idée de la nouvelle majorité au Sénat. La nuit du 6 novembre s’annonce riche en surprises et en rebondissements. La majorité sortante a rarement été si courte avant des midterms mais, paradoxalement, l’opposition démocrate n’a jamais été si peu en mesure de conquérir les deux sièges qui lui manquent pour faire basculer le Sénat.

L’hypothèse maximale que l’on peut faire pour les républicains est de 59 sièges, soit un gain net de 8 sièges. Il faudrait pour cela qu’ils réussissent à conserver leurs sièges menacés (Arizona, Nevada et dans une moindre mesure Texas et Tennessee) et qu’ils prennent huit sièges démocrates : le Dakota du Nord, le Missouri, le Montana, la Virginie occidentale, l’Indiana, la Floride, et pourquoi pas la partielle du Minnesota, et le New Jersey[9].

L’hypothèse maximale pour les démocrates est moins ambitieuse ; elle est de 53 sièges, soit un gain net de 4 sièges. Il faudrait alors que l’ensemble de leurs sortants menacés soient réélus (les plus en danger étant Heidi Heitkamp dans le Dakota du Nord, Claire McCaskill dans le Missouri et Jon Tester dans le Montana) et qu’ils l’emportent dans quatre États « rouges » : le Nevada, l’Arizona, le Texas et le Tennessee.

Le résultat final sera compris entre ces deux hypothèses. Et une troisième hypothèse, celle du statu quo, apparaît peut-être comme une des plus plausibles, avec un « échange » de quatre sièges entre démocrates et républicains, le Dakota du Nord et le Missouri passant chez les républicains, le Nevada et l’Arizona faisant le chemin inverse. Et même si les démocrates sauvaient le siège de Claire McCaskill, un Sénat à 50-50 resterait aux mains des républicains, grâce au vice-président Mike Pence[10].

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