Vous êtes ici

Histoire
S'abonner

La présidentielle de 1981 dans les yeux : l’appel de Rocard quarante ans après

23/10/2020 3’
Pierre-Emmanuel Guigo Pierre-Emmanuel Guigo
Suivi
Favoris
Partager
A a Zoom

Voilà un étrange anniversaire fêté cette semaine. Celui d’un non-événement, d’un des plus beaux ratés de l’histoire. Il y a quarante ans, le 19 octobre 1980, Michel Rocard choisissait par une allocution solennelle retransmise sur les principales chaînes de télévision et de radio de confier aux Français son souhait de se présenter à l’élection présidentielle de 1981.

Michel Rocard y réfléchissait depuis plusieurs mois, au moins depuis 1978, alors qu’avait débuté son affrontement avec le premier secrétaire, François Mitterrand. En octobre 1980, Michel Rocard est au plus haut dans les sondages. Sa cote d’avenir dépasse celle de François Mitterrand et talonne celle du président, Valéry Giscard d’Estaing. Comme candidat de la gauche, il ferait mieux que le maire de Château-Chinon[1].

Pourtant, lors du Congrès de Metz en février 1979, Michel Rocard a fait une promesse : il ne se présentera pas contre François Mitterrand, si ce dernier est candidat à l’élection présidentielle de 1981. Aussitôt cette promesse faite, elle est regrettée. Son entourage n’a d’ailleurs pas compris que le député des Yvelines se lie ainsi. Pour ne pas se démentir, il ne reste dès lors plus qu’une solution : convaincre François Mitterrand de renoncer de lui-même.

Michel Rocard multiplie au cours du premier semestre 1980 les interventions télévisées, comme à Cartes sur table en février 1980. Durant l’été, il réunit ses supporters à Villeneuve-lès-Avignon. À partir du mois d’octobre, il tente d’accélérer les événements. Le Congrès de Metz a prévu que le candidat socialiste à l’élection présidentielle soit choisi au terme d’une primaire interne, si plusieurs candidatures se dessinent. L’ouverture de cette procédure a lieu le 19 octobre. C’est cette date que choisit Michel Rocard pour se déclarer, afin de souligner sa détermination. Il entend faire un discours télévisé, depuis sa mairie de Conflans, conquise en 1977, à la façon de Valéry Giscard d’Estaing qui s’était déclaré candidat en 1974 depuis Chamalières. Son entourage est divisé sur l’approche à adopter. Christian Blanc, son directeur de cabinet, veut une allocution solennelle et définitive sur les intentions de son patron. Pierre Zémor, son conseiller en communication, voudrait un message plus nuancé et moins visible qui rendrait le retrait de la candidature de Michel Rocard possible. Le résultat final sera un mélange des deux. Un discours solennel et largement retransmis, mais au message ambigu.

Il est vrai que la préparation de l’événement ne s’est pas passée comme prévu. Le matin, Michel Rocard joint au téléphone François Mitterrand pour lui dévoiler ses intentions. Celui-ci reste énigmatique et semble esquisser sa volonté, à son tour, de se déclarer. Quelques heures avant la retransmission, une alerte à la bombe oblige l’équipe à évacuer la mairie. La maquilleuse est victime d’une panne de véhicule et n’arrivera jamais à Conflans. Alors que l’allocution est annoncée par toutes les télévisions pour le journal de 20 heures, François Mitterrand déclare qu’il fera part de sa décision avant la fin de la semaine. Ce qui pour beaucoup signifie que Michel Rocard devra donc se retirer rapidement s’il tient sa promesse de Metz. En meeting à Mulhouse, le premier secrétaire ajoute, menaçant : « Tout candidat qui dit : “Je suis candidat” ne l’est pas s’il n’est pas présenté par au moins une fédération. Il est par ailleurs incorrect à l’égard du parti d’aller plus vite que la musique. »

Michel Rocard s’installe néanmoins pour son annonce. Il fera son allocution depuis la salle des mariages de la mairie, devant un triste rideau marron. Dehors, les bruits des klaxons sont tout à fait audibles à l’enregistrement. Le maire de Conflans apparaît surtout peu à l’aise. Il trébuche sur ses mots. « Confiance » devient « conscience » dans sa bouche hésitante. Pour briser l’image d’ambitieux qui commence à lui coller à la peau, il rend un vibrant hommage à François Mitterrand : « J’appelle les socialistes à se rassembler derrière leur premier secrétaire [...] demain encore à la tête de notre parti, il montrera le chemin. » Un téléspectateur qui prendrait le discours en route aurait du mal à comprendre qu’il s’agit de la déclaration de candidature de Michel Rocard.

L’image a beaucoup contribué à l’échec de ce discours. Alors qu’il s’apprête à parler, Jean Lallier, réalisateur et conseiller audiovisuel de Michel Rocard, lui indique la mauvaise caméra à regarder. Outre le message hésitant, le maire de Conflans regarde la France de travers. Dans le courrier reçu par son cabinet les jours suivants, les auditeurs radio donnent un point de vue bien plus positif de ce discours que les téléspectateurs.

Les retombées presse sont en tout cas très négatives : « À cet égard, “l’appel au pays” lancé par le maire de Conflans, le 19 octobre dernier, sonnait plutôt creux et ressemblait plus à une parodie interprétée par un acteur de province qu’à un premier rendez-vous avec la postérité » se moque Le Figaro[2].

François Bayrou dans Démocratie moderne ironise lui aussi : « C’est la télévision qui a fait Michel Rocard. C’est la télévision qui risque de le défaire. Quel étrange conseiller en marketing a bien pu conseiller à cet homme, qui fut bouillonnant, l’appel compassé en direct de la mairie de Conflans-Sainte-Honorine ? On aurait dit Tintin qui s’exerçait à parler comme les Dupont-Dupond. Tout sonnait faux : dans le ton, d’une gravité forcée ; dans l’habit, qui imitait jusqu’à la caricature le président sortant ; dans le texte, à mi-chemin de l’emphase ampoulée des comices agricoles et de la dissertation de Jaurès. Le tout évidemment sans qu’un seul mot soit prononcé qui puisse déranger quelqu’un de l’extrême droite à l’extrême gauche[3]. »

Les mitterrandistes en profitent pour accabler le député des Yvelines. Jean-Pierre Chevènement déclare dans la foulée être candidat si François Mitterrand ne l’est pas, pour mieux noyer l’annonce de Michel Rocard. Les jours qui suivent, François Mitterrand décide de faire durer le suspense. Il ne fait finalement pas d’annonce cette semaine-là, et attendra jusqu’au 6 novembre. Pendant deux semaines, Michel Rocard va donc essayer de préserver les apparences. Le 23 octobre, il est en meeting à Épinay pour mieux provoquer François Mitterrand qui y avait pris le Parti socialiste en 1971. Ce sera le seul meeting de campagne présidentielle de Michel Rocard. Pour mieux retourner le stigmate de son intervention du 19 octobre, il ironise sur les commentaires qu’elle a suscités : « Il paraît que j’avais avalé mon parapluie. Il paraît qu’on avait perdu le vrai Rocard. On m’a trouvé ému. C’est vrai, j’étais ému. Mais quiconque prétendrait annoncer sa candidature à la présidence de la République et n’en serait pas ému ne serait même pas digne d’occuper cette fonction. » Pour la première et la dernière fois le public scande : « Rocard président ! »

Au comité directeur du Parti socialiste, le 6 novembre, François Mitterrand fait enfin part de sa décision : il sera bien candidat à l’élection présidentielle. Michel Rocard se retire immédiatement. Il sera désormais un soutien loyal du candidat du Parti socialiste, participant à des meetings et expliquant son ralliement dans une émission Cartes sur table[4]. Après une nouvelle campagne esquissée en 1985, il renoncera à nouveau face à François Mitterrand. Il ne sera plus jamais candidat à l’élection présidentielle.

Lire la suite