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La retraite : le Graal de la vie active

08/01/2020 5’
Marie Gariazzo Marie Gariazzo
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Les études qualitatives apportent un éclairage intéressant sur les ressorts de l’opposition au projet de réforme du gouvernement ou du moins sur les craintes qu’il suscite. Le niveau d’impopularité du gouvernement a un impact évident mais il est loin d’être seul en jeu. Plusieurs éléments relatifs à la réforme sont souvent mis en avant. alors que le mouvement social contre la réforme des retraites entre dans son deuxième mois, Marie Gariazzo livre son analyse.

Le mouvement social contre la réforme des retraites entre dans son deuxième mois et bat ainsi des records de durée à la SNCF et à la RATP. Mais, en ce début janvier 2020, le soutien au mouvement recule. D’après une enquête Ifop pour Le Journal du Dimanche, réalisée les 2 et 3 janvier 2020, 44 % des Français ont une opinion positive de la grève, soit un recul de six points par rapport à la précédente enquête réalisée les 19 et 20 décembre 2019. Pour autant, l’hostilité au projet du gouvernement demeure majoritaire, 55 % des sondés ne souhaitant pas que l’exécutif mène à bien la réforme des retraites telle qu’elle a été annoncée ; une opposition particulièrement forte chez les personnes en âge de travailler (69 % chez les 25-34 ans, 60 % chez les 35-49 ans et 58 % chez les 50-64 ans). Les Français demeurent ainsi partagés sur la mobilisation et le projet du gouvernement, rendant finalement assez complexes les paris et projections sur l’issue de la bataille de l’opinion. 

« Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup »

Le flou qui entoure le projet de réforme du gouvernement intervient à un moment où la perte de confiance dans la parole politique n’a jamais été aussi forte. Il vient, par ailleurs, s’ajouter à l’opacité actuelle du système des retraites en France. Beaucoup, parmi les personnes que nous avons rencontrées, reconnaissent en effet avoir du mal à se repérer dans le système actuel et anticipent naturellement une dégradation de celui-ci dans tout projet de réforme. Ainsi, cette femme de 50 ans, employée dans le Nord de la France, électrice Europe Écologie-Les Verts (EELV), reprend à son compte l’expression bien connue pour résumer son ressenti vis-à-vis du projet du gouvernement : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ». Le flou maximise les angoisses, limite toute lecture catégorielle de la réforme et alimente un sentiment général de perte : « c’est encore un nivellement vers le bas car la quasi-totalité des futurs retraités y perdra », « on va tous être touchés, on va tous y perdre »[1].

Cette impossibilité à se projeter sereinement dans la retraite s’inscrit, par ailleurs, dans un contexte où tous ont intégré l’évolution constante des règles du système, en lien avec la conjoncture économique et ses propres évolutions, mais également en rapport avec l’alternance politique au sommet de l’État, qui donne l’impression d’un « détricotage » permanent. Les cartes étant amenées à être rebattues tous les trois ou quatre ans, il est extrêmement ardu, pour les personnes rencontrées, d’y voir clair sur le sujet… et impossible de croire, dans le système de retraite par points que propose le gouvernement, à la stabilité du point dans le temps : « D’ici à ce qu’on y arrive, il y aura plein de présidents qui auront fait chacun leur truc, à chaque quinquennat un président arrive et défait ce que l’autre a fait avant », nous dit cet ouvrier de Sud de la France, électeur du Rassemblement national (RN). « On dirait un jeu où les règles changent tous les ans, donc comment se projeter dans l’avenir pour savoir, comment être sûr de gagner ou perdre, ça participe plutôt de l’art divinatoire », rappelle pour sa part cette électrice Les Républicains (LR), profession libérale, vivant à Paris. Véritable serpent de mer, la réforme des retraites apparaît comme « un chemin sans fin » où de nouveaux efforts sont demandés aux actifs à chaque étape, sans qu’aucun de ces efforts consentis n’apporte de solution définitive à la sauvegarde du système.

L’introduction d’un âge pivot, mesure particulièrement rejetée par l’opinion, traduit ainsi parfaitement pour de nombreuses personnes interrogées cette idée qu’il va « falloir travailler plus pour gagner moins ».

« La retraite, c’est le fruit de notre travail »

Au-delà des critiques et de la défiance qui s’expriment, les réactions recueillies dans les études que nous menons nous apprennent beaucoup sur le rapport que les Français entretiennent à la retraite et, à travers elle, au travail. Pour beaucoup, la retraite s’inscrit dans un double jeu d’attraction / répulsion. L’ancrage de la thématique des retraites dans un univers professionnel dépeint comme éreintant, stressant, ne fait qu’accroître la tension interne qui se joue lors du passage à la retraite.

D’un côté, la retraite reste dans les esprits la perspective d’un temps idéalisé de repos, pour – enfin ! – en profiter : après le temps du labeur, le temps pour soi et des loisirs avec, pour les plus aisés, l’espoir fantasmatique d’une vie de voyages. L’attente d’une seconde vie débarrassée de toute forme de contrainte, potentiellement plus agréable grâce à l’allongement de la vie, s’exprime avec force. La retraite s’apparente ainsi dans les propos à un « nouveau départ », « un but », « une deuxième vie », « une vie sereine, sans contrainte, sans stress ».

Mais de l’autre, se dessine la perspective d’un temps houleux et incertain autour de la peur de l’exclusion sociale et de l’isolement, du risque de la dépendance et d’une santé dégradée, avec les coûts que cela induit. À cela s’ajoute le fait que les conditions de vie des retraités actuels sont souvent perçues comme peu enviables en termes de pouvoir d’achat (ce sentiment se trouve renforcé chez les catégories populaires mais est toutefois largement présent parmi l’ensemble des Français que nous avons pu rencontrer ou interroger). « Pour en profiter il faut avoir les moyens, c’est plus dur financièrement, certains seront obligés de travailler même à la retraite pour s’en sortir », nous dit cet homme de 55 ans, profession intermédiaire dans le secteur privé près de Rennes, ou encore cette femme, infirmière en région parisienne : « le problème est d’avoir les moyens de passer une bonne retraite, ne pas avoir de problèmes financiers quand on voit le prix des maisons de retraite, le coût du logement, c’est énorme et ça fait peur ».

Quoiqu’il en soit, dans un monde du travail extrêmement tendu, l’aspiration à la qualité de vie des retraités est réelle et s’exprime avec force. La retraite demeure perçue comme un acquis, un droit auquel tout salarié peut prétendre après avoir travaillé et cotisé longtemps. « Je l’ai méritée, ma retraite, je ne supporte pas que l’on dise que je suis un privilégié ; la retraite, c’est le fruit de notre travail », mentionne ce retraité, anciennement employé dans le secteur privé près de Lyon, « les gens qui ont 45 ans nous disent vous, vous êtes en retraite, on nous reproche presque qu’on soit en retraite, mais on l’a gagnée quand même ».

Cette quête du « havre de paix », « du droit au repos » est d’autant plus forte que le monde du travail se voit souvent décrit (bien que les situations soient diverses et variées) comme un monde pressurisé et de plus en plus déshumanisé. La finalité économique de l’entreprise (faire du profit) l’emporte sur tout le reste et notamment sur la qualité et le sens du travail. À tous les niveaux, il n’est plus tant question de « faire bien son métier » que de rapporter de l’argent à son entreprise, sans que cela s’accompagne toujours d’une quelconque forme de reconnaissance et encore moins d’une redistribution équitable des gains obtenus. Les propos de ce cadre supérieur en région parisienne parlent d’eux-mêmes : « un sentiment de dépit, on n’a plus trop envie d’aller travailler, c’est plus un gagne-pain en général, tout ça manque de sens ; c’est toujours le profit dans le travail, c’est stressant ». Ils font écho à d’autres verbatims, recueillis auprès de salariés du secteur privé ou public, issus de la classe moyenne et des catégories populaires : « la nouvelle usine, c’est le bureau », « on a trop de travail, il faut faire le boulot de deux, on a envie de finir de rapidement, il y a toujours ce stress, comme une épée de Damoclès, on doit sans cesse s’adapter avec des remises à niveau tous les jours », « la rentabilité, la rapidité, la production rapide, on doit faire toujours plus », « on est devenu des stats, des tableaux Excel ». Des situations quotidiennes auxquels s’ajoute pour les moins aisés la crainte des fins de mois difficiles : « le travail n’est pas valorisé, les salaires sont très bas, les gens n’arrivent plus à vivre avec leur salaire », « travailler plus pour gagner plus. Mais on ne gagne pas plus ! Et en plus on est noté comme à l’école ».

Certains décrivent aussi un management de moins en moins compétent mais calculateur, qui souvent divise pour mieux régner, joue sur la peur (de ne pas faire ses chiffres, d’être licencié, etc.), et un règne du chacun pour soi « tu y arrives, tu te démerdes », extrêmement déstabilisant psychologiquement, qui crée un sentiment d’instabilité permanente. Tout cela se voit souvent renforcé par l’absence de perspectives rassurantes à moyen ou long terme (gel des salaires, allongement de la durée de cotisation si tant est qu’on puisse un jour prétendre à une retraite) : « on n’est même pas sûr de pouvoir un jour toucher une retraite ». Même si pour tous, la « chance » d’avoir un travail vient souvent relativiser les critiques et les ressentiments exprimés : « on a la chance d’avoir un travail, je n’ai pas à cracher dessus, c’est sûr que ce n’est pas facile, mais… ».

Dans ce contexte, où pour beaucoup la pression fait jeu égal avec la perte d’intérêt pour son métier, la retraite constitue un (voire le dernier) vecteur de sens et de reconnaissance pour le travail accompli. « La retraite, on se dit que c’est une récompense pour une dure vie de travail », évoque cet ouvrier âgé de 40 ans qui vit et travaille à Amiens. En filigrane, la retraite devient l’objectif à atteindre, d’où un attachement très fort au système par répartition tel qu’il existe aujourd’hui… et cela, même si les leviers d’attachement relèvent davantage d’une logique individualiste que collective comme l’illustre ce propos d’un cadre en fin de carrière : « je veux récupérer ce que j’ai cotisé ».

« Comment faire pour travailler plus longtemps quand on est vieux à 50 ans ? »

La perception souvent partagée d’un monde du travail de plus en plus contraignant, dans lequel les conditions de vie et d’exercice de sa profession se dégradent, pose rapidement la question du comment : « comment faire pour travailler plus longtemps ? ». Les Français ont bien intégré les logiques démographiques qui nécessitent de repenser le système des retraites, le ratio actifs / inactifs devenant problématique dans un contexte de vieillissement de la population. Pour autant, tous ceux que nous avons rencontrés évoquent rapidement la nécessité d’inclure la question des retraites dans un programme politique plus global en lien avec l’emploi.

La question de l’emploi des seniors revient avec force, perçue comme particulièrement complexe et peu prise en compte par les gouvernements successifs. L’idée d’un allongement de la durée du travail au long de la vie implique une réflexion sur l’aménagement du temps de travail et des carrières. Les récits recueillis auprès des salariés du privé, âgés de plus de 45 ans, se ressemblent souvent : « aujourd’hui dans le monde du travail, à partir de 50 ans, on est vite considéré comme trop vieux et si on se retrouve au chômage, c’est très difficile de retrouver un emploi après », « on pousse les seniors à prendre leur retraite, on nous pousse vers la sortie pour mettre des jeunes à la place, quand on commence le boulot, on est en bonne santé, ça roule, pas de problème, mais quand on avance en âge on a moins de mordant, on n’a plus d’ambition et ils ne donnent pas non plus la possibilité d’en avoir ». Cette problématique de l’emploi des seniors fait par ailleurs rapidement écho à celle de l’emploi des jeunes : « si les vieux continuent à travailler jusqu’à 70 ans, les jeunes ils vont faire quoi ? ».

La prise en compte de la pénibilité est également importante. Les carrières longues et les métiers avec de fortes contraintes physiques (travail à la chaîne, travail en extérieur, station debout prolongée, etc.) doivent être considérées à part, c’est une évidence pour beaucoup : « Mon oncle travaillait dans une boîte pendant quarante ans, tous ses collègues sont morts vers 60 ou 70 ans, toute une vie de cotisation pour finalement ne pas profiter, les veuves peuvent profiter un peu mais pas de tout ».

Mais au-delà, l’augmentation de la pression, de la fatigue et surtout la montée du stress et de la pression remplacent pour beaucoup la pénibilité physique, voire aggravent la situation. Ainsi, les conditions de travail dans le tertiaire amènent à rebattre les cartes et posent la délicate question de l’évaluation de cette pénibilité, comme l’illustre cette citation d’un cadre supérieur dans le secteur des services : « cette question de la pénibilité, il faudrait la remettre en cause tous les cinq ou dix ans, faire régulièrement une sorte de rafraîchissement sociétal ». Ces nouvelles contraintes suscitent, quoiqu’il en soit, des projections anxieuses dès qu’on aborde la question de l’allongement de la durée du travail.

« Le risque, c’est de devenir un pauvre après des années d’activité professionnelle »

Retraite attendue et fantasmée, impression de cotiser pour s’offrir la garantie d’un minimum le moment venu : quelles que soient les attitudes, la plupart des personnes que nous avons interrogées sont persuadées qu’elles n’auront pas ou très peu de retraite. Beaucoup se projettent dans une retraite tardive, difficile et moins confortable que prévu, avec l’obligation de reprendre une activité pour assurer un certain niveau de vie voire pour survivre : « Le risque, c’est de devenir un pauvre après des années d’activité professionnelle », « j’imagine pas en fait ; avant les gens en chiaient quarante ans puis c’était la délivrance et ils en profitaient, on ne pourra probablement pas en profiter, on ne sait pas vers quoi on va, dans vingt ans je ne sais pas si ça n’est pas moi qui vais m’appuyer sur mes enfants au lieu de l’inverse ».

Dans ce contexte, domine l’idée qu’il faut mettre de l’argent de côté dès maintenant pour préparer sa retraite (notamment en investissant dans l’immobilier), le système existant ne pouvant à lui seul suffire. Ce constat général suscite soit une mise à distance, le souci étant de se concentrer sur les problèmes du moment ; soit, chez une minorité, la confirmation d’être sur la bonne voie, quand on se constitue déjà un pécule en prévision ; soit, enfin, l’angoisse quand on voudrait économiser pour le futur sans pouvoir le faire. Pour les bas salaires, la solution de retraite par capitalisation est perçue non seulement comme injuste mais tout simplement impossible. À cela, s’ajoute la forte défiance envers les établissements financiers avec la crainte d’avoir capitalisé toute sa vie, sans garantie de récupérer son patrimoine au final.

Cette situation génère une forte angoisse, rendant de plus en plus illusoire le fantasme de la retraite. Elle éclaire également d’un nouveau jour les efforts consentis au quotidien dans sa vie active (« on aura fait tout ça pour rien »). Surtout, elle réactive les critiques sur les fractures qui traversent notre société entre « ceux qui auront les moyens de mettre de côté et d’en profiter » et « ceux qui ne feront que survivre ».

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