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Le complotisme : un danger pour la démocratie allemande ?

21/09/2020 5’
Ernst Stetter Ernst Stetter
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Le 28 août 2020, près de 40 000 personnes ont défilé dans les rues de Berlin pour dénoncer l’obligation du port du masque. Les slogans conspirationnistes qu’on y a entendus et les drapeaux d’extrême droite qu’on y a observés ont choqué, mais ils n’ont pas surpris, dans la mesure où une partie de la population – et plus encore les sympathisants de l’AfD – est sensible aux théories complotistes. Pourtant, pour Ernst Stetter, conseiller spécial du président de la Fondation Jean-Jaurès pour l’Europe, il serait dangereux pour la démocratie allemande de se contenter de balayer les arguments de l’extrême droite complotiste comme de simples bizarreries irrationnelles. 

Un tiers de la population allemande sympathise avec des théories complotistes. Selon une étude publiée tout récemment par la Fondation Konrad Adenauer, 30 % de la population allemande pense en effet que les théories du complot sont probablement ou certainement correctes. Parmi eux, 11 % considèrent que le monde est guidé et contrôlé par des forces secrètes. 

La croyance en ces théories complotistes est beaucoup plus répandue parmi les partisans de l’AfD (Alternative für Deutschland, le parti d’extrême droite allemande) et les non-votants. La théorie selon laquelle des puissances secrètes contrôleraient le monde illustre bien cette tendance : au sein des partisans de l’AfD, 27 % des personnes interrogées considèrent que cette théorie est certainement véridique. Si l’on y ajoute ceux qui déclarent qu’elle est probablement vraie, cette croyance concerne 56 % des sondés. Parmi les non-votants, 11 % sont certains que des puissances secrètes contrôlent le monde, et 25 % jugent que c’est probable. Si ces derniers ne sont pas aussi imprégnés des théories complotistes que les partisans de l’AfD, ils le sont malgré tout beaucoup plus que la moyenne de la population allemande. 

Un « processus rampant » favorise l’extrémisme

Autre enseignement alarmant de cette étude, on peut y constater sur les questions complotistes un étonnant rapprochement entre les extrémistes de droite et des citoyens issus du centre bourgeois. Wilhelm Heitmeyer, un sociologue allemand très renommé, voit dans ce phénomène le signe d’un « processus rampant » de montée des menaces contre les sociétés démocratiques. Depuis le début du XXIe siècle, le monde va de crises en crises : 11 septembre 2001, crash financier de 2008, vague des réfugiés de 2015, pandémie due au coronavirus de 2020. Nos sociétés sont fragilisées par ces événements inhabituels et perturbateurs que des personnes instables cherchent à comprendre et à expliquer par tous les moyens. 

Après les premières grandes manifestations organisées à Stuttgart en mai dernier par l’initiative « Querdenken 711 » (Pensée latérale 711) pour protester contre la gestion du coronavirus par le gouvernement allemand, les observateurs s’étaient déjà demandés comment expliquer un tel rapprochement autour de théories complotistes absurdes. Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur du Bade-Wurtemberg, Thomas Strobl (CDU, Christlich Demokratische Union Deutschlands, Union chrétienne-démocrate allemande), avait saisi l’opportunité de la présentation en juin du rapport pour la protection de la Constitution pour s’inquiéter publiquement de la capacité de l’extrême droite à infiltrer la classe moyenne. 

Ce processus semble avoir connu un tournant avec la crise migratoire de 2015, après laquelle la ligne de démarcation entre les extrémistes de droite et les électeurs du centre s’est considérablement affaiblie. Face à l’arrivée massive des réfugiés en Allemagne, le vocabulaire et les arguments de l’extrême droite ont peu à peu gagné en visibilité et en respectabilité. Autrefois inaudibles, ces idées se sont normalisées. 

Pour les faire avancer, les militants d’extrême droite procèdent prudemment. Ils ont abandonné l’utilisation du langage fasciste propre aux nazis. Ils s’expriment et se mobilisent essentiellement via Facebook, YouTube et les groupes WhatsApp. Avec les restrictions imposées par la crise du coronavirus, la mobilisation en ligne s’est développée et a facilité le rapprochement avec une frange plus centriste de la population. 

Si l’on pouvait déjà observer ce phénomène au moment de la crise des réfugiés, la crise du coronavirus l’a accentué. Mais il faut cependant s’arrêter sur la spécificité de cette dernière. Paul Nolte, historien de l’Université libre de Berlin, note en effet que la réponse gouvernementale à la crise du coronavirus est marquée par l’absence de reconnaissance d’un droit à l’erreur. Confronté, dans les années 1970 et 1980, au terrorisme de la Fraction Armée rouge à un défi politique et humain d’importance, le chancelier Helmut Schmidt avait déclaré à l’époque que si ses décisions devaient s’avérer erronées, il proposerait de démissionner. On apprécie aujourd’hui rétrospectivement la sagesse d’une telle position, qui permettait de verbaliser et d’anticiper l’inévitable et intrinsèque faillibilité des décisions démocratiques. Mais à l’inverse de son prédécesseur, ni la chancelière Angela Merkel ni son ministre fédéral de la Santé, Jens Spahn, n’ont clairement reconnu la possibilité d’un tel droit à l’erreur.

Au-delà des réponses et des possibles erreurs du gouvernement face à la crise du coronavirus, il faut souligner un aspect essentiel du malaise actuel : le mécontentement d’une partie grandissante de la population vis-à-vis du système démocratique allemand et de son fonctionnement. Les manifestations organisées le 28 août dernier à Berlin ne peuvent en effet plus être analysées à l’aune de l’opposition droite-gauche. Parmi les manifestants, un grand nombre n’avaient aucun programme politique et se montraient surtout submergés par la complexité du monde globalisé et par l’incertitude liée au coronavirus. Beaucoup ont du mal à gérer cette incertitude liée à une menace à propos de laquelle les scientifiques donnent parfois d’un jour sur l’autre des directives contradictoires. Cette fébrilité collective pousse de plus en plus de gens à se sentir attirés par les théories complotistes qui se propagent en ligne et à croire qu’ils sont dirigés par une classe politique corrompue incapable de changer son mode de fonctionnement. 

L’hétérogénéité des mouvements complotistes

Les courants complotistes allemands sont divers. Le plus populaire d’entre eux est certainement le mouvement « Querdenken711 ». Lancé par un entrepreneur de Stuttgart, ses partisans prônent l’arrêt immédiat de toutes les restrictions imposées au nom du coronavirus. Le mouvement a organisé deux grandes manifestations cet été, réussissant d’abord à réunir 20 000 personnes le 1er août dernier, puis plus de 40 000 participants le 28 août. L’orientation politique « Querdenken711 » n’est pas encore claire. D’un côté son fondateur, Michael Ballweg, a pris ses distances avec les extrémistes de droite et les militants nazis. Il explique prôner le respect des libertés, la responsabilité personnelle, l’autodétermination, l’amour, la vérité et la paix. Affirmant se battre pour le respect absolu de la Loi fondamentale de la République, il explique qu’il refuse l’obligation de porter un masque au nom du droit fondamental à la liberté. 

Mais il faut cependant souligner que le porte-parole du mouvement, Stephan Bergmann, entretient ouvertement des contacts avec des groupuscules d’extrême droite et des antisémites reconnus. Il est également membre-fondateur d’une association proche des Reichsbürger (« Citoyens du Reich »), un mouvement sectaire qui nie l’existence de la République fédérale d’Allemagne en tant qu’État souverain et dont les supporters ont la particularité d’affirmer que le Reich allemand existe toujours, de nier l’existence de l’Holocauste et de vouloir prendre les armes contre les autorités de l’État fédéral. Le ministère de l’Intérieur dénombre 19 000 personnes qu’il considère comme proches du mouvement, dont 1000 qu’il qualifie de militants d’extrême droite prêts à attaquer les autorités et la police avec des armes. 

À leurs côtés, des supporters allemands de la secte conspirationniste QAnon ont également pris part aux manifestations berlinoises, au cours de laquelle le bruit a couru que leur idole Donald Trump était présente à Berlin. Après avoir tenté d’approcher l’ambassade américaine pour demander à lui parler, une foule de trois-cents personnes a tenté de prendre d’assaut le Parlement fédéral en agitant des drapeaux du Reich allemand et en hurlant vouloir reprendre le contrôle de leur « maison ». 

Il faut ajouter à ces groupes la présence parmi les leaders des manifestations d’Attila Hildmann. Originaire de Turquie mais éduqué dans une famille allemande, ce cuisinier a fait fortune avec des livres de recettes véganes. Loin des fourneaux, il se distingue par ses propos ouvertement racistes, antisémites et anti-migrants et par ses attaques contre Angela Merkel, coupable à ses yeux d’être une juive communiste qui préparerait avec Bill Gates un vaccin contre le coronavirus destiné à perpétrer un génocide mondial. Mis en cause plusieurs fois par la justice pour ses injures contre des responsables politiques, ses appels à la haine et sa glorification d’Adolf Hitler, il est malgré tout suivi par un cercle proche de plusieurs centaines de supporters et anime une chaîne YouTube à laquelle 70 000 personnes sont abonnées. 

Sans vouloir minimiser ni l’influence de ces groupes extrémistes ni la gravité de leurs propos et de leurs actions, il faut également prendre en compte la présence parmi les manifestants complotistes d’un nombre considérable de personnes à la dérive qui cherchent une bouée à laquelle se raccrocher en ces temps incertains. Quelques-uns croient que le port du masque est inutile, certains pensent que quelques milliers d’infections ne justifient pas le confinement de tout un pays, d’autres relativisent la gravité de la situation actuelle en la comparant aux souffrances des générations précédentes ayant eu à traverser deux guerres mondiales, la grippe espagnole et la grippe de Hong Kong. Il y a parmi eux un mélange hétéroclite de citoyens, allant de l’ésotérisme aux anciens supporters du mouvement étudiant de 1968. C’est, en somme, un véritable méli-mélo d’insatisfaits. 

Une majorité silencieuse, mais une majorité démocratique

Malgré le vacarme orchestré par cette minorité silencieuse, il faut souligner que la grande majorité de la population maintient sa confiance vis-à-vis des mesures imposées par le gouvernement pour lutter contre le coronavirus. C’est cette majorité silencieuse que la journaliste Ursula März a tenté de réhabiliter dans l’hebdomadaire Die Zeit du 10 septembre 2020 : chiffres à l’appui, elle y souligne que la majorité silencieuse n’est pas un havre de sentiments réactionnaires mais un réel stabilisateur de la République. En effet, loin des manifestations de Berlin, 60 % des citoyens allemands considèrent que les mesures anti-coronavirus sont raisonnables, et plus de 20 % souhaiteraient même que celles-ci soient encore plus strictes. Face à cette crise historique, l’Allemagne peut donc compter sur le sens des responsabilités de plus de 80 % de sa population. 

Dans de telles conditions, on pourrait donc se demander en quoi ces manifestants minoritaires agitant quelques drapeaux sur les marches du Parlement et se réclamant de la Loi fondamentale seraient susceptibles de constituer une menace pour la démocratie allemande. Mais selon les chercheurs Birte Förster et Arnim Nassehi, ce sont surtout les propos du leader du mouvement « Querdenken711 » qui devraient nous inquiéter. En appelant les manifestants à former une assemblée constituante, il établit un parallèle avec les manifestations lancées dans les derniers mois de la RDA au cours desquelles les citoyens scandaient « Wir sind das Volk  » (« Nous sommes le peuple  »). Il s’agit donc pas ici d’une critique classique du gouvernement ou des responsables politiques, mais d’une opposition fondamentale contre le système lui-même. Ces manifestants ne demandent pas des politiques alternatives : ils lancent un appel révolutionnaire. 

Le populisme régresse en Allemagne

L’étude récente de la Bertelsmann Stiftung à propos du populisme en Allemagne confirme cette volonté de la part de ses leaders et de leurs partisans de transformer la démocratie telle qu’elle existe aujourd’hui. Mais elle souligne également que l’ampleur et l’intensité des attitudes populistes tend actuellement à fortement diminuer en Allemagne, particulièrement au sein de l’électorat centriste. L’étude montre ainsi que seuls deux électeurs éligibles sur dix (20,9 %) sont des populistes, un chiffre en baisse de près d’un tiers par rapport au baromètre de novembre 2018 (32,8 %). Parallèlement, la proportion d’électeurs non populistes a augmenté dans des proportions similaires : là où 31,4 % des électeurs pouvaient être considérés comme non-populistes à la fin 2018, cette proportion est désormais passée à 47,1 %, soit une hausse de 50 % en moins de deux ans. Cependant, ce recul positif s’accompagne en parallèle d’une radicalisation inquiétante au sein de la minorité d’extrême droite, dont les militants se chevauchent de plus en plus avec ceux du mouvement populiste, un phénomène particulièrement visible parmi les supporters de l’AfD. 

Vigilance pour la démocratie allemande

Suite à l’attaque contre le Reichstag, le président fédéral  Frank-Walter Steinmeier a insisté sur le fait que l’extrême droite dispose en Allemagne de racines profondes au sein de la société et qu’elle représentait l’un des défis majeurs pour la résilience de son système démocratique. Se positionnant clairement contre toute forme d’extrémisme, il a demandé aux citoyens allemands, à leurs élus et à la justice du pays de faire preuve de la plus grande vigilance. 

Pour remettre en cause la légitimité des procédures légales de l’État, les complotistes s’appuient à la fois sur l’ignorance du public et sur la mise en scène spectaculaire de ses actions. Ce n’est pas un hasard si les « Citoyens du Reich » occupent une place centrale dans les manifestations anti-masques au sein desquelles on observe les mêmes symboles ésotériques que l’on pouvait voir il y a cent ans dans les mouvements d’extrême droite antisémite. Loin de se contenter de la posture martiale et agressive de leurs dirigeants, il faut reconnaître que la stratégie des opposants à la démocratie est intelligente, subtile. 

Le grand public doit donc prendre conscience que les arguments de l’extrême droite complotiste ne peuvent pas être simplement balayées comme des bizarreries irrationnelles. Face à eux et à leurs rêves de démolir le système, la large majorité de la population doit faire bloc pour montrer que devront toujours prévaloir l’État constitutionnel et ses procédures légales garantissant la démocratie, la liberté, le bien-être et la paix.

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