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Le Dakota du Nord : bastion républicain

11/09/2020 5’
Renan-Abhinav Moog Renan-Abhinav Moog
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Malgré le contexte sanitaire très critique aux États-Unis, la campagne électorale se poursuit et le retrait des primaires démocrates de Bernie Sanders a fait de Joe Biden l’adversaire de Donald Trump en novembre prochain. À l’approche du scrutin, Renan-Abhinav Moog propose une analyse électorale historique de différents États, afin de saisir les rapports de force politiques locaux, décisifs quant à l’issue du scrutin fédéral. Après le Vermont, l’Alaskala Floride, le Texas, la Californie, le Wyoming, l’Illinois et l’Ohio, neuvième volet : le Dakota du Nord.

Quatrième État le moins peuplé des États-Unis, le North Dakota est un fief républicain : sur les 32 scrutins présidentiels auxquels il a participé, il n’est allé qu’à cinq reprises dans la colonne démocrate.

Alors qu’il n’a pas voté démocrate depuis 1964, l’État a élu une majorité de sénateurs démocrates et a bien failli être remporté par Barack Obama en 2008, avant de revenir brutalement dans le camp GOP (Grand Old Party, Parti républicain).

Situé au nord de la Nouvelle France, le North Dakota fait partie des territoires achetés à la France en 1803. Tout d’abord administré sous forme de territoire (le Dakota Territory recouvrait les États actuels suivants : North et South Dakota, moitié nord du Wyoming, Montana), il a été admis au sein de l’Union en 1889, devenant le 39e des 40 États américains. Peuplé de moins de 2000 personnes en 1870, le North Dakota en comptait près de 191 000 en 1890. Néanmoins, sa croissance démographique n’a pas toujours été aussi soutenue et il n’en compte que 762 000 cent-trente ans plus tard.

L’immense majorité des North-Dakotans sont originaires d’autres États. Sa plus grande ville, Fargo, est située à la frontière avec le Minnesota voisin et ne compte que 105 000 habitants. Sa capitale répond au doux nom de Bismarck, nommée ainsi par la Northern Pacific Railway, qui espérait, en lui donnant le nom du chancelier allemand, attirer des nouveaux colons d’ascendance germanique. Une partie non négligeable des North-Dakotans se déclare encore à l’heure actuelle d’ascendance allemande (47,2 % de la population), norvégienne (30,8 %) et suédoise (4,7 %).

Peu attractif pendant le XXe siècle, le North Dakota a très peu connu l’immigration. En 1990, 94,6 % de ses habitants étaient recensés comme Blancs, contre 4,1 % de Native Americans et seulement 0,6 % d’Afro-Américains et 0,5 % d’Asio-Américains. Cette proportion est passée à 90 % en 2010, contre 5,4 % de Native Americans, 1,2 % d’Afro-Américains et 1 % d’Asiatiques. Sixième État ayant la plus forte population amérindienne, l’État abrite plusieurs réserves : Fort Berthold (7304 habitants), Turtle Mountain (9303 habitants), Sanding Rock (8217 habitants), qui coïncide avec Sioux County, ainsi que Lake Traverse, principalement située dans le South Dakota voisin.

L’État tire ses principales sources de revenus de son agriculture (premier producteur de lin et de colza du pays, il en fournit respectivement 87 et 83 % de la production), mais l’industrie alimentaire, la production d’engins agricoles, les produits pétroliers et l’exploitation du charbon et du gaz naturel occupent également une place de choix.

En 1915, un événement va avoir un retentissement important sur la politique de l’État : la création d’un parti de gauche populiste, agrarien et socialiste, la Nonpartisan League (NPL). Dès 1916, la NPL remporte un siège à la Chambre des représentants et s’empare du poste de gouverneur du North Dakota. En 1918, elle gagne le contrôle des deux chambres du Congrès de l’État. Cette même année, un autre parti local, l’Independant Voters Association (IVA), est créé pour s’opposer à la NPL. En 1921, toutefois, le gouverneur Lynn Frazier est battu par un républicain soutenu par l’IVA, lors d’un référendum révocatoire, premier de l’histoire politique américaine (et qui demeura longtemps le seul, puisque le deuxième référendum révocatoire n’aura lieu qu’en 2003, en Californie).

À l’époque, la NPL est proche du Parti républicain. Mais après une période de déclin dans les années 1940, elle entame un rapprochement avec le Parti démocrate qui aboutit, en 1956, à une fusion, sous le nom de North Dakota Democratic-Nonpartisan League Party (D-NPL), faisant du North Dakota, avec le Minnesota voisin, l’un des deux seuls États où le Parti démocrate porte un nom différent. Parmi l’héritage de la politique menée par la NPL, l’on peut citer la Bank of North Dakota, seul organisme bancaire de tous les États-Unis à être une propriété publique.

En juin 1960, lors de l’élection partielle organisée pour pallier la vacance causée par le décès du sénateur GOP William Langer, les démocrates avaient fait basculer le siège : Quentin Burdick avait remporté 49,7 % des voix contre 49,2 % au candidat républicain, le gouverneur John E. Davis. En novembre, c’est pourtant le républicain Richard Nixon qui s’impose face à John F. Kennedy en remportant 55,4 % des suffrages contre 44,5 % à John Kennedy. Ce dernier s’impose dans 12 des 53 comtés dont Sioux County (entièrement composé de la réserve indienne de Sanding Rock). Richard Nixon, quant à lui, remporte notamment les trois comtés les plus peuplés : Cass County, dont le siège est Fargo, Burleigh County, où se trouve la capitale, Bismarck, et Grand Forks County, dont le siège est la ville du même nom. Le même jour, le GOP perd le poste de gouverneur : Clarence P. Dahl, lieutenant-gouverneur sortant[1], est sèchement battu par le candidat démocrate, William L. Guy, avec 49,4 % contre 44,5 %.

Renversement total en 1964, avec la vague Johnson. Le président sortant remporte tous les comtés sauf 8 et s’impose nettement : 58 % contre 41,2 % à l’ultraconservateur Barry Goldwater. Parmi les 45 comtés remportés par Lyndon Johnson, pas moins de 20 n’ont plus jamais revoté pour un candidat démocrate, dont Burleigh County. Cette vague profite au sénateur Quentin Burdick, qui est réélu dans le sillage de la victoire de Lyndon Johnson, avec 57,6 % contre 42,4 % au candidat GOP.

En 1968, Richard Nixon prend sa revanche et remporte largement le scrutin. Avec 55,9 %, il distance le démocrate Hubert Humphrey (38,2 %) et le dixiecrat[2] George Wallace (5,8 %). Le North Dakota offre sa quatrième meilleure performance à Richard Nixon. Par ailleurs, 1968 est la dernière élection où le North Dakota bénéficie de quatre grands électeurs, grâce à ses deux districts. Lors du recensement de 1970, il perd ce second district et ne conserve en conséquence que trois grands électeurs.

En 1972, Richard Nixon est très largement reconduit : il remporte 62,1 % contre 35,8 % à George Mc Govern, pourtant élu du South Dakota voisin. Richard Nixon remporte 52 des 53 comtés, ne laissant que Rolette County (qui abrite une partie de la réserve indienne de Turtle Mountain) à son opposant. Cette même année, Arthur Link (D-NPL) succède à William Guy au poste de gouverneur.

Quatre ans plus tard, le président sortant Gerald Ford remporte 51,7 % des voix, contre 45,8 % à Jimmy Carter. Celui-ci remporte toutefois 22 comtés, dont 11 n’ont pas revoté démocrate depuis. Il obtient ses deux meilleurs scores à Rolette County et Sioux County. Le même jour, Quentin Burdick est réélu à un quatrième mandat, avec 62,1 % contre 35,6 % à son opposant républicain. Cette dichotomie montre la grande capacité des North-Dakotans à voter pour deux partis différents sur le même bulletin de vote.

En 1980, Jimmy Carter est balayé : avec 26,3 %, il est largement distancé par Ronald Reagan, qui remporte 64,2 %, tandis que l’indépendant John B. Anderson en obtient 7,8 %. Cette vague GOP emporte sur son passage le gouverneur démocrate Arthur Link, défait avec 46,4 % contre 53,6 % au républicain Allen I. Olson.

Ronald Reagan est triomphalement réélu en 1984, face à Walter Mondale, élu du Minnesota voisin. Ronald Reagan remporte 64,8 % et 51 comtés, contre 33,8 % à Walter Mondale, qui ne remporte que Sioux et Rolette County. Cette vague GOP n’empêche pas les démocrates de s’emparer de nouveau du poste de gouverneur, George Sinner remportant 55,3 % contre 44,7 % au sortant Allen Olson.

Deux ans plus tard, les démocrates remportent le second siège de sénateur. Mark Andrews, qui avait succédé à Milton Young (élu de 1945 à 1981) lors des sénatoriales de 1980, est battu sur le fil par le démocrate Kent Conrad, avec 49,8 % contre 49,1 % à Andrews, soit 2120 voix d’écart. Pourtant, Mark Andrews ne s’impose que dans 18 des 53 comtés.

En 1988, les North-Dakotans choisissent encore majoritairement de cocher des cases de deux partis opposés sur leur bulletin de vote. Côté présidentiel, le vice-président sortant George H. Bush remporte 56 % contre 43 % au démocrate Michael Dukakis. Au niveau du Sénat, Quentin Burdick remporte un sixième mandat avec 59,5 % des voix contre seulement 39,1 % au républicain Earl Strinden. Enfin, le gouverneur Sinner est lui aussi largement réélu, avec 59,9 % contre 40,1 % au candidat GOP, qui ne remporte que 4 comtés.

1992 marque la fin du premier mandat de Kent Conrad, lequel décide de ne pas se représenter, en application de sa promesse de ne pas solliciter un deuxième mandat si le déficit du budget était plus haut qu’en 1986, année de son élection. Mais le décès de Quentin Burdick, en septembre 1992, contrecarre ses plans. Le gouverneur Sinner choisit sa veuve, Jocelyn Burdick, pour occuper le siège jusqu’à l’élection partielle de 1992, dont le but est d’élire celui qui finira le mandat du défunt, soit jusqu’en 1994. Kent Conrad prend alors la décision de se présenter à cette élection partielle, tandis que le représentant Byron Dorgan, de son côté, se présente pour succéder à Kent Conrad. Alors que Bill Clinton ne remporte que 32,2 % contre 44,2 % à George H. Bush et 23,1 % à Ross Perot, le tandem démocrate triomphe.

À l’élection sénatoriale générale, Byron Dorgan remporte 59 % des voix contre seulement 38,9 % au candidat GOP. Le mandat de Kent Conrad se terminant normalement en janvier 1993, le gouverneur Sinner désigne Dorgan comme son remplaçant, ce qui lui permet de siéger dès décembre 1992 (au lieu de janvier 1993). À l’élection partielle, Kent Conrad remporte une victoire encore plus nette, avec 63,2 % contre 33,8 % à Jack Dalrymple. Pourtant, la même année, les démocrates laisse échapper le poste de gouverneur, remporté par le républicain Ed Schafer avec 56 % contre 39,3 % au candidat démocrate, le procureur général de l’État, Nicholas Spaeth.

En 1996, Bill Clinton se rapproche du candidat GOP Bob Dole, mais sans parvenir à le devancer. Bob Dole remporte 46,9 %, Bill Clinton 40,1 % et Ross Perot 12,2 %.

En 2000, George W. Bush s’impose très largement : avec 60,7 %, il distance Al Gore, vice-président sortant, qui ne recueille que 33,1 %. Al Gore ne remporte que Sioux et Rolette County. Le North Dakota offre à George Bush son cinquième meilleur score et au candidat du Reform Party, Pat Buchanan, son meilleur score national (2,5 %). Enfin, Ralph Nader, candidat Vert, remporte 3,3 %.

George Bush améliorer sa marge de victoire en 2004, remportant 62,9 % contre 35,5 % à John Kerry, qui remporte toutefois 4 comtés.

En 2008, l’État apparaît comme incroyablement compétitif, au point d’être cité, avec le Montana, comme des cibles potentielles pour Obama, dans les derniers jours de la campagne. John McCain s’impose mais avec 53,2 % des voix seulement, contre 44,5 % à Barack Obama. Celui-ci réussit cette performance en remportant notamment Cass County (où se situe Fargo) et Grand Forks County, qui abrite l’Université du North Dakota.

Alors qu’il avait été réélu très largement en 2004 pour un troisième mandat, avec 68,3 %, Byron Dorgan se retire en 2010. Le gouverneur républicain John Hoeven est triomphalement élu, avec 76,1 % contre seulement 22,2 % au candidat démocrate, Tracy Potter, marquant ainsi une droitisation certaine de l’électorat de l’État. Le même jour, les démocrates perdent l’unique siège du North Dakota à la Chambre des représentants. En effet, Earl Pomeroy, constamment réélu depuis novembre 1992, est largement battu par le républicain Rick Berg, avec 54,7 % contre 44,9 %. Les démocrates perdent ainsi deux des trois postes représentant le North Dakota à Washington.

En 2012, Mitt Romney s’impose largement avec 58,3 % tandis que le président sortant retombe à 38,7 %. L’enjeu principal, cette année-là, se situe au niveau du scrutin sénatorial, tandis que le sortant, Kent Conrad, ne se représente pas. L’ancienne procureure générale Heidi Heitkamp se présente contre le représentant Rick Berg, élu en 2010. Contre toute attente, Heitkamp remporte le scrutin, avec 50,2 % des voix contre 49,3 % à Rick Berg. Seulement 2936 voix séparent les deux candidats.

En 2016, le North Dakota plébiscite Donald Trump, qui remporte 63 % des voix et 51 comtés sur 53. Hillary Clinton, de son côté, ne remporte que 27,2 %, tandis que le libertarien Gary Johnson obtient 6,2 %, son deuxième meilleur score après son Homestate du Nouveau-Mexique.

Le « trumpisme » fait des ravages en 2018 : candidate à sa réélection, Heidi Heitkamp mord la poussière après une campagne compliquée. Ses électeurs ne lui ont notamment pas pardonné son vote contre la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême des États-Unis. En conséquence, elle est lourdement sanctionnée et ne remporte que 44,3 % des voix, contre 55,1 % au représentant Kevin Cramer. Cette défaite met un terme à cinquante-huit ans de domination démocrate sans partage sur ce siège.

En huit ans, les démocrates ont totalement disparu de la carte.

Pour la première fois depuis 1916, le GOP dispose des deux sièges de sénateur et, pour la première fois depuis 1959, de l’intégralité de la représentation de l’État à Washington.

Le modèle économique de l’État apporte un éclairage important sur son évolution politique : en 1959, l’État comptait 55 000 exploitations agricoles, d’une superficie moyenne de 305 hectares. En 2018, le North Dakota ne comptait plus que 26 100 exploitations, mais leur superficie moyenne était passée à 607 hectares. Plus récemment, l’exploitation pétrolière et gazière grandissante a également boosté le GOP, qui dépeint le Parti démocrate comme une menace pour l’économie et l’emploi.

Le North Dakota est l’illustration parfaite d’un handicap majeur du Parti démocrate, depuis 2010. Pendant longtemps, les États des Grandes plaines (Utah, Idaho, Montana, Wyoming, Dakota du Nord et du Sud, Nebraska) ont, tout en votant pour le GOP sur le plan national, élu des sénateurs démocrates, à l’instar du Deep South. Mais la vie politique américaine s’est profondément polarisée, les différents États devenant soit des fiefs démocrates, soit des fiefs GOP.

Ainsi, après les élections sénatoriales de 1974, on comptait 21 États ayant deux sénateurs démocrates et 9 ayant deux GOP. Les 20 États restant avaient une délégation partagée, avec un sénateur démocrate et un sénateur GOP. Le Sénat actuel est bien différent : 22 États ont deux sénateurs GOP, 19 en ont deux démocrates, et seulement 9 États ont une représentation partagée.

Ceci explique les difficultés rencontrées depuis 2016 par les démocrates pour reconquérir le Sénat : ils se trouvent – sauf circonstance exceptionnelle comme en Alabama en 2017 – dans l’impossibilité de regagner les sièges perdus dans les Grandes plaines et le Deep South. Ainsi, à l’heure actuelle, seulement trois fiefs GOP ont un sénateur démocrate : le Montana, l’Alabama et la Virginie occidentale.

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