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Le jour d’après

15/05/2017 4’
Chloé Morin Chloé Morin
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Qu’est-ce que les Français ont retenu de ces derniers jours ? Où en sont-ils de leurs espoirs et de leurs craintes ? Sont-ils entrés dans une cure de désintoxication politique, au terme d’une campagne décevante mais intense ? Analyse avec Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, François Hollande vient à peine de transmettre les clefs de l’Élysée à son successeur. Rien n’a véritablement commencé, et pourtant, cette semaine de transition a été chargée : le Parti socialiste et Les Républicains, tiraillés entre une aile souhaitant s’opposer frontalement au président et une autre souhaitant s’inscrire dans sa majorité, ont lancé leur campagne pour les législatives dans la cacophonie. On a cru pendant quarante-huit heures que « La République en Marche » allait claquer la porte au nez de l’ex-Premier ministre Manuel Valls, avant qu’une solution – un compromis – ne soit trouvée : pas d’investiture, mais pas de candidat de la République en Marche face à lui. Puis la révélation des noms des candidats investis a donné lieu à de multiples polémiques : colère de François Bayrou, estimant l’accord conclu avec Emmanuel Macron en mars dernier trahi, candidats investis « à l’insu de leur plein gré », et candidats non investis frustrés de voir le train présidentiel partir sans eux...

Qu’est-ce que les Français ont retenu de cette semaine d’« entre-deux » ? Où en sont-ils de leurs espoirs et de leurs craintes ? Sont-ils entrés dans une cure de désintoxication politique, au terme d’une campagne décevante mais intense, dont les rebondissements auraient même dépassé l’imagination d’un Michael Dobbs ?

La communauté BVA-POP 2017 nous apporte quelques réponses. Évidemment, le tour de force accompli par Emmanuel Macron, si jeune, en si peu de temps, contre tous les partis établis, force l’admiration et le respect de nombreux Français. Mais beaucoup d’autres expriment avant tout une exigence immense – maintenant qu’on a été contraints à voter pour vous, il va falloir concrétiser, agir vite et fort –, voire une grande lassitude. La politique a tellement saturé l’espace ces dernières semaines que certains expriment avant tout leur désir de « respirer », se libérer de la pesanteur des querelles politiques sans fin.

  •  « Je suis un peu saturée pour le moment. Je regarderai moins les informations et lirai moins en détail les magazines, mais je crois que même si on ne veut rien savoir c’est  un peu difficile avec Internet, etc. » (femme, 61 ans, artisan, Nord, droite)

On souhaite prendre un peu de champ, mais les incertitudes sur l’avenir sont telles, la situation si inédite, qu’il est difficile de « zapper ». Nombreux sont ceux qui souhaitent savoir jusqu’où ira la recomposition politique engagée au soir du premier tour de la présidentielle. Ils continuent donc à suivre l’actualité, avec curiosité.

  • « Difficile d’envisager une pause, tant l’intérêt provoqué par cette élection présidentielle reste fort. De plus, les prochaines élections ont la particularité d’être à la fois une continuité et une dislocation du monde politique. La curiosité nous pousse à suivre assidûment les péripéties sans grand espoir d’un spectacle très glorieux » (femme, 29 ans, cadre, Alpes-Maritimes, droite)

Il existe une grande incertitude sur la capacité d’Emmanuel Macron à réunir une majorité aux législatives. De nombreux Français analysent l’élection d’Emmanuel Macron comme une élection « par défaut », et croient déjà voir dans ses premiers pas de « président élu » – et notamment dans la « foire d’empoigne » des ralliements qui ont marqué cette semaine – quelques preuves qu’ils ont eu raison d’être sceptiques sur le candidat. Certains anticipent – voire souhaitent – déjà le « match retour », avec un retour en force de la droite et de la gauche « traditionnelles », et spéculent sur les conséquences que cela pourra avoir sur la capacité du président à mener à bien les réformes promises.

  • « Encore une fois, nous voici avec un président élu par défaut et non par adhésion à ses idées. Les législatives pourraient rebattre les cartes et amener Emmanuel Macron à devoir « composer » avec la droite et la gauche « traditionnelles ». Il lui sera bien difficile de faire passer ses réformes sans devoir faire des éxercices d’équilibriste. La France ne se dirige pas comme une multinationale ! (...) Les difficultés commencent dès aujourd’hui pour lui et conséquemment pour nous Français » (homme, 69 ans, retraité, Nord, droite)
  • « J’habite dans la première circonscription de l’Eure, celle de Bruno Le Maire. J’attends de voir qui d’autre va se présenter, je suis prêt à voter pour le candidat LR, pour infléchir si possible le programme d’Emmanuel Macron, mais si c’est Bruno Le Maire qui est partant pour gouverner avec Emmanuel Macron (l’attrait du pouvoir), je reverrais mon vote. Et on verra qui d’autre se présente » (homme, 38 ans, profession intermédiaire, Eure, centre gauche)
  • « Je continue le combat, Macron ne me plaît pas alors par le biais du vote législatif, je voterai pour le FN ou bien je me résignerai à voter pour un député de droite, pour que le gouvernement Macron n’ait pas la majorité absolue et soit obligé à la cohabitation qui devra se solder par une dissolution du gouvernement et de la chambre des députés » (homme, 40 ans, profession intermédiaire, Indre, droite)
  • « Assez pessimiste, car j’ai peur que la France devienne ingouvernable. La majorité des Français semble en désaccord avec lui, car il a été élu essentiellement pour faire barrage au FN » (homme, 33 ans, employé, Finistère, gauche)
  • « Le danger nationaliste incarné par Marine Le Pen écarté, je vais voter pour l’adhésion à un projet et non plus par défaut comme à la présidentielle » (homme, 72 ans, retraité, Deux-Sèvres, gauche)
  • « Aux législatives, on pourra de nouveau voter pour ses opinions, mais là le danger était trop grand ! » (homme, 65 ans, retraité, Nord-Pas-de-Calais, gauche)
  • « Je ne crois pas que Emmanuel Macron obtienne la moitié des 577 députés. La hausse de la CSG, la baisse des cotisations sociales pour les patrons, la diminution des impôts sur les sociétés, la suppression de l’ISF sur les revenus du capital, la remise en cause des 35 heures et le démantèlement du code du travail pourraient effrayer les électeurs modérés. Je n’attends rien de positif pour la classe moyenne et encore moins pour les plus défavorisés. (...) Le mouvement de Mélenchon va se développer » (homme, 69 ans, retraité, Vienne, extrême gauche)

Dans ce contexte, les événements très « politiciens » qui ont marqué cette semaine sont lus comme une preuve que le « système politique » ne sait – ni ne saura jamais – s’affranchir de ses mauvaises habitudes. Derrière les convulsions et la recomposition, un retour à la triste normalité... ?

  • « Manifestement, l’après-élection présidentielle laisse la place à une grande foire d’empoigne. Rien de nouveau sous le soleil. Le monde politique, avec la course aux investitures, a repris ses mauvaises habitudes et son vrai visage : Mélenchon et le PC sont fâchés, les socialistes dont le parti a explosé cherchent à se recaser chez celui qu’ils détestaient durant les primaires, Les Républicains sont divisés entre leur trop plein de figures connues qui se détestent aussi, même l’extrême droite se lézarde... On voit bien que tous ces gens-là ont déjà oublié l’intérêt général qu’il est de bon ton d’invoquer en campagne et cherchent, dans un paysage troublé, le bon cheval qui va satisfaire leur égo, leur appétit, ou leur compte en banque » (homme, 37 ans, profession intermédiaire, Nord, centre gauche)
  • « Quand j’écoute la bataille de tous les partis pour ces élections, les ennemis politiques de Macron d’hier viennent frapper à la porte pour avoir une place, ils n’ont vraiment pas de moralité, seule la soif du pouvoir compte, et ils n’ont aucun respect de leurs électeurs qui au premier et au deuxième tours ont voté pour eux. Un spectacle lamentable de la démocratie française, je suis inquiet mais je n’ai pas le choix, c’est reparti pour cinq ans de galère, à moins qu’une crise grave ne se produise dans les prochains mois... Mais en tout état de cause, je serai bien obligé de subir, et je vivrai en France sans passion tout en aimant mon pays » (homme, droite)

Plus globalement, les Français s’interrogent sur ce que fera Emmanuel Macron au cours des prochaines semaines – souvent pour dire qu’ils n’attendent pas grand chose de ce nouveau président. Tant d’espoirs ont été déçus par le passé...

  • « Je n’attends rien de ce président qui renvoie déjà à plusieurs mois le délicat problème du chômage. La baguette magique électorale ne fonctionnerait déjà plus » (femme, 18 ans, étudiante, Finistère, centre droit)
  • « Je n’attends pas de grands changements, que demain il rase gratis, attendons déjà qu’il annonce son Premier ministre et la composition de son gouvernement droite, gauche, encore un mystère pour l’instant. Comme tous les autres présidents il ne respectera pas son programme, bloqué par les députés, s’il n’y a pas de majorité ou si c’est la cohabitation. (...) malgré les belles promesses je doute que son mandat dure cinq ans ! Nous sommes à un tournant de la Ve République, les hommes politiques ne sont plus crédibles, et maintenant les Français ont montré ce qu’ils voulaient et sont sur le pied de guerre pour ne plus accepter n’importe quoi (homme, 78 ans, retraité, Indre)
  • « Je n’attends vraiment pas grand-chose de son programme, je crains surtout pour les retraites, ses retouches de la loi travail, les petits salaires. Il va mettre tout en œuvre pour satisfaire ceux qui l’ont propulsé au sommet, c’est-à-dire la grande finance, le patronat » (homme, 65 ans, retraité, Indre-et-Loire, centre)

Mais l’on sent chez beaucoup d’électeurs, derrière l’amertume de la défaite de « leur » candidat, et les critiques et les doutes déjà nombreux, comme une envie qu’on leur prouve qu’ils ont eu tort de ne pas y croire.

  • « Si Macron arrivait à faire « un gouvernement d’union nationale », sans aucun renvoi d’ascenseur, sans reprendre les mêmes et à faire adhérer à son mouvement tous ces gens qui se détestent, ce serait vraiment de l’inédit. Du jamais vu en politique, est-ce que ça existe ? » (homme, 37 ans, profession intermédiaire, Nord, centre gauche)
  • « Je demeure une électrice blessée mais patiente et confiante » (femme, droite)
  • « Je ne suis pas du tout macroniste mais maintenant qu’il est élu, à lui de faire un gouvernement intelligemment et il aura la majorité. J’attends de voir avant d’émettre des critiques... » (homme, 47 ans, cadre, Côtes-D’armor, centre droit)
  • « Je suis admirative du parcours de notre nouveau président, mais cela n’enlève pas l’amertume que j’ai enfouie depuis des années par la manigance de ces politiciens, multimilliardaires et autres » (femme, 35 ans, employée, Sarthe, extrême gauche)

L’Europe émerge, à ce stade, comme le seul domaine d’action où les attentes et les craintes sont précisément formulées. Cela n’est pas étonnant, car c’est bien l’un des seuls sujets de fond qui était parvenu à surnager parmi les multiples polémiques politiciennes qui ont saturé les dernières semaines de campagne. Nul doute que les premiers pas d’Emmanuel Macron sur la scène européenne, et notamment sa première rencontre avec Angela Merkel, seront scrutés de près.

  • « Sur le plan extérieur, je suis sceptique sur sa capacité à faire entendre la voix de la France, que ce soit au niveau de l’Europe, ou des relations avec les États-Unis, la Russie, ou la Chine » (homme, 69 ans, retraité, Nord, droite)
  • « Tant que l’Europe sociale ne sera pas faite et que les élus ne prendront pas la main sur les fonctionnaires, elle sera en partie paralysée » (femme, 65 ans, retraitée, Nord, droite)
  • « Je pense que sortir de l’Union européenne n’apporterait rien de positif. Revenir au franc, il est bien trop tard : les gens s’y sont habitués, et notre pouvoir d’achat prendrait un coup (arrondir au centime supérieur on connaît). Je suis d’un avis partagé : on a fait l’Union européenne et ça fonctionnait. L’Union européenne a été utile pour certains pays en difficulté : on ne peut exclure que l’on ait besoin d’elle à notre tour. Un référendum serait peut être utile pour que le peuple donne son avis » (femme, 48 ans, employée, Nord, centre)

Les Français expriment à ce stade beaucoup de scepticisme et d’interrogations. Ils craignent avant tout un « retour à la normale », des promesses de renouveau qui s’enliseraient dans la politique politicienne qu’ils vomissent depuis des mois et des années. Mais ils cherchent souvent au-delà de leurs rancœurs, des désaccords qu’ils ont avec le président, des divisions qui fracturent la société, que leur nouveau président les surprenne et leur prouve que la France est capable de renouer avec l’optimisme, et trouve le chemin d’un avenir meilleur.

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