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Le livre numérique : grand gagnant de la révolution du « monde d’après » ?

01/07/2020 6’
Laurent-David Samama Laurent-David Samama
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Valeur refuge durant la crise de la Covid-19, la lecture a permis aux Français de s’évader sans mettre en péril leur confinement. Une pratique qui s’est renouvelée, du fait de la fermeture des librairies et de la progression rapide du livre numérique. De là à imaginer un avenir radieux pour l’e-book ? Gare à l’emballement…

Qu’ont fait les Français de leur confinement ? Si quelques intellectuels se sont évertués, plus ou moins habilement, à dessiner les contours du « monde d’après », nombreux sont nos concitoyens à avoir profité de leurs deux mois de pause forcée pour apprendre à faire du pain[1], parfaire leur maîtrise du yoga, « binge-watcher » le catalogue Netflix[2] et céder, la fin de journée venue, à la tyrannie du « coronapéro[3] ». Or, dans cet océan de biais pascaliens à trouver pour se divertir en attendant une hypothétique sortie de crise, notre pays semble être resté fidèle à son amour des lettres. Preuve en est cette enquête menée en ligne[4], début mai, par Harris Interactive pour la Journée du manuscrit et Actualitté. Celle-ci nous apprend que plus de cinq millions de personnes auraient entamé, en France, l’écriture d’un manuscrit, soit une personne sur dix déclarant avoir profité de cette période de confinement pour entamer un travail d’écriture. Un chiffre élevé qui donne toute la mesure du refuge psychologique qu’aura constitué le livre sous toutes ses formes – en tant qu’objet papier ou fichier numérique, perspective d’évasion mais également objectif permettant d’entrevoir le retour des « jours heureux » – tout au long de la crise de la Covid-19.

Mais s’il est un grand vainqueur à distinguer parmi cette fringale littéraire pour le moins inattendue, c’est à n’en pas douter l’e-book. Un support envisagé comme solution rapide pour accéder à la lecture partout, tout le temps. De là à entrevoir un avenir radieux pour le livre numérique et l’imaginer, à terme, supplanter son ancêtre papier ? Si les signaux sont tous au vert, l’affaire s’avère néanmoins complexe…

Le confinement, une aubaine pour l’e-book

17 mars 2020 : toute la chaîne du livre tremble. Tandis que les librairies ferment leurs portes sans aucune certitude quant à leur date de réouverture, libraires, éditeurs et auteurs craignent tous un effondrement sans précédent des ventes de livres qui aboutirait à de nombreuses faillites. Le pessimisme est alors de rigueur. En ces premiers jours de confinement, les écrans promettent monts et merveilles. Netflix, Amazon Prime, Disney+ sans oublier les services de vidéo à la demande (VOD) des grandes chaînes hertziennes rivalisent d’offres alléchantes pour attirer les Français devant leurs écrans. Une stratégie gagnante. Selon le New York Times[5], Netflix aurait en effet enregistré seize millions de nouveaux abonnés durant la période du confinement, devenant, par la même occasion, « un moyen de distraction global aux États-Unis et dans le monde, servant à la fois de super-baby-sitter et de baume au cœur nocturne pendant la crise du coronavirus ». Jusqu’ici délaissée au profit d’autres activités, la télévision est ainsi redevenue le précieux outil d’information et de divertissement qu’il avait été de longues décennies durant. Les écrans ont eu la cote. Mais la faim de lecture n’avait pas dit son dernier mot pour autant. La preuve ? La plupart des plateformes de vente de livres numériques ont enregistré des hausses d’activité étonnante, de 75 % à 200 % selon les estimations, doublées d’un véritable plébiscite pour les e-books en accès gratuit. Même son de cloche du côté des bibliothèques, littéralement prises d’assaut par le biais de leurs sites Internet. Dans Livres Hebdo[6], le journaliste Nicolas Turcev rapporte ainsi que Gallica, la bibliothèque gratuite en ligne de la Bibliothèque nationale de France, « a reçu plus de 480 000 visites sur la semaine du 23 au 29 mars 2020, soit une augmentation de 49 % du trafic par rapport à la période précédant le confinement. Le service de prêt de livres numériques des bibliothèques de Paris enregistre dorénavant 1000 téléchargements par jour, contre 200 en temps normal ». Cet engouement sans précédent, qui peinait jusqu’ici à être mesuré, commence à être chiffré. Et les données recueillies confirment bien la tendance. Selon le réseau Carel, une association de promotion des ressources numériques en bibliothèque, les demandes de prêts numériques auraient doublé, voire triplé, sur tout le territoire depuis le début du confinement. La conclusion est claire : plutôt que d’abandonner la lecture, les Français ont trouvé de nouvelles manières et surtout de nouveaux outils pour entretenir leur passion, et la prolonger en dépit des circonstances et des limitations de circulation.

Les éditeurs se sont engouffrés dans la brèche

Longtemps, pourtant, en raison d’un certain snobisme en vogue dans le monde de l’édition, d’une aversion pour le changement de support du côté du lecteur mais également pour une question de sociologie propre à la chaîne du livre, d’aucuns ont pu avoir l’impression que l’édition numérique demeurait relativement dépréciée en France. Figure de proue du monde de l’édition et directeur du Centre national du livre (CNL), Vincent Monadé s’inscrit en faux contre cette hypothèse : « Je ne dirais pas que l’édition numérique était déconsidérée. Le CNL, par exemple, accepte depuis 2015 les dossiers des éditeurs pure-player et ceux des auteurs publiés, à compte d’éditeur, chez ces derniers. En outre, les éditeurs ont largement pris le virage de l’édition numérique et mis en œuvre une offre importante en ce domaine. Par ailleurs, nombreux sont les libraires qui, sur leur site, proposent l’achat de livres numériques. Simplement, le marché ne décollait pas et stagnait autour de 6 % du chiffre d’affaires global de l’édition. Je me réjouis de l’appétence des lecteurs, en ces temps de confinement, pour le livre numérique. Cela permet malgré tout de maintenir un chiffre d’affaires, même faible, dans l’édition. Ma foi, si le livre numérique en profite pour accroître les parts de marchés des éditeurs et des libraires, tant mieux. On ne pourra que s’en réjouir[7]. » Vincent Monadé ne croit pas si bien dire... Puisque deux mois et demi durant, le champ était libre pour (ré)inventer les règles en vigueur dans le monde de l’édition, les éditeurs et autres directeurs de collection s’en sont donné à cœur joie. Au fil des semaines de confinement, on a ainsi pu assister à la naissance – en grande pompe – de nouvelles collections d’e-books utilisant la crise sanitaire comme levier efficace de communication. Ce fut notamment le cas du côté de Gallimard avec des « Tracts » diffusés gratuitement, chaque soir, aux abonnés d’une mailing list venant intelligemment gonfler les rangs des futurs lecteurs à fidéliser. Même logique – mais mécanique différente – du côté des Éditons de L’Observatoire. La maison dirigée par Muriel Beyer a demandé à ses essayistes d’imaginer les contours du monde post-coronavirus et lancé la collection « Et après ? ». Des e-essais relativement courts proposés sur les plateformes des librairies en ligne au prix de 1,99 euro, comme autant de manifestes en prise directe avec l’actualité. De quoi répondre à l’angoisse du moment tout en prenant de la hauteur.

À en croire l’essayiste Paul Vacca, auteur de Délivrez-vous[8], le boom de l’e-book répondrait à une double dynamique, celle du progrès technologique et de l’aubaine d’une crise qui rebat les cartes… « Il semblerait que l’on assiste, partout, à une amplification des dynamiques déjà en place avant l’apparition de la crise. Un exemple : la crise du coronavirus a fortement augmenté la valeur des entreprises dites “stay at home” telles Netflix, Amazon, Peloton (le vélo d’appartement connecté), Facebook ou encore Deliveroo, toutes ces sociétés pour lesquelles notre confinement a pu constituer un effet d’aubaine. Et, de fait, leur valorisation – déjà insolente – a explosé. Pour l’e-book, c’est plus contrasté. Bien sûr, on a pu constater une augmentation de son utilisation – on évoque 200 %, voire 300 % – ce qui est énorme. Mais, d’abord, ne pas oublier que l’on part – qu’il s’agisse de la tablette ou de l’audiobook – d’un pourcentage d’utilisation très faible. Ensuite, s’il y a eu indéniablement un sursaut quantitatif dans la lecture numérique, il semble justement que cela se soit produit au détriment de la valeur même de l’e-book puisque ce dernier a été l’objet de promotions diverses[9]. »

Le papier, grand gagnant du besoin de retour aux vraies choses

On le mesure ici : le grand avantage du livre numérique, avant même d’offrir une expérience de lecture augmentée, est d’avoir pu se rendre disponible au doigt et à l’œil, tandis que les points de ventes dits « physiques », c’est-à-dire les librairies et autres hypermarchés, fermaient leurs portes.

Cette extrême réactivité, si elle fut plébiscitée par le public de lecteurs comme par les professionnels de l’édition, a également ouvert les yeux aux auteurs, ces artisans de l’esprit trop heureux de trouver le moyen de continuer à diffuser leurs œuvres, en dépit des circonstances. David Rochefort est écrivain. Au sein de la prestigieuse collection blanche de Gallimard, il a publié trois romans salués par la critique (La Paresse et l’oubli, Le Pont de Schelling et Nous qui restons vivants). À la faveur de la crise de la Covid-19, il a sauté le pas en diffusant, à son tour, un « Tract » (Supplément d’Âme) chez son éditeur historique. « Le point le plus frappant est la vitesse, nous explique-t-il. J’ai envoyé mon texte un samedi, il était accepté le jour même et publié la semaine suivante. Pour un roman, de tels délais sont inimaginables : il s’écoule généralement plusieurs mois entre l’acceptation d’un manuscrit et sa parution en librairie. Pour ce qui concerne l’écriture proprement dite, j’avais conscience qu’il s’agissait d’un texte d’intervention, que je voulais écrire “à chaud”. Je l’ai donc rédigé presque d’une traite et me suis senti très libre. J’ai même commencé mon « Tract » par une anecdote personnelle – familiale, même : je parle de ma fille cadette[10] ! » David Rochefort souligne un point essentiel : puisque dans la période que nous traversons la réactivité semble constituer le maître-mot, il s’est évertué à donner au lecteur ce qu’il était venu chercher : un regard, une thèse, « rédigé dans un style plus libre que pour un roman ou un essai », « publié presque instantanément » et « destiné à susciter le débat, à être repris, cité, twitté, commenté ». La formule a, bien évidemment, le mérite de l’efficacité. Mais est-elle vraiment durable ? Peut-elle, pour le formuler plus clairement encore, représenter l’avenir de l’édition, son nouvel eldorado ?

Sans dogmatisme, l’écrasante majorité des observateurs interrogés pour l’écriture de cette note répond par la négative. « L’attachement des Français au livre est très fort », rappelle ainsi Vincent Monadé. « Pour la reprise, poursuit ce dernier, je table plutôt sur l’envie des gens de revenir dans leurs librairies. À cet égard, l’annonce de la sortie d’un livre de Guillaume Musso, ou d’Elena Ferrante comme Antoine Gallimard a indiqué y réfléchir, sont de bonnes nouvelles. Les gens auront envie de retrouver leurs libraires et leurs livres : c’est cela qui nous sauvera[11] ».

On touche ici à la dimension sociologique accompagnant le rituel de la lecture. Un agrégat de petites attitudes charmantes, commençant bien avant l’acte en lui-même, par la découverte de la presse spécialisée, se poursuivant par la flânerie en librairie, se concrétisant par l’acte de lecture et se poursuivant parfois au-delà, dans la volonté du lecteur à partager ses « coups de cœur littéraires » sur les réseaux sociaux. Autant de pratiques que le livre numérique, dans sa promesse d’efficacité et de disponibilité immédiate, n’efface pas tout à fait mais vide néanmoins de sa substance, de sa poésie.

La révolution n’aura pas lieu…

La révolution prophétisée au moment de l’arrivée du Kindle[12] et autres liseuses sur le marché n’a pas eu lieu. Et il est peu probable qu’elle advienne un jour[13]. Car, aussi étonnant que cela puisse paraître, le papier sort finalement gagnant du confinement. Comme si nous avions collectivement besoin de retour à l’authentique, à l’objet, aux pratiques rassurantes du monde d’avant. « C’est comme si le confinement avait augmenté la valeur des livres que nous possédons, analyse Paul Vacca[14]. Jamais nous n’avons autant échangé de photos de couvertures et d’extraits de livres sortis de nos étagères sur les réseaux sociaux. En l’absence des librairies, nous avons redécouvert les trésors qui dormaient dans notre bibliothèque. Et celle-ci est même devenue l’arrière-plan officiel de toutes les cessions de télétravail ou d’apéro sur Zoom, Teams ou Skype ! »

Mais, il y a peut-être autre chose encore… De la même façon que le confinement a ouvert les yeux des Français sur leur mode de (sur)consommation frénétique, elle a également permis de souligner l’omniprésence angoissante de la technologie futile, et ce à tous les stades de notre vie quotidienne. Au premier rang des accusés, les écrans de télévision, de tablettes, d’ordinateurs, smartphones et autres montres connectées qui diffusent, en continu, une lumière bleue devenue rapidement habituelle et addictive. De quoi frôler l’overdose et nous redonner l’envie, comme un acte militant, d’éteindre ces appareils pour tourner les pages d’un livre. Paul Vacca a théorisé cela. Par « analogique 2.0 », il nomme la résilience – et parfois la renaissance – des vieux supports face à un horizon toujours plus numérisé et virtuel. « L’équation de l’analogique 2.0 est assez simple à poser, résume-t-il : plus notre univers quotidien se numérise plus, paradoxalement, notre appétit pour les supports analogiques se manifeste et grandit. C’est ce que l’on a observé dans le domaine de la musique avec la réémergence surprise du vinyle ou le boom du live face à la numérisation à marche forcée (CD, P2P puis streaming). Il en va de même pour le livre papier qui bien qu’il soit en crise n’a pas disparu au profit de l’e-book, bien au contraire (sa concurrence viendrait plutôt des séries Netflix et du temps passé sur les réseaux sociaux…). Mais il ne faut pas lire le retour en grâce de ces « vieux supports » comme un effet vintage ou une réminiscence nostalgique. Car le retour du vinyle touche une génération dont les parents n’étaient pas coutumiers du 45-tours ! C’est donc, au contraire, l’affirmation de quelque chose de neuf. Il ne s’agit pas d’un revival, mais véritablement d’une renaissance. » Et l’essayiste de conclure : « Sous cet angle, le livre papier peut être reconsidéré comme un “support immersif 100 % déconnecté”. Finalement l’atout suprême du livre, c’est sa déconnexion ! Comme un tremplin pour un voyage sans notification et vecteur de partage social[15] ».

Concluons donc. En permettant à la fois l’augmentation des parts de marché pour les e-books et la réhabilitation du livre papier comme objet chargé de valeur et d’affect, la crise de la Covid-19 a eu un grand mérite : celui d’apporter une nuance bienvenue dans un débat houleux. Et, plus encore, de montrer que la guerre « livre papier versus e-book » était largement stérile. « Le numérique s’est imposé comme un complément du livre imprimé, analysait récemment Alban Cerisier, l’éditeur des « Tracts » Gallimard, dans les colonnes de l’hebdomadaire Marianne[16]. On ne parle plus de supplantation de l’imprimé par le numérique – cette crainte a disparu – mais d’une cohabitation, avec une dépendance forte du numérique à l’égard de tout ce qui soutient aujourd’hui le livre dans notre société : la librairie, les médias, les bibliothèques, l’enseignement... Je dirais que la relation entre le papier et l’écran s’est dédramatisée ! » Exit, donc, l’horizon darwiniste prédit naguère par les observateurs : la perspective du grand remplacement du livre papier par l’e-book relève bien du fantasme. Quant à la révolution promise au sein du monde de l’édition, plutôt que d’un grand soir sanglant, elle pourrait bien pour se transformer en une série d’évolutions cohérentes et patientes.

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