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Le premier communisme français (1917-1925) : un homme nouveau pour régénérer le socialisme
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Le premier communisme français (1917-1925) : un homme nouveau pour régénérer le socialisme

01/08/2004 2’
Romain Ducoulombier Romain Ducoulombier
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Pourquoi avoir attribué le Prix d’histoire 2003 de la Fondation Jean-Jaurès à un mémoire qui traite de l’ascétisme révolutionnaire« et de »la figure de l’homme nouveau prolétarien dans le premier communisme français" ? Les finalités de ce prix, en effet, sont plutôt de couronner des travaux jetant une lumière nouvelle sur le socialisme français. Mais, en fait, étudier le communisme, comme le fait Romain Ducoulombier, c’est éclairer également ce que fut le socialisme français.

Le long conflit entre communistes et socialistes, pendant le siècle dernier, a eu tendance à occulter le tronc commun qui a uni le socialisme et le communisme. L’idée de la Révolution, en effet, a été, d’une manière ou d’une autre, présente dans presque toutes les écoles socialistes du XIXe siècle, avec l’espoir de voir advenir une société nouvelle, débarrassée des scories de l’ancienne société bourgeoise. La figure d’un homme, enfin réconcilié avec lui-même, a exercé une forte attraction tout particulièrement en France, où la « Grande Révolution » avait déjà versé dans ce mythe de la régénération. « Notre histoire n’est pas notre code » disait-on déjà. Même quand le socialisme français fut entré par ses succès électoraux dans la vie parlementaire, il n’a cessé d’utiliser la rhétorique de la Révolution. La S.F.I.O. de 1905 se voulait un « parti de révolution » et non « un parti de réforme ».

La guerre, en fracassant les espoirs d’une « évolution-révolution » linéaire, a plongé la plus grande partie des socialistes dans la mauvaise conscience. La « brutalisation » des sociétés européennes a fait rejaillir avec force l’impuissance initiale des socialistes et les choix faits dans la plupart des partis d’accepter les « Unions sacrées » - même, si cela n’a pas duré toute la guerre. La réalité de la Révolution, à l’Est, avec, à sa tête, une cohorte de révolutionnaires intransigeants, a recréé un appel pou l’idée révolutionnaire, avec toute la force de la nouveauté. Une volonté de régénération a saisi ainsi presque tous les socialistes.

Seulement, les uns - les plus nombreux en France - l’ont projetée vers l’avenir en voulant rompre avec un passé discrédité par les compromissions de la guerre. Les autres - la minorité de Tours - ont conçu cette régénération comme un retour vers la tradition authentique du socialisme. Lénine ou Jaurès, en somme. Les derniers mots du discours prononcé à Tours par Léon Blum, « garder la vieille maison », prennent ainsi leur véritable sens. Au fond du divorce entre socialistes et communistes, il y a le rapport avec le passé. Le socialisme doit-il être l’héritier de toutes les formes prises par la libération humaine, au fil des siècles - et plus particulièrement depuis la Révolution Française ? On sait que cela était la pensée profonde de Jean Jaurès et que les bolcheviques ont voulu, au contraire, privilégier l’idée d’une rupture radicale, qui était présente dans l’imaginaire socialiste. Avant « d’épurer » les partis socialistes, ils ont voulu rompre les fils du temps. Par là-même, ils ont rendu impossible la réalisation d’un vrai inventaire de ce que furent les voies et les moyens du socialisme avant 1914. L’acceptation de l’idée de Révolution ainsi conçue, a été la pierre de touche des scissions de 1920. Elles ont certes été faites au prix de fortes ambiguïtés. Mais les opposants au communisme, quelle que fût leur clairvoyance (« la dictature du prolétariat se transformera en dictature sur le prolétariat », etc.), ont été handicapés par la légitimité politique que représentait l’idée d’une révolution radicale.

Tout le problème évidemment - et cet essai le montre bien - fut que l’idée révolutionnaire a été corsetée d’emblée par la pratique bolchevique du « parti des révolutionnaires professionnels ». La volonté d’un plein renouveau s’y est brisée. Et la première génération de communistes a été décimée. Mais il n’y a pas eu de rupture profonde entre le « premier parti communiste », jusqu’en 1925, et le « parti bolchevisé ». Car avec le mythe de la rupture radicale, volontairement ignorante des formes du passé, le totalitarisme était présent dès les premiers jours. L’idée de « l’homme nouveau » contenait la réalité de la contrainte.

Ce travail de Romain Ducoulombier nous plonge donc au coeur de ce qui a été une des contradictions majeures du siècle passé. Il le fait avec une rare maîtrise dans la conception de son sujet et dans l’écriture de son texte.
Cet essai d’histoire conceptuelle, qui n’oublie pas la force des destins personnels, comme en témoigne le chapitre sur Raymond Lefebvre, offre une opportunité pour redonner toute son épaisseur au choix de 1920. Mais il éclaire également notre présent, en évitant que soit refoulée une dimension essentielle des passions politiques modernes. Une volonté de « régénération » intégrale hante toujours nos sociétés. Elle peut prendre bien des formes. Le bolchevisme n’en a été hier qu’une des plus marquantes. Mais, sachons, au moins, que c’est toujours faire ainsi le lit des totalitarismes.

Alain Bergounioux, président du Comité de lecture

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