Vous êtes ici

Démocratie
S'abonner

Le regard des Français sur François Mitterrand

07/05/2021 4’
Frédéric Dabi, Émeric Bréhier, Didier Le Bret
Favoris
Partager
A a Zoom

Quarante ans après le 10 mai 1981, quel regard portent les Français sur François Mitterrand, aussi bien sur l’homme que sur le bilan, après un bail présidentiel de quatorze ans ? L’enquête exclusive menée par la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop avec Génération Demain apporte des éléments de réponse.

La victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981 a consacré une double rupture dans la VRépublique, à savoir l’alternance rendue possible après vingt-trois ans ininterrompus de pouvoir par la droite. La rupture, c’est également l’arrivée de la gauche socialiste aux affaires. Mais cette élection fut d’abord, dans l’imaginaire des Français, la victoire d’un homme qui, après trente-cinq ans de vie politique, maintes fois enterré, y compris dans les sondages[1], prit sa revanche des défaites de 1965 et 1974, puis exerça le pouvoir sur une période plus longue qu’aucun de ses prédécesseurs, sans même parler de ceux qui viendront après lui et dont les mandats (hormis celui de Jacques Chirac) ne seront jamais renouvelés.

Le président du peuple de gauche   

Invités à désigner le président de la Ve République qu’ils apprécient le plus, les Français ne placent pas François Mitterrand en tête de leur choix. Charles de Gaulle, comme de coutume s’agissant de ce type de classement[2], apparaît comme le président préféré, devançant de peu (46 % contre 42 %) Jacques Chirac, dont la disparition récente et l’émotion populaire qu’elle a suscitée expliquent largement cette deuxième place.

L’homme du 10 mai émerge en troisième position, devançant deux de ses prédécesseurs et trois de ses successeurs. Il est également au coude-à-coude avec Jacques Chirac lorsque l’on examine le premier choix de réponses des Français (19 % contre 18 %).    

Toutefois, François Mitterrand recueille un taux d’appréciation nettement plus important auprès de deux segments cruciaux. Il s’agit, d’une part, des sympathisants de gauche où il arrive nettement en tête (58 %). Il est, à cet égard, frappant de constater à quel point la popularité de François Mitterrand, vingt-cinq ans après sa disparition, demeure indexée sur le clivage gauche-droite. En effet, plébiscité à gauche, il pâtit d’un rejet toujours épidermique à droite où seuls 6 % des sympathisants le citent comme président apprécié.

Force est de constater que chaque camp soutient « son » président : 63 % des sympathisants de droite sont pour de Gaulle contre 35 % à gauche ; 32 % à gauche défendent François Hollande contre 0 % à droite ; 43 % à droite sont pour Nicolas Sarkozy contre 10 % seulement à gauche. Au-delà des âges, l’affiliation partisane perdure dans le jugement historique.

D’autre part, auprès de la génération Mitterrand, c’est-à-dire les Français âgés de plus de cinquante-cinq ans qui avaient donc au moins quinze ans en mai 1981, le vainqueur de Valéry Giscard d’Estaing se classe en deuxième position après de Gaulle, devançant Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.     

Plus largement, la comparaison établie entre François Mitterrand et ses successeurs joue très largement à l’avantage du premier président socialiste. Se fait en effet jour une logique de distinction très nette en sa faveur se structurant autour de trois dimensions. 

Il s’agit d’abord de la culture. Pour une très forte majorité de Français, François Mitterrand aimait et connaissait davantage la littérature (selon 82 %, voire 86 % des Français au sein de la génération Mitterrand) que ses successeurs. De plus, il s’exprimait mieux qu’eux (selon 68 % des Français de cette génération).

Le deuxième élément de différenciation a trait à l’incarnation de la fonction présidentielle que, pour près de deux tiers des Français, l’homme du 10 mai occupait mieux, une dimension renforcée par le sentiment majoritairement partagé (61 %) qu’il avait plus de pouvoir que ses successeurs. 

C’est enfin sur son rapport presque charnel au pays que les Français distinguent positivement le président Mitterrand. Celui-ci est, en effet, perçu par six interviewés sur dix comme connaissant et aimant davantage la France et les Français que ses quatre successeurs. De la même manière, 52 % le jugent plus proche des gens, un score appréciable au regard du sentiment de distance qu’a pu donner François Mitterrand à beaucoup de Français.

Une image contrastée  

Les principaux traits d’image associés à François Mitterrand étonnent par leur diversité et reflètent le côté multifacettes du personnage.

C’est le terme « stratège » qui émerge en tête aussi bien auprès de l’ensemble des Français (64 %) qu’au sein de la génération Mitterrand (71 %). L’étude ne dit pas si la forte association de ce mot à François Mitterrand renvoie à la refondation du Parti socialiste à Épinay, à la marche vers le pouvoir ou encore à l’habileté du président de la première cohabitation réélu en 1988, deux ans après une défaite dans les urnes aux législatives de 1986. Notons qu’au même niveau de citations les interviewés appartenant à la génération Mitterrand mettent en exergue le côté séducteur (70 %) du personnage.

Par ailleurs, le corpus idéologique mitterrandien fait partie intégrante de son image et ce autour d’une double identité politique : 58 % des Français lui associent le mot « socialiste » et 53 % le terme « européen ». Ces deux axes qui synthétisent les combats de François Mitterrand durant sa vie politique émergent plus fortement (respectivement à hauteur de 8 et 5 points) au sein de la génération Mitterrand. Au-delà des contours de cette identité, un Français sur deux salue une forme de ténacité spécifique à l’homme du 10 mai, que ce soit la fidélité à ses idées (50 %) – loin de la critique, souvent exprimée par des personnalités de droite, sur la trajectoire sinueuse de François Mitterrand – et la combativité (50 %).          

Toutefois, une part minoritaire mais non négligeable des personnes interrogées marque une forme de distance avec l’ancien président socialiste, considéré à 44 % comme « hautain » et « cynique ». Relevons, en outre, que ces deux représentations font l’objet de citations majoritaires dans la génération Mitterrand.

Cette part d’ombre se voit toutefois compensée par des termes plus laudatifs évoqués à un niveau équivalent que ces mots empreints de distance. Respectivement 42 % et 40 % des Français estiment que l’homme du congrès d’Épinay est « rassembleur » et « tolérant » tandis que le stigmate partisan « sectaire » est le mot qui lui est le moins associé. 

Relevons à cet égard que le temps a modifié l’appréciation de l’homme. En 1996, à l’occasion de son décès, 78 % des sondés le qualifiaient de « socialiste », la proportion a chuté de 20 points en 2021 ; 78 % le déclaraient « fidèle à ses convictions », la proportion a chuté à 50 % ; « rassembleur » à 79 % en 1996, il ne l’est plus qu’à 42 % ; « tolérant » à 85 %, il ne l’est plus qu’à 40 %. Comme si, chemin faisant, l’émotion de son décès, captée en 1996, avait laissé la place à un jugement qui fait désormais la part belle aux critiques, notamment de la gauche radicale ne se reconnaissant plus dans un socialisme réformiste qui tente de composer avec le réel. 

Un bilan dominé par le souvenir des avancées sociales de 1981  

La restitution des événements marquants des deux septennats de François Mitterrand révèle une hiérarchie claire dominée par les réformes et mesures du premier mandat, et plus précisément celles mises en œuvre dès 1981.

Ce sont, en effet, les avancées sociales décidées au lendemain de l’élection de François Mitterrand qui recueillent une majorité de citations. La cinquième semaine de congés payés (52 %) et la retraite à soixante ans (51 %) émergent en tête. Notons que l’autre mesure décidée dans la période post-10 mai, la semaine de trente-neuf heures, s’avère nettement moins citée (31 %), éclipsée dans la mémoire collective par les trente-cinq heures, mises en place sous le gouvernement Jospin.

Cette hiérarchie est assez conforme à celle mesurée dans un sondage Ifop/Paris Match réalisé à l’occasion du vingtième anniversaire de la disparition de François Mitterrand. Tout juste peut-on relever depuis l’enquête la plus récente une importance plus forte accordée à la retraite à soixante ans (+ 4 points), un événement que les mobilisations contre la réforme envisagée par le gouvernement d’Édouard Philippe ont remis au cœur de l’agenda des Français. 

Le souvenir des années Mitterrand est donc éminemment social et vient devancer la décision sociétale la plus emblématique du premier septennat, l’abolition de la peine capitale, mentionnée par plus de quatre Français sur dix. 

L’épreuve du temps associe ainsi plus étroitement François Mitterrand à ses réformes sociales plutôt qu’aux changements sociétaux. Alors même qu’en 1996, c’était bien l’abolition de la peine de mort qui l’emportait, juste devant la réforme de la retraite, l’écart est désormais de 10 points en faveur de cette dernière.

Dans le détail des réponses se fait jour un clivage social, puisque les catégories populaires citent plus nettement que la moyenne ces deux réformes sociales tandis que les cadres supérieurs placent en tête de leur hiérarchie l’abolition de la peine de mort.

Les événements du second septennat revêtent, en comparaison, une importance jugée moindre dans l’opinion. Près d’une personne sur cinq évoque la création du RMI (Revenu minimum d’insertion) sous le gouvernement Rocard, une part quasi identique la signature du traité de Maastricht, soumis à référendum en septembre 1992. Néanmoins, on observe que les cadres supérieurs, segment traditionnellement attaché à la construction européenne, citent à un haut niveau ce traité de Maastricht (40 % contre 14 % au sein des catégories populaires).

En bas de tableau, on retrouve enfin des événements qui ont fait pleinement partie de l’action menée sous les septennats mitterrandiens. Mais ils ont finalement été peu marquants pour les Français, soit parce qu’ils ne les concernaient que marginalement (12 % pour les « grands travaux » comme le Grand Louvre ou l’Opéra Bastille) ou parce qu’ils n’ont pas fondamentalement changé leur quotidien, telles les premières lois de décentralisation (9 %).     

La décennie Mitterrand comme symbole d’un âge d’or

Au-delà du jeu sans doute artificiel du classement des présidents appréciés ou rejetés ou de la restitution de la mémoire des mandats présidentiels, l’enquête révèle surtout un dernier enseignement. 

Elle montre à quel point la période Mitterrand représente aujourd’hui pour une majorité de Français, par-delà les clivages partisans, une sorte d’âge d’or, au sens girardetien[3] du terme. Dans le contexte actuel d’une France engluée dans la crise liée à la Covid-19, France que les trois quarts des Français jugent en déclin[4], le souvenir des années Mitterrand est appréhendé de manière idéalisée.

D’une part, en rupture avec l’image à l’œuvre aujourd’hui d’« une France qui tombe », François Mitterrand représente pour plus de six Français sur dix une époque où la France était un grand pays (62 %) et dont il donnait une belle image (57 % d’adhésion à cette affirmation).

D’autre part, toujours dans cette logique d’âge d’or pour ne pas dire de paradis perdu, 65 % des personnes interrogées (73 % au sein de la génération Mitterrand) estiment que François Mitterrand représente le souvenir d’une gauche puissante que l’on ne verra plus. Sans surprise, alors que le risque de voir la gauche condamnée à un troisième 21 avril en 2022 devient réel, les sympathisants de gauche (73 %) sont les plus nombreux avec les proches de La République en marche (79 %) à partager cette vision. 

Méthodologie : Étude Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 6 au 7 avril 2021 auprès d’un échantillon de 1013 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. 

Lire la suite