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Le vote Front national en Corse

10/04/2017 4’
Jérôme Fourquet Jérôme Fourquet
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Alors que Marine Le Pen était en déplacement à Ajaccio samedi 8 avril, Jérôme Fourquet analyse le poids du Front national sur l’île à travers les scores obtenus dans différents territoires lors des dernières élections régionales. 

Lors des élections régionales de décembre 2015, le Front national en Corse franchissait à peine la barre des 10 % (10,6 % des voix) alors que trois ans plus tôt, lors de la présidentielle, Marine Le Pen avait recueilli dans l’île 24,4 % des voix, soit son deuxième meilleur score régional après la Picardie. Cette décrue sur fond de victoire historique des nationalistes en Corse allait alimenter l’idée d’un transfert entre ces deux électorats. Si un phénomène de vases communicants existe sur un certain segment, les deux électorats apparaissent néanmoins relativement distincts.    

La carte du vote frontiste au premier tour des régionales fait ressortir un large espace central en Haute-Corse où l’audience du Front national est marginale et, à l’inverse, trois zones de forces principales. La plus étendue correspond à la banlieue et la grande périphérie ajacciaise. Dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres de la cité impériale, se concentre une bonne partie des communes ayant accordé ses meilleurs scores à la liste frontiste. C’est le cas par exemple de Tavaco (20,9 %), Alata (19 %) ou bien encore Appietto (18,2 %) et Coggia (17,5 %). Ce phénomène de survote frontiste (généré par une situation associant surreprésentation des catégories populaires dans la population locale mais aussi problématiques de relégation subie ou choisie) n’est pas propre à la Corse et se retrouve avec des proportions encore bien plus impressionnantes sur le continent. On notera qu’il se manifeste aussi à une échelle moindre et sur un périmètre plus restreint qu’à Ajaccio dans la périphérie de Calvi et de Porto-Vecchio.
 


Hormis la périphérie ajaccienne, les deux autres zones de fort vote frontiste sont situées aux deux extrémités de la plaine orientale, au sud de Bastia (où joue également ici la problématique péri-urbaine), d’une part, et au sud de Ghisonaccia, d’autre part. Qu’il s’agisse de Poggio-Mezzana (22,4 %), de Solaro (21,5 %) ou bien encore de Santa-Lucia di Moriani (19,5 %), les scores sont assez élevés. La présence significative d’une population d’origine pied-noir sur la plaine orientale (où des rapatriés se sont installés et ont développé l’agriculture locale) explique en partie ce survote[1]. La proximité avec une population d’origine maghrébine assez nombreuse contribue également à amplifier ce vote. On constate en effet, au niveau de la Corse, une corrélation assez nette entre la proportion d’immigrés dans une commune et le vote Front national au premier tour des régionales.
 

Le score du Front national au 1er tour est indexé sur la proportion d’immigrés dans la commune

Or, en lien avec l’activité agricole très développée dans cette partie de la Corse, les communes du centre de la plaine orientale constituent, avec les agglomérations d’Ajaccio et de Bastia, le principal foyer de population d’origine maghrébine, cette population travaillant souvent comme main-d’œuvre agricole. Comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous, le vote Front national n’atteint pas forcément des records dans les communes à la plus forte présence immigrée. En effet, cette population est très réfractaire au vote frontiste et son poids important a donc comme effet de tirer à la baisse le vote Front national dans ces communes, vote qui prospère en revanche dans les communes situées à proximité.
 

Proportion d’immigrés et score du Front national au premier tour dans le sud de la plaine orientale

Communes à forte population immigrée

Proportion d’immigrés dans la population locale

% du FN au 1er tour

Linguizzetta

27,8 %

8,4 %

Ghisonaccia

22,4 %

9,2 %

Tallone

19,8 %

6,5 %

Aléria

17 %

7,9 %

San-Giulano

16,6 %

6,6 %

 

Communes limitrophes

Proportion d’immigrés dans la population locale

% du FN au 1er tour

Prunelli-di-Fiumorbo

12,5 %

16,3 %

Ventiseri

3,9 %

17,5 %

Solaro

4,3 %

21,5 %


Hormis la proximité avec des communes à forte population issue de l’immigration, les scores importants enregistrés par le Front national à Prunelli-di-Fiumorbo, Solaro et Ventiseri s’expliquent sans doute aussi en partie par l’implantation dans cette dernière commune d’une base aérienne (base aérienne 126 Ventiseri-Solenzara) qui emploie 950 personnes. Cette commune comptant 1709 inscrits, cela laisse donc à penser que même si tous les militaires et leurs familles ne résident pas sur cette commune (une partie habite aussi dans les villages voisins), ils représentent une part importante du corps électoral local. Or différents travaux[2] ont montré une inclinaison marquée des militaires et membres de forces de l’ordre en faveur de la droite et de l’extrême droite. Le cas de ces communes du sud de la plaine orientale corse en est une illustration supplémentaire, le sur-vote pour le Front national ne s’étant pas uniquement manifesté lors de ce scrutin. Ainsi, alors que Marine Le Pen obtenait au premier tour de l’élection présidentielle une moyenne de 23,3 % dans le département de la Haute-Corse, elle atteignait 27,5 % à Solaro, 28 % à Prunelli-di-Fiumorbo, 36,2 % à Ventiseri et 36,7 % à Serra di Fiumorbo. À Ventiseri, le score le plus important (38,9 %) était obtenu dans le bureau de vote englobant la base aérienne, contre 18 % seulement dans un autre bureau plus excentré. Cette réalité n’a pas échappée à Jean-Guy Talamoni qui déclarait sur France Inter le 28 décembre 2015, au lendemain des violences dans le quartier des Jardins de l’Empereur à Ajaccio : « L’extrême droite est une idéologie importée en Corse. [...] Ce sont les bureaux de vote à proximité par exemple de la base de Solenzara, où il y a beaucoup de militaires continentaux [...] où le Front national fait des scores remarquables ».  

Dans cette même interview, le leader de Corsica Libera réfutait tout lien entre vote nationaliste et vote Front national en Corse. Mais lors des violences dans ce quartier d’Ajaccio en décembre 2015, comme en août 2016, lors de la descente dans le quartier de Lupino à Bastia de plusieurs dizaines de personnes soutenant les habitants du village de Sisco s’étant affrontés avec une famille maghrébine, des slogans frontistes « On est chez nous ! » et nationaliste « I Arabi Fora ! » (« les Arabes dehors » !) se mêlèrent. La question d’une certaine porosité entre les deux électorats se pose donc. Cette question avait déjà été soulevée par plusieurs observateurs au lendemain de l’élection présidentielle de 2012. Marine Le Pen était en effet arrivée en seconde position dans l’île (derrière Nicolas Sarkozy) en obtenant 39 000 suffrages, soit un score de 24,4 % de voix, très supérieur à sa moyenne nationale (17,9 %). D’aucuns attribuèrent à l’époque cette performance à un transfert de l’électorat nationaliste vers le Front national.     

Trois ans plus tard, au premier tour des régionales, l’audience électorale du frontisme s’est contractée puisque la liste conduite par Christophe Canioni n’a obtenu que 10,6 % des voix, soit un peu plus de 14 000 suffrages. Quand on met en regard le score de Marine Le Pen et ceux des deux listes nationalistes au premier tour des régionales, on constate une certaine relation.
 

Les scores des deux listes nationalistes au premier tour des régionales de 2015 en fonction du score de Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2012

Score de M. Le Pen au 1er tour de la présidentielle

Score de la liste Simeoni au 1er tour des régionales

Score de la liste Talamoni au 1er tour des régionales

Moins de 9 %

13,5 %

6,5 %

De 9 à 13 %

15,9 %

8,2 %

De 13 à 20 %

17,7 %

11,4 %

De 20 à 26 %

17,1 %

9,4 %

De 26 à 30 %

18,4 %

9,3 %

Plus de 30 %

19 %

9,5 %


De manière tendancielle, plus dans une commune Marine Le Pen avait fait un bon résultat en 2012 et plus les scores de la liste Talamoni mais surtout Simeoni ont été élevés en 2015. On peut donc penser qu’une partie de l’électorat corse a voté FN à l’élection présidentielle et opte pour les listes régionalistes aux élections locales. D’autres éléments vont dans ce sens. D’après des sondages réalisés par l’Ifop dans les quatre circonscriptions corses en mai 2012[3], si 40 % des électeurs ayant voté Marine Le Pen en avril 2012 avaient l’intention de revoter pour les candidats du FN aux législatives de juin 2012, 20 % d’entre eux en moyenne envisageaient de voter pour des candidats nationalistes (Femu a Corsica ou Corsica Libera), le reste de l’électorat lepeniste se dispersant sur d’autres candidats. De la même façon, on constate qu’à l’échelle communale plus le niveau atteint par la liste FN conduite par Christophe Canioni aux régionales s’inscrivait en retrait par rapport à l’étiage atteint par Marine Le Pen et plus, en tendance, le score de la liste Femu a Corsica de Gilles Simeoni était élevé, cette relation fonctionnant moins régulièrement pour ce qui est de la liste de Jean-Guy Talamoni.
 

Le score des listes nationalistes au 1er tour en fonction de l’ampleur du recul du FN entre la présidentielle et les régionales

Évolution du vote FN entre la présidentielle et les régionales

Score de la liste Simeoni au 1er tour

Score de la liste Talamoni au 1er tour

Moins de 8 points de recul

15,8 %

7,6 %

De 8 à 12 points de recul

16,6 %

10,3 %

De 12 à 17 points de recul

17,4 %

9,1 %

Plus de 17 points de recul

18,6 %

10,8 %


Les écarts de score de la liste Simeoni entre les quatre strates de communes ne sont pas massifs et cette liste n’a manifestement récupéré qu’une petite partie de l’électorat lepeniste n’ayant pas voté Front national aux régionales mais ces différents éléments accréditent l’idée selon laquelle une frange (nettement minoritaire) de l’électorat nationaliste a donc voté Front national à la présidentielle et, inversement, qu’une fraction de l’électorat lepeniste s’est portée sur les listes nationalistes aux régionales.

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