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Les enfants d’immigrés à l’école : l’origine sociale des inégalités scolaires

19/11/2019 6’
Mathieu Ichou
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L’intégration des immigrés à la société française fait l’objet d’interrogations médiatiques et politiques récurrentes, au travers desquelles s’expriment de nombreux stéréotypes, souvent déconnectés des savoirs scientifiques. C’est le cas de l’échec scolaire des enfants d’immigrés. Pour déconstruire ces clichés, Mathieu Ichou s’interroge sur ce qui explique que certaines catégories d’enfants d’immigrés réusissent effectivement moins bien à l’école que leurs camarades nés de parents natifs. Pour ce chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined), c’est moins l’origine géographique des parents que leur position sociale qui permet d’appréhender les inégalités scolaires françaises. 

En France, comme dans de très nombreux autres pays, l’immigration est avant tout perçue comme un problème social dans les discours politiques, médiatiques et parfois scientifiques. Le thème de l’échec scolaire en constitue une déclinaison pour la génération des enfants d’immigrés. Cet échec présumé est souvent associé à la dénonciation des carences supposées des familles immigrées, à l’absence de « volonté d’intégration » de leurs enfants et, plus rarement, aux dysfonctionnements du système scolaire. 

Les effets sociaux à long terme de l’immigration s’évaluent moins par l’étude des immigrés eux-mêmes que par l’analyse des trajectoires de leurs descendants. En France, près d’un quart des enfants d’âge scolaire ont au moins un parent immigré. Parallèlement, la place de l’éducation scolaire est devenue de plus en plus centrale. Du fait de la massification de l’enseignement secondaire, puis supérieur dans la deuxième moitié du XXe siècle, une part toujours plus importante des jeunes générations fréquente l’école pendant une durée qui s’allonge. Cette tendance est d’autant plus significative qu’elle a lieu dans des sociétés où les qualifications scolaires jouent un rôle essentiel dans le positionnement des individus dans la structure sociale.

L’échec scolaire des enfants d’immigrés : idées reçues et recherche sociologique

La scolarité des enfants d’immigrés et, plus généralement, leur « intégration » à la société française font l’objet d’interrogations médiatiques et politiques récurrentes, au travers desquelles s’expriment de nombreux stéréotypes, déconnectés des savoirs scientifiques.

Le thème principal de ces discours concerne l’échec scolaire des enfants d’immigrés. On se souvient, par exemple, d’un ministre de l’Intérieur qui, mobilisant des chiffres imaginaires, expliquait en mai 2011 que « les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés »[1]. En mars 2017, dans une interview sur RTL, Cédric Villani laisse de son côté entendre que les difficultés principales du système scolaire français sont dues à l’immigration[2]. L’échec scolaire des enfants d’immigrés est souvent souligné dans le contexte plus général d’une dénonciation du manque (de volonté) d’intégration de la « deuxième génération ». Les difficultés scolaires des enfants d’immigrés sont rapidement attribuées à la trop forte distance culturelle de leur famille, qui s’exprimerait, entre autres, par la taille jugée trop importante des fratries.

Devant la prégnance de ces discours, un des objectifs de mes recherches[3] est de proposer un autre point de vue sur la scolarité des enfants d’immigrés ; un point de vue qui tente de dépasser la vision de la présence des enfants d’immigrés à l’école comme problème social pour concevoir l’étude de leurs trajectoires scolaires comme problématique sociologique. Sur un sujet aussi saturé de discours réducteurs, l’intérêt d’une analyse sociologique rigoureuse est de dépasser les prénotions, en se fondant sur des preuves empiriques constituées à partir d’outils méthodologiques et conceptuels solides.

Au-delà de l’échec scolaire : la diversité des trajectoires des enfants d’immigrés

Analyser les trajectoires scolaires des enfants d’immigrés exclusivement au prisme du problème social de l’« échec scolaire » empêche de saisir l’hétérogénéité des parcours. On le sait, les enfants des classes populaires ont des trajectoires scolaires diversifiées[4] ; alors, pourquoi postuler l’homogénéité scolaire des enfants d’immigrés ? 

Loin de nier les difficultés de ces derniers, les analyses statistiques récentes confirment et approfondissent les résultats des travaux existants[5]. Les désavantages scolaires dont souffrent les enfants d’immigrés, par rapport aux enfants de natifs[6], sont multiples. Dès le début de l’école primaire, des inégalités de résultats scolaires apparaissent, qui ont un impact durable sur les trajectoires ultérieures des élèves. Les inégalités de trajectoires scolaires entre les élèves se manifestent non seulement par les écarts de résultats, mais également par des différences dans les établissements fréquentés, plus défavorisés et plus urbains, les options suivies, moins prestigieuses, les orientations souvent subies vers l’enseignement spécialisé et les filières professionnelles à l’issue du collège qui conduisent à des scolarités au lycée moins favorables à la poursuite d’études supérieures. Tous ces éléments et bien d’autres, même mineurs en apparence, sont autant de composantes de trajectoires scolaires fortement hiérarchisées. 

Pour autant, ces nombreuses difficultés ne doivent pas faire oublier la diversité scolaire qui caractérise la « deuxième génération ». En prenant la peine d’analyser finement les données des panels d’élèves du ministère de l’Éducation nationale, on peut mettre au jour l’hétérogénéité importante qui existe parmi les enfants d’immigrés. La figure 1 donne une idée de ces analyses en se focalisant sur les performances scolaires aux évaluations nationales de sixième[7].

 

Figure 1 – Différences « brutes » et « nettes » de performances scolaires en sixième entre enfants de natifs et d’immigrés selon la région de naissance de leurs parents

Source : Panel d’élèves entrés en sixième en 2007 (DEPP, ministère de l’Éducation nationale). Calculs de l’auteur.
Note de lecture : les écarts scolaires sont évalués par rapport aux performances des enfants de natifs (groupe de référence représenté par la ligne verticale en rouge pointillé). Les points à gauche de cette ligne correspondent à des résultats moyens inférieurs à ceux des enfants de natifs, tandis que les points à droite indiquent des résultats supérieurs. Pour chaque groupe d’enfants d’immigrés, deux comparaisons sont effectuées : une comparaison « brute » (disques noirs) et une comparaison « nette » (triangles noirs). Cette dernière consiste à comparer les résultats scolaires de chaque groupe d’enfants d’immigrés à ceux des enfants de natifs qui viennent des mêmes milieux sociaux qu’eux.

 

En observant les écarts « bruts » (disques noirs sur la figure 1), on constate que la plupart des groupes d’enfants d’immigrés ont des résultats moyens inférieurs à ceux des enfants de natifs. Néanmoins, il y a une forte variation entre les groupes. Certains groupes font l’expérience de désavantages scolaires particulièrement marqués, c’est le cas notamment des enfants d’immigrés turcs et du Sahel (notamment Sénégal et Mali), ainsi que du petit groupe dont les parents sont originaires d’Amérique latine ou des Caraïbes. D’autres groupes occupent une position intermédiaire : leurs résultats moyens sont inférieurs à ceux des enfants de natifs, mais de façon moins prononcée : il s’agit notamment des élèves dont les parents sont nés dans un pays du golfe de Guinée, d’Europe de l’Est, du Maghreb, du sous-continent indien et d’Europe du Sud. Les résultats scolaires des autres groupes (enfants de couples mixtes ou d’immigrés d’Asie du Sud-Est) ne diffèrent guère de ceux des enfants de natifs, voire sont supérieurs (pays d’Europe du Nord et de l’Ouest). En outre, au-delà même de ces différences entre groupes, les variations les plus fortes sont observables au sein de chacun de ces groupes d’origine. Cette forte hétérogénéité scolaire de la « deuxième génération » invalide donc la vision homogénéisante qui associe de façon globale et indifférenciée les enfants d’immigrés et l’échec scolaire.

Expliquer les parcours scolaires des enfants d’immigrés

Le rôle fondamental de l’origine sociale en France et dans la société d’origine

Comment expliquer que certains élèves réussissent quand d’autres échouent ? La position sociale qu’occupent les immigrés dans la société d’immigration et les ressources économiques et scolaires qui y sont associées constituent une part essentielle de l’explication des inégalités scolaires observées entre les enfants de natifs et d’immigrés. La figure 2 en constitue une illustration : bien plus souvent que les enfants de natifs, les enfants d’immigrés ont des parents qui appartiennent aux catégories sociales les plus défavorisées. On constate même une correspondance forte entre la stratification scolaire à la génération des enfants, observée dans la figure 1, et la stratification sociale indiquée dans la figure 2 : les résultats scolaires des enfants semblent d’autant meilleurs que leurs parents appartiennent souvent aux classes sociales supérieures.

 

Figure 2 – Catégorie socioprofessionnelle des parents d’élèves selon leur région de naissance

Source : Panel d’élèves entrés en sixième en 2007 (DEPP, ministère de l’Éducation nationale). Calculs de l’auteur.

 

Les enfants d’immigrés sont bien plus nombreux que les enfants de natifs à avoir des parents faiblement pourvus en capitaux économique et scolaire. Pour cette raison, ils échouent plus souvent à l’école. Dit autrement, « si les enfants étrangers sont en échec dans notre système scolaire, cela tient avant tout, non pas à leur qualité d’étrangers, mais à leur qualité de fils d’ouvriers »[8]. Sur ce point, le consensus scientifique est absolu : ce résultat de recherche est une constante dans toutes les études statistiques sur la question – en France, comme à l’étranger. Une façon d’observer le rôle explicatif du milieu social dans les difficultés scolaires des enfants d’immigrés est de réexaminer la figure 1 en comparant les écarts « bruts » (disques noirs) et les écarts « nets » (triangles noirs). Ces derniers représentent les écarts scolaires moyens entre enfants d’immigrés et enfants de natifs des mêmes milieux sociaux. Systématiquement, on constate que la prise en compte de l’origine sociale des élèves réduit considérablement les écarts observés.

Néanmoins, les différences scolaires entre groupes ne disparaissent pas totalement quand on compare les élèves de mêmes milieux sociaux en France. Dès lors, l’explication des différences scolaires n’est pas uniquement contenue dans l’effet des différences de socialisation liées aux coordonnées sociales des familles en France. Il faut en chercher la cause ailleurs, notamment dans la société d’émigration[9], mais également dans la ségrégation urbaine et scolaire.

Les caractéristiques et expériences prémigratoires des parents immigrés jouent un rôle important dans la formation des trajectoires scolaires de leurs enfants. Statistiquement, le degré de réussite ou d’échec scolaire des enfants d’immigrés dépend aussi du groupe social auquel leurs parents appartenaient avant d’émigrer[10]. Les processus sociaux qui participent à la production de leurs dispositions scolaires se déroulent largement en référence à la société d’émigration. Trois processus, intimement liés aux propriétés sociales des immigrés et de leurs familles dans la société d’origine, permettent de rendre compte des attentes scolaires des familles immigrées : la place donnée à l’éducation par les parents immigrés dans le projet migratoire initial ; les expériences scolaires des parents et, plus généralement, l’histoire scolaire de la famille dans le pays d’origine ; la perception, par les parents immigrés, de leur statut social.

Cet ensemble de résultats ne remet donc pas fondamentalement en cause le type d’explication, dominant en sociologie, selon lequel les propriétés sociales des immigrés permettent largement d’expliquer les trajectoires scolaires de leurs enfants. Cependant, il incite à redéfinir les « propriétés sociales » des immigrés en tenant compte de leur signification dans la société d’émigration. L’histoire sociale et scolaire de la lignée familiale a, dans le cas des enfants d’immigrés, une signification particulière dans la mesure où elle s’inscrit dans une autre société, dans laquelle les critères et les formes de la stratification sociale ainsi que les méthodes d’enseignement sont parfois très différents de ceux qui ont cours dans la société d’immigration.

Le rôle néfaste de la ségrégation scolaire : une discrimination systémique ?

Au-delà de leurs propriétés sociales dans la société d’origine et d’immigration, une autre dimension de l’expérience des immigrés et de leurs enfants en France mérite davantage d’attention : la ségrégation résidentielle et scolaire à laquelle ils sont confrontés.

La ségrégation à l’école désigne l’inégale distribution des élèves entre les établissements scolaires et en leur sein en fonction de leurs caractéristiques sociales, notamment ethniques. La ségrégation résidentielle entre groupes ethniques est importante[11]. Néanmoins, le niveau de la ségrégation ethnique à l’école est presque toujours plus élevé que dans le quartier environnant. Malheureusement, la quantification de cette ségrégation est difficile, en particulier en France où les données localisées accessibles aux chercheurs manquent. Cette ségrégation ne se limite pas à sa dimension la plus visible d’inégale distribution des groupes entre les établissements, mais est également présente au sein de chaque établissement entre les classes. 

Ces processus systémiques de ségrégation engendrent des désavantages qui touchent particulièrement les enfants d’immigrés. En plus des effets combinés de la ségrégation résidentielle et de la carte scolaire, les politiques d’établissement, les pratiques des professionnels de l’école et l’évitement des autres parents contribuent à marginaliser les enfants d’immigrés dans des contextes scolaires défavorables à leur réussite[12]. La figure 3 en est une illustration : elle montre que les enfants d’immigrés sont largement surreprésentés dans les établissements défavorisés appartenant à l’éducation prioritaire.

 

Figure 3 – Proportion d’élèves qui ont fréquenté un établissement de l’éducation prioritaire au collège selon la région de naissance de leurs parents 

Source : Panel d’élèves entrés en sixième en 2007 (DEPP, ministère de l’Éducation nationale). Calculs de l’auteur.

 

Les établissements scolaires concentrant le plus d’enfants d’immigrés sont ceux qui se situent dans les quartiers les plus défavorisés et ceux qui offrent le moins de ressources éducatives : moindre diversité des options et filières disponibles et manque d’enseignants expérimentés et stabilisés dans l’établissement[13]. Cet état de fait, résultant d’une somme de petites actions et de décisions individuelles, structurées par des structures sociales et mentales, constitue une situation de discrimination systématique[14] à laquelle la communauté des chercheurs et des décideurs politiques doit se confronter.

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