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Les femmes et leurs déplacements : l’indice de climat urbain

21/03/2018 4’
Arnaud Alessandrin, Johanna Dagorn
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Comment les femmes abordent-elles leurs déplacements urbains face au sexisme ? Arnaud Alessandrin, sociologue au Centre Émile-Durkheim de l’université de Bordeaux, et Johanna Dagorn, docteure en sciences de l’éducation au LACES de l’université de Bordeaux, analysent les résultats d’une enquête lancée par la métropole bordelaise et le transporteur Keolis, pour l’Observatoire de l’expérimentation et de l’innovation locale de la Fondation Jean-Jaurès.

En 2015-2016, la métropole bordelaise et le transporteur Keolis ont lancé une grande enquête sur les femmes et leurs déplacements. Plus de 5 200 questionnaires ont été remplis. Dirigée par Johanna Dagorn, Laetitia Franquet et Arnaud Alessandrin, au service de l’association ARESVI[1], cette enquête livre des données chiffrées précises sur les faits de sexisme tels qu’ils sont vécus par les femmes. Ces chiffres ont déjà été publiés et analysés[2]. Dans la présente réflexion, nous proposons de revenir sur quelques chiffres clés de cette enquête et d’offrir une nouvelle lecture, par âges et classes sociales, de l’indice de climat urbain[3].

Faire face aux sexismes

Qu’ont vécu les femmes qui ont répondu à notre enquête ? Quelles formes épousent non pas « le » mais « les » expériences des sexismes, toujours au croisement d’autres critères ? Les faits soulignent quelques aspects qui s’entremêlent. Le premier relève de la banalisation des événements sexistes, qu’il s’agisse de propos, de regards ou même d’agressions. La fréquence des propos et des gestes injurieux en est la preuve : plus de 50 % des victimes en ont été la cible entre deux et cinq fois dans l’année écoulée (2015). Plus de 30 % l’ont été plus de cinq fois durant la même période. Un second aspect met en lumière les lieux et les moments du sexisme : la nuit, les espaces où les hommes stagnent, les nœuds d’échange urbain, les espaces festifs sont fréquemment évoqués. Enfin, la question des conséquences sur les victimes indique des séquelles plus ou moins importantes consécutives aux actes et propos sexistes. Si les peurs et évitements font partie des déplacements des femmes dans la ville, c’est également la gestion de ces émotions qui doit nous interroger. Au total, 25,6 % des répondantes témoignent de regards insistants, de présence envahissante, de sifflements ou bruitages divers subis en 2015. 19,6 % évoquent des commentaires non désirés sur leur apparence et presque autant (18,9 %) des contacts physiques non souhaités et/ou attouchements (mains aux fesses, dans les cheveux…). Des insultes, menaces ou commentaires injurieux sont mentionnés par 13,4 % des femmes et la masturbation ou l’exhibitionnisme par 6 % d’entre elles. Au total, seules 18,7 % des femmes disent ne rien avoir vécu de cela au cours des douze derniers mois.

La notion d’impunité est centrale pour comprendre ces agissements. La banalisation des faits colore également les actes sexistes. La triangulation « victimes-auteurs-témoins » renseigne sur la place des témoins qui se caractérisent par leur immobilisme. La vue d’un acte sexiste ne provoque aucune réaction chez plus de 88 % d’entre eux (d’après les victimes), et, quand ils agissent, pour près de 5 %, c’est pour contribuer au sexisme dont ils sont témoins, notamment par des ricanements.

Les étudiantes : la population la plus concernée

La population étudiante (2 570 répondantes) est bien plus touchée que la moyenne des femmes interrogées. 100 % des étudiantes qui ont répondu au questionnaire déclarent des faits de harcèlement au cours des douze derniers mois. Leur surreprésentation concerne également la fréquence des faits concernés. Elles déclarent massivement plus de dix faits de harcèlement, alors que les plus forts taux de réponses se situent entre deux et cinq faits. Écoutons le témoignage de ces étudiantes dans leurs déclarations dans le questionnaire :

C’est sans arrêt des comportements banals « de harcèlement », classiques tels que des sifflements, ou des remarques sur mes tenues, mon maquillage… (Étudiante de 22 ans)
Chaque jour quasiment, mes déplacements font l’objet d’un truc qui m’arrive, sifflements, conversations forcées… (Étudiante de 21 ans)
Je me suis fait agresser physiquement aux abords du tram et la caméra dans le tram avant l’agression a été d’une inutilité totale car on ne voyait rien du tout. On n’a jamais retrouvé mon agresseur. J’y repense souvent en passant à cet arrêt de tram que j’évite de plus en plus en prenant maintenant ma voiture. Payer les transporteurs c’est payer sa sécurité !!! (Étudiante de 24 ans)

À travers ces résultats et ces témoignages, on voit se dessiner deux tensions majeures. La première est donc la multivictimation saillante de cette catégorie de femmes et de filles ; la seconde est leur capacité à résister et à « faire avec » malgré tout. En effet, en dépit de leur appréhension, elles investissent l’espace public jour et nuit, mais de manière savamment orchestrée. Face au sexisme, les femmes développent des agencements subjectifs, spatiaux et corporels pour « faire avec » et « faire contre » les faits, les craintes, les appréhensions. Elles résistent donc. L’expérience des femmes dans la ville est émaillée de remarques sexistes, de discriminations et d’agressions en tout genre. Pour autant, face à ces agressions, elles ne restent jamais complètement passives, adaptent leurs comportements afin d’investir la ville « malgré tout », comme en témoignent les observations que nous avons relevées :

On ne peut pas dire que je sois vraiment rassurée mais on ne peut pas dire non plus que je sois tout le temps sur le qui-vive… (Noémie, 22 ans)
C’est pas parce que je risque quelque chose que je vais m’empêcher de faire ce que je veux (Nathalie, 47 ans)

Elles adoptent également des stratégies individuelles et collectives, comme le fait de déambuler à plusieurs, de mettre des écouteurs, voire de mimer une conversation téléphonique pour marquer leur non-disponibilité. Une partie d’entre elles affirment même adopter des codes masculins, voire des attitudes propres à susciter le dégoût, comme le fait de roter, de cracher… afin d’éviter toute sexualisation de leur corps.

Si ces pratiques sont efficaces et permettent d’échapper aux formes de harcèlement, elles peuvent néanmoins nous interroger sur le vivre-ensemble. Ces comportements induisent en effet de facto l’isolement de ces jeunes filles dans l’espace public puisque, ainsi, elles refusent de manière involontaire toute interaction humaine possible avec qui que ce soit. De plus, ce type de stratégie tend à renforcer la norme concernant ce qui est attirant et ce qui ne l’est pas, stigmatisant (de manière involontaire, bien sûr) les personnes ne correspondant pas aux critères de désirabilité. Afin d’identifier les empêchements et de mieux mesurer leur sentiment d’insécurité dans la ville, nous avons demandé aux personnes si elles évitaient certains lieux.

Pourcentage de femmes déclarant éviter des lieux
 

Oui

No,

Étudiantes

47 %

53 %

Ensemble des répondantes

42 %

58 %

Source : Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn, Femmes et déplacements, Mairie de Bordeaux, Bordeaux métropole, Keolis, 2016.

Sans surprise, les étudiantes évitent plus de lieux que les autres femmes. Pour autant, elles ont une perception générale plutôt bonne de l’urbain. Le fait même d’anticiper ses trajets dessine une autre réalité : la manière dont on appréhende la ville. Les ouvrières et les employées évitent peu de lieux, mais ont très peur de la ville, qu’elles vivent sous contrainte pour diverses raisons : horaires imposés, lieu d’habitation éloigné, manque d’habitus urbain ou, pour le dire autrement, une inhabitude d’être à la ville. Les étudiantes, quant à elles, sont moins contraintes dans leurs déplacements dans la ville et peuvent « choisir » d’éviter certains lieux afin de se sentir en sécurité. Ce qui apparaît paradoxal est tout à fait compréhensible du point de vue de la personne concernée, comme nous le verrons en nous attachant aux femmes employées et aux ouvrières de l’échantillon (985 personnes).

Discriminations urbaines  

Une lecture intersectionnelle, à la croisée de différents critères, avec une attention particulière portée aux discriminations cumulées (jeunes filles racisées, femmes en surpoids ou lesbiennes), donne à voir des modalités d’usages de la ville certes faites de loisirs et de services, mais également d’écueils qui s’accumulent du côté des corps les plus stigmatisés. Ainsi, si 33 % des femmes de l’enquête trouvent, de façon générale, l’ambiance urbaine « plutôt bonne », ce taux grimpe à 55 % chez les femmes cadres et chute en deçà des 20 % chez les femmes racisées, transidentitaires ou en surpoids. La ville produit alors ses propres figures de dégoût, non sans lien avec les critères d’exclusion que sont la couleur de peau et l’apparence (relative au genre comme au poids).

L’indice de climat urbain montre aussi une différence forte entre les classes sociales. En 2015, les ouvrières et les employées représentent 52 % de l’emploi féminin : cette lecture nous importe donc ! Et si nous comparons leur appréciation de la ville, elles sont 16 % à trouver l’ambiance urbaine mauvaise ou très mauvaise, contre 12 % des femmes cadres. À l’inverse, elles sont 39 % à trouver l’ambiance urbaine bonne ou très bonne, contre 49 % des femmes cadres. Analyser le lien entre les femmes et la ville nécessite alors de passer par ces inégalités de classes.

Manière dont les femmes perçoivent la ville en fonction de leur classe sociale

 

Perception mauvaise ou très mauvaise

Perception plutôt mauvaise

Perception plutôt bonne

Perception bonne ou très bonne

Femmes ouvriers et employées

16 %

44 %

34 %

6 %

Femmes cadres

12 %

40 %

39 %

9 %

Source : Arnaud Alessandrin, Johanna Dagorn, Laetitia César-Franquet, Femmes et déplacements, Mairie de Bordeaux, Bordeaux métropole, Keolis, 2016.

Il existe plusieurs explications à cela : les femmes ouvrières utilisent davantage les parcs relais car elles sont plus souvent éloignées du centre-ville du fait du prix de l’immobilier, qui y est trop élevé. Or, ce sont des espaces que les femmes appréhendent particulièrement. Elles sont plus souvent seules dans leurs déplacements du fait d’horaires atypiques et lors des interpellations sexistes (89 % contre 85 % pour les autres femmes). Elles sont moins nombreuses à vivre en ville et y ont donc moins d’habitudes quotidiennes, familières, rassurantes ou oisives, marquées par des déambulations urbaines. Elles disposent moins de moyens financiers pour sécuriser leurs parcours (se garer directement dans le centre-ville, prendre le taxi…). Elles cumulent plus de « stigmates » que les autres (surpoids, éléments de racisation…) et subissent donc davantage de discriminations. Avec des déplacements plus contraints (éloignement, horaires atypiques…), elles n’atténuent pas ce ressenti urbain négatif par l’utilisation des loisirs de la ville.

Conclusion

Porter notre regard sur la ville nécessite certes d’observer ce genre qui avance masqué, privatisé ou universalisé du côté du masculin, mais que cela requiert aussi de regarder ce qui se tisse entre les catégories de genre : les expériences singulières, les entrecroisements des catégories (d’âge, de sexe, d’orientation sexuelle ou de classe), les contextes d’inégalités (économiques, subjectives ou géographiques) dans lesquels se déploient ces expériences urbaines. Aujourd’hui, la parole des femmes se libère et, surtout, elle est entendue. Avant cela, en dehors des cercles féministes, comme ceux des cahiers du MLF[4], peu de femmes communiquaient sur ce phénomène.

À présent, elles en parlent entre elles, dénoncent et commencent même à porter plainte. Refusant l’insécurité ressentie par beaucoup de femmes tout en l’ayant incorporée, notamment avec la peur du viol inscrite en chacune d’elle ainsi que sa fréquence[[Pour

Carol Gardner, cette invisibilité peut être expliquée par l’omniprésence du harcèlement de rue, qui s’intègre dans « la fabrique sociale de la vie publique » le faisant apparaître comme naturel, donc non questionnable. Cf. Carol Gardner, Passing by Gender and Public Harassment, University of California Press, 1995.]], elles usent de stratégies individuelles et collectives (réseaux sociaux, évitement de certains lieux…), ce qui nous indique la force et l’impact tout particuliers des médias et des réseaux sociaux, couplés à une prise en compte politique, dans les expériences et les résistances au sexisme dans la ville.

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